L'Art du brodeur
Prix en 1769.
L’aiguillée étant arrêtée dans l’étoffe, on lui fait former une grande boucle sur l’étoffe en tournant la main; on passe l’aiguille dans cette boucle, on la fiche tout auprès du premier point; & pendant que la main de dessous tire l’aiguille, celle de dessus tient la boucle, & la fait couler à mesure qu’elle diminue, jusqu’à la partie de l’aiguillée qui touche immédiatement à la surface de l’étoffe, ce qui doit former un nœud. Pour qu’il soit plus sensible, il a fallu enfiler plusieurs brins de soie d’une ou de plusieurs couleurs dans la même aiguille; on recommence autant de fois que le sujet l’exige; quelquefois même on fait des fonds entiers sablés de nœuds.
O . Tout l’or qu’on emploie en Broderie n’étant que de l’argent doré, il y a beaucoup de degrés de dorure, qui augmentent ou diminuent le prix & la solidité.
Prix en 1769.
L’or double surdoré, 96 liv. le marc. L’or surdoré, 88 L’or à passer, 82 L’or pâle ou veiné, 72 L’or verd, rouge & bleu, 82 L’or frisé, 80 L’or cordon, 84 L’or de Lyon, 72 L’or de Milan, 68 L’or rebours, 75
Tous les détails de ces matieres appartiennent à l’Art du Tireur d’or.
Pour faire les gros cordons, il faut prendre de l’or filé à gauche qu’on appelle rebours, pour que le trait ne casse point en le tordant à droite.
L’or de Milan n’a sa lame dorée que du côté apparent, ce qui le rend plus pâle.
L’or de Lyon est d’un titre à dix livres par marc au-dessous de l’or de Paris.
L’O , est un trait fin d’argent doré, qui n’est filé sur aucune
soie: il casse aisément.
O , c’est du cuivre filé & doré plus ou moins: par les
Ordonnances, il ne doit être filé que sur fil; il y a quelques cas où l’on déroge à l’Ordonnance. Le prix en varie depuis 10 jusqu’à 24 livres le marc. On fait en faux les mêmes matieres qu’en fin.
O , c’est dessiner sur le fond en repassant avec une
plume & de l’encre sur toutes les traces de la ponçure. On ordonne sur les fonds bruns avec du blanc de céruse, du massico & autres couleurs claires & bien broyées. Il faut battre l’étoffe & la brosser quand elle est ordonnée, pour nétoyer les restes de la ponçure.
O . Les bandes & le chaperon d’une chappe, les bandes
d’une tunique, la croix d’une chasuble, les bandes riches d’un parement d’autel, s’appellent orfroi; on les fait très-souvent d’une
étoffe plus riche que le reste de l’ornement. Voyez pl. 6, fig. 1, 2, 3, 4, la distribution des orfrois brodés.
P : ce sont de petits anneaux d’or applatis au marteau
poli, au centre desquels il reste un petit trou propre à passer l’aiguille pour les coudre.
Il y a des paillettes de différentes grandeurs; elles ont chacune
leur nom qui sert à les distinguer. Voyez pl. 5, fig. 7.
1. La très-grande, 2. la ronde, 3. la comptée, 4. la quatrieme, 5. la troisieme, 6. la balzac, 7. la grande semence, 8. la semence, 9. & 10. la quarantaine; après cela on a les paillettes qui se font à l’emporte-piece, en ovale f, cœur g, amandes h, losange i, quarré l, treffle m, rosette n, étoile o, ronde p, belle vue q & r de la fig. 8. On vend les paillettes ordinaires de quatre-vingt dix à quatre-vingt-douze livres le marc, & les autres à proportion. Il se fait aussi des paillettes coloriées une à une, qui se vendent jusqu’à cent quatre-vingt livres le marc.
Il se fait aussi des paillettes d’acier noir d’eau, pour les Broderies de deuil. Les Émailleurs tiennent aussi des paillettes de verre noir fondu & percé à l’outil, mais trop épaisses pour être employées en paillettes comptées comme les autres: tous ces menus ornements se varient à l’infini.
P , morceaux de lames d’argent vernis de différentes
couleurs; il y a des Ouvriers qui ne les colorent que quand ils sont brodés en place. On les attache, ou en guipant de la frisure dans les
trous qui les bordent, comme pl. 5, fig. 9, bis, ou par de petits points de bouillon de l’un à l’autre trou, ou en les recouvrant à claire-voie, de soie de la même couleur, lancée en travers comme fig. 13, ce qui les nue & fait un bon effet. On peut mettre des coups d’ombre en formation sur le fond. Pour ce dernier procédé, il ne faut pas que les paillons soient percés par les bords.
