Le Journal qui s'effeuillait

Alfred Hitchcock · Chapitre 10 sur 21

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Le Journal qui s'effeuillait

Chapitre 9 La lueur mystérieuse

Chapitre 9

 

 

La lueur mystérieuse

 

Le professeur Shay et les garçons consacrèrent le reste de l’après-midi à passer au crible la petite vallée et le pied des collines environnantes. Ils fouillèrent également avec soin le lac et son île minuscule. Enfin, les jeunes détectives, trottant à la suite du professeur tout frémissant, firent à trois reprises le tour de la maison, en quête d’un indice quelconque. Hélas ! Ils ne trouvèrent rien !

Au moment où le soleil déclinait à l’horizon, ils se réunirent sur la terrasse de la grande maison. Mme Slunn regardait les garçons et le professeur avec sympathie. Rory, lui, fumait sa pipe d’un air narquois.

« Rien ! déclara le professeur Shay avec un geste désolé. Angus Slunn n’a rien construit, sinon cette demeure ! Et elle a été fouillée de fond en comble depuis belle lurette. Nulle part nous n’avons aperçu la moindre trace de bois de mine. »

Rory se mit à rire :

« Vous êtes tous piqués ! Si le vieil Angus a bâti quelque chose en bois de mine, tout doit avoir disparu, depuis le temps. Et si le trésor a jamais existé, ce dont je doute, ce n’est pas maintenant que vous le trouverez.

— Bien sûr que si ! s’écria Bob.

— Mais oui, bien sûr, répéta Mme Slunn en regardant Rory avec sévérité. Même si le trésor n’est pas un vrai trésor, vous dénicherez certainement quelque chose.

— Nom d’un chien ! maman, dit Harvey. Tu parles comme si tu n’y croyais pas réellement toi-même. »

Hannibal avait mis la discussion à profit pour relire tranquillement la lettre d’Angus Slunn.

« Si nous en savions seulement un petit peu plus long, soupira-t-il. Ce message contient une clé… mais il y a si longtemps qu’il a été rédigé… Qu’est-ce que le vieil Angus pouvait bien aimer chez lui ? »

La maman de Harvey secoua la tête.

« Pendant que vous étiez à Powder Gulch, expliqua-t-elle, j’ai pris la peine de relire la plupart des lettres de Laura. Elle parle beaucoup de l’amour que son mari portait au coin de terre des Slunn, en Écosse, et de la jolie vue que l’on avait là-bas du loch. Un point, c’est tout. Et cela ne nous avance guère, Hannibal !

— Je crains que notre quête soit sans espoir ! murmura le professeur Shay.

— Je reconnais que nous nous sommes attaqués à un problème difficile ! soupira Hannibal.

— Comment ! s’écria Harvey, très agité. J’espère que tu ne vas pas renoncer, Hannibal ?

— Hou ! s’exclama Peter. Tu ne connais pas Hannibal. Il ne fait que commencer l’enquête.

— En tout cas, mes amis, dit gentiment Mme Slunn, je ne vous en voudrais certes pas si vous abandonniez la partie !

— Je n’y pense même pas, affirma Hannibal. Le vieil Angus n’a pas dit où nous devions chercher un indice, ce qui nous oblige à donner pas mal de coups de bâton dans l’eau. Comme vient de le déclarer Peter, nous ne faisons que commencer l’enquête. Nous avons déjà obtenu quelques détails sur les activités d’Angus. Poursuivons donc… Voyons ce qui vient ensuite dans son journal… »

Il ouvrit le manuscrit :

« Nous voici arrivés au 11 novembre 1872. Je lis : “Aujourd’hui, ai hissé ma voile pour me rendre à l’île aux cyprès. J’ai failli sombrer, tellement mon bateau était chargé. Le propriétaire de l’île a acquiescé à ma demande. Je suis rentré chez moi vers midi, pleinement satisfait. Mon cadeau à Laura est en bonne voie.” La semaine qui suit ne signale que la routine quotidienne. Angus ne semble pas avoir bougé de chez lui !

— Hannibal ! s’écria Peter. As-tu remarqué ? Il dit que son bateau était chargé.

— Oui. La réponse pourrait bien se trouver dans l’île !

— Mais, cette île, objecta Harvey… où se trouve-t-elle ? Je n’ai jamais entendu parler d’aucune île plantée de cyprès dans le voisinage.

— Moi non plus, avoua Hannibal. Et toi, Peter ? »

Peter était le « navigateur » du trio et connaissait bien les eaux locales. Il relut le passage relatif à l’île, dans le journal d’Angus, et hocha la tête :

« À mon avis, déclara-t-il, “l’île aux cyprès” ne s’appelle plus ainsi. À l’époque, il est même possible qu’elle n’ait pas porté de nom du tout. Dans ce cas, ce ne serait pas une grosse île – car les îles importantes ont toutes été baptisées – mais une petite, à peu de distance de la côte.

De toute manière, elle n’est pas éloignée. Autrement, Angus n’aurait pas pu faire l’aller et retour en une demi-journée. Elle devait être la propriété d’une seule famille et sans doute possédait-elle beaucoup de cyprès. Je vais me renseigner.

— Dès ce soir ! précisa Hannibal avec autorité. Nous irons là-bas demain.

— Et je vous accompagnerai, lança le professeur Shay avec enthousiasme. J’ai un voilier. Nous pourrons le prendre… si cette île n’est pas trop loin de Rocky, évidemment ! »

Rory se leva en haussant les épaules :

« Des fantômes ! Des revenants ! Des îles sans nom ! Un homme mort depuis un siècle ! Je vous le répète : vous êtes tous piqués ! »

Et, là-dessus, l’Écossais quitta la terrasse, suivi par le regard indulgent de Mme Slunn.

« Pardonnez les manières un peu frustes de Rory, dit-elle en souriant. Il a un caractère de chien et les pieds beaucoup trop sur terre pour croire à ces histoires. Mais au fond, c’est un excellent homme. Après la mort de mon mari, nous avons connu des moments très difficiles, Harvey et moi. Depuis un an que Rory est ici