P : c’est un morceau de chapeau taillé en rond, de trois ou
quatre pouces de diametre, quelquefois divisé par d’autres petites
bandes de chapeau, comme pl. 1, fig. e. C’est sur ce pâté que les Ouvriers mettent par petits tas, les différentes paillettes, frisure & bouillon, dont ils ont besoin pour travailler; c’est en quelque façon la palette du Brodeur. Les pâtés sont sujets à être renversés, si l’aiguillée les accroche, ou si le métier reçoit quelques secousses violentes. Il se fait des ouvrages si recherchés, qu’il faut plusieurs pâtés à un seul Ouvrier.
P , petit bâton de canne ou de bouleau, dans lequel est
emmanchée une aiguille bien pointue; on s’en sert à piquer les dessins. Il faut tenir le perçoir très-perpendiculaire en piquant, pour que la ponçure puisse passer librement au travers du papier. On fait des perçoirs très-commodes avec le manche des outils à broder au tambour.
P . Il faut piquer réguliérement à petits trous très-près les
uns des autres, tous les contours, nervures, graines du dessin, même les traits qui en annoncent les angles & retraites, en contenant le papier tout près du perçoir avec le doigt de la main gauche. Ce papier doit être posé sur une serge ou une table garnie de drap. On pique souvent quatre ou cinq papiers ensemble; ces percés servent à faire les dessins marqués qu’on donne dans les différents atteliers. Ce sont ordinairement les enfants ou apprentifs qui piquent les dessins: il ne faut que de la patience & de la routine.
P , outil d’acier qui sert à tirer l’aiguille en faisant l’enlevure
épaisse & dure.
P , petit sac de grosse toile, contenant de la chaux vive
bien pulvérisée, quand on veut poncer en blanc sur des fonds bruns. Sur les étoffes blanches ou de couleur claire, on se sert de poncette de charbon de bois blanc, rapé & bien tamisé. Quelques-uns font leur poncette avec de la lie de vin bien brûlée: je l’estime la meilleure.
On ponce encore les petits morceaux avec un tampon de feutre roulé & trempé de temps en temps dans la ponçure qu’on a dans un vase plat. Ce procédé est plus propre, mais moins expéditif.
P , on nomme ainsi la partie d’or ou de soie qui reste sur la
surface de l’étoffe, chaque fois qu’on tire l’aiguillée en dessous; ainsi on dit, point court, point long, point alterne, point satiné, point fendu, c’est celui dans lequel rentre le second point; point passé, c’est celui qui embrasse en dessus comme en dessous la largeur de l’objet; point perdu, c’est celui qui sert à arrêter l’aiguillée en commençant & en finissant de l’employer. On appelle encore points perdus, ceux qui réunissent plusieurs pieces de rapport ensemble, parce qu’ils ne doivent point paroître.
P , se dit aussi du rapport qu’ont entre eux les petits points
de soie dont on coud l’or couché, & qui forment par leur rencontre le point satiné, point de chevron, point de losange ou d’écaille, ou point de 2, 3, 4, 5 ou 6 à côté les uns des autres; ce qu’il ne faut pas confondre quand on fait travailler plusieurs morceaux pareils dans différents atteliers.
P , se dit encore du grain de frisure que l’Ouvrier a sur son
pâté, & qu’il emploie un à un en l’enfilant: ainsi on dit hachebachure de deux, trois ou quatre points.
P , est une chaînette d’or de six ou neuf brins, fabriquée
au boisseau, que l’on coud par sa moitié intérieure sur les contours extérieurs de la Broderie de rapport, avant ou après l’avoir faite. Voy.
pl. 4, fig 5, b, b, b. La pratique sert à recevoir le point d’aiguille qui coud la Broderie quand elle est faite, sur tel fond que l’on veut; elle cache l’épaisseur du fond sur lequel on a brodé le rapport, & garantit l’ouvrage du coup de ciseau qui la découpe; assez ordinairement elle engage un peu les formes & les contours.
R , c’est assurer & finir une Broderie lancée ou cordonnets
collés, par de petits points symmétriquement arrangés.
R . Il se fait des Broderies en rapport brodées sur toile,
taffetas ou papier, que les Brodeurs tiennent en magasin prêtes à être appliquées sur tel fond qu’on voudra. Ordinairement ce sont des bordures d’habits d’homme, qui se vendent depuis dix-huit jusqu’à trente livres l’once, suivant les especes de paillettes qui l’enrichissent.
R , est aussi la maniere de broder sur toile par parties
détachées, les feuilles, fleurs ou galons d’un compartiment, ou les différentes parties d’un trophée, qu’on réunit ensuite les unes sur les autres après les avoir découpées chacune séparément; ce procédé donne un relief plus net & plus distinct à chaque objet, & coûte moins de peines à l’Ouvrier.
R , se dit quand on exprime les lumieres ou les clairs
d’un fruit ou d’une draperie brodée, par des points d’or ou d’argent mis après coup. La rehaussure fait en vieillissant l’effet contraire de ce à quoi on l’a destiné: elle noircit & fait tache.
R , ce sont des croix piquées sur les angles du dessin
poncif, qui indiquent les points de renseignement du dessin à l’étoffe, ou du dessin à lui-même. La retraite sert aussi de guide quand on est obligé de poncer plusieurs fois le même dessin à côté l’un de l’autre: une feuille, une graine, servent de retraite.
Il se fait des tailles d’habits ou de meubles par retraite, c’est-à-dire, qu’on ne dessine sur la taille, que les retraites du coupon, & les parties alongées ou raccourcies dans les endroits qui tournent; le coupon ponce le reste sur l’étoffe.
On ne sauroit être trop scrupuleux sur l’exacte rencontre des retraites.
R . On en emploie de différentes richesses, pour servir de
fond à des compartiments; quelquefois on l’achete tout fabriqué au boisseau par les Ouvriers de Saint-Denis, ou de Villiers-le-Bel; celui que les Brodeurs font à l’aiguille est beaucoup meilleur & plus correct. On s’en sert beaucoup pour les grands habits de Cour; on en fait des mantilles: on brode dessus en soie ou en paillettes; on en recouvre quelquefois les paillons: on en emploie dans les bordures
d’habits d’homme, comme pl. 4, fig 5.
R : c’est une machine de fer dont les Brodeurs se
servent pour faire des bouts de milanese ou de cordon, pour
échantillonner, ou dans des momens pressés. Voy. pl. 1, fig. 7.
R . Il faut au Maître Brodeur un rouet pour tracaner & dévider
les soies, & les mettre en bobines. On trouve ces rouets tout faits
chez les Tourneurs. Voyez pl. 3, fig. 3.
R , R . On roule l’étoffe autour de l’ensuble, plus ou moins de tours suivant sa largeur, pour que les Ouvrieres puissent atteindre, sans trop se gêner, jusqu’au milieu de l’étoffe tendue; c’est même par le milieu du métier qu’il faut commencer les morceaux riches & la Broderie en chenille, pour ne la pas froisser: on déroule à mesure que l’ouvrage avance. Chaque tour d’ensuble s’appelle un roule, le demi-tour, un demi-roule, &c.
S, marque que l’on voit sur les bobines d’or de Lyon, & qui
indique la grosseur de l’or. Voyez l’article B .
S , c’est coudre un ou deux brins d’or à côté les uns des
autres sur enlevure, de maniere qu’on ne voie point les points de soie.
On satine en soie les plumes, cheveux, crinieres; & dans les tableaux nués, ces choses se brodent en suivant le sens des ondulations.
S . On emploie en Broderie de toutes sortes de soies.
La soie de Grenade de toutes couleurs; le prix en varie, suivant le plus ou le moins d’abondance: la livre de soie est de quinze onces.
La trême d’Alais ou trême de Perse, pour les belles fleurs.
L’organsin Messine noir pour le deuil; c’est une soie fine & torse.
La soie plate que les Ouvriers refendent avec les doigts en brins aussi fins qu’ils le désirent. On s’en sert pour broder les tableaux.
Le capiton, pour les fonds d’ouvrages communs, & la tapisserie.
S : c’est une soie de couleur quelconque, sur laquelle le
Tordeur a fait courir un trait d’or battu. Il faut coudre le sorbec; il casseroit en le passant dans l’étoffe.
S , animaux & figures brodés en laine ou en soie, pour
les armes de caparaçons & couvertures de mulets & chariots d’armée. Quelques Brodeurs tiennent en magasin des supports tout brodés en rapport de différentes grandeurs.
T . Prendre la taille, c’est poser un devant d’habit, une
housse, (le morceau qu’on veut broder,) sur un papier blanc de la même grandeur, & piquer avec un perçoir tous les contours qui sont tracés sur l’étoffe, ou qu’elle indique par sa coupe. Faire la taille, c’est répéter le coupon du dessin choisi & piqué, en le ponçant & le dessinant suivant les contours; l’art est d’alonger ou raccourcir les parties du coupon sans le corrompre, suivant qu’il se trouve plus ou moins gêné dans les parties tournantes. Les Brodeurs font communément faire leurs tailles par les Dessinateurs; ils les piquent, & elles leur servent à poncer également les deux devants d’un habit, les deux côtés d’une housse, plusieurs pentes ou morceaux pareils, en retournant le dessin ou poncif quand il en est besoin; ce qui s’explique ainsi: poncer sur le doux & sur le rude.
La taille sert aussi à juger si l’étoffe ne s’est pas étendue ou alongée en tendant le métier ou en brodant; on présente la taille sur l’étoffe, & l’on voit si les contours se rencontrent bien juste les uns sur les autres; s’il y a quelque différence, il faut bander les lattes ou lâcher les ficelles jusqu’à ce que les contours soient bien pareils. Cette opération s’appelle mettre en taille: il faut la faire avant de coller l’ouvrage.
T , est une espece de métier à pied ou à mettre sur les
genoux; il ne sert guere que pour broder en chaînette. Il y en a de
plusieurs formes. Voyez pl. 1, fig. 8 & 9.
T : meuble de cuivre ou de fer blanc, dans lequel
l’Ouvrier a sa chandelle. Chaque Ouvrier a ses mouchettes dans son tatignon posé sur le métier, bien garni de papier. Quelques-uns y ajoutent un garde-vue.
T : ce sont des paillettes très-minces & un peu embouties par
le Fabriquant.
T : Écheveau d’or ou de soie coupé par aiguillées, &
renfermé dans un papier ou parchemin roulé, un peu moins long que
les aiguillées, & relié d’un petit cordon. Voy. pl. 1, fig. 9. On tire les aiguillées une à une avec la pointe de l’aiguille à mesure qu’on en a besoin.
T : ce sont deux cylindres d’osier à claire-voie,
mobiles sur un arbre perpendiculaire, dont l’un est fixé dans un banc, & l’autre dans une coulisse mobile, qu’on fixe à la distance convenable à l’étendue de l’écheveau de soie qu’on veut dévider,
avec une vis de bois qui engraine dans le banc. Voyez pl. 2, B, de la Vignette.
Les tournettes portent la soie, & en facilitent le dévidage par leur mouvement.
T , c’est survuider l’or ou la soie d’une bobine sur une
autre à l’aide d’un rouet & de la brochette.
T : fil d’or ou d’argent rond & très-fin, sans soie dessous; on
l’emploie plus sûrement couché que passé: sa finesse le rend facile à casser. Ne pourroit-on pas, pour les ouvrages précieux en filer d’or pur?
T , c’est faire de larges points noués avec de la ficelle, le
long des deux extrémités qui regardent les lattes. Ces points noués, qu’on appelle trelissage, servent à recevoir les ficelles qui doivent tendre le métier. Ce procédé supplée au galon dont on pourroit
border l’étoffe pour la conserver: il est plus expéditif. Voyez pl. 1, fig. 6, i i i i.
T , espece de banc de trois pieds de haut, dont la tablette
peut avoir cinq pouces de large. C’est sur cette tablette que reposent
les bouts de l’ensuble opposés à la chanlatte. Voyez pl. 2, fig. c, c. La tablette doit être percée de quelques trous vers ses extrémités, pour recevoir au besoin une cheville de fer qui sert à arrêter le métier, & empêcher que les Brodeuses ne le poussent à terre en s’appuyant contre.
V , peau de veau préparée par un Parcheminier; on la
découpe avec un fer, après l’avoir teinte en safran & l’avoir dessiné: ces découpures donnent un petit relief à la Broderie en guipure, quelquefois même au passé. La peau de vélin coûte 24 à 30 sols: on peut au besoin lui substituer le parchemin fort; mais il est moins convenable. Les rognures servent à faire de la colle.
V : c’est un cordonnet d’or & de soie couleur maron, qu’on
couche à petits points sur l’épaisseur des morceaux d’enlevure. Pour les Broderies communes, on se contente de noircir ses épaisseurs avec un pinceau trempé dans l’encre.
On emploie d’autre vernis en toutes couleurs; c’est un fil d’or sur lequel le Tordeur fait courir une soie fine, pour imiter l’aventurine: on peut le passer à l’aiguille.
Fin de l’Explication des Termes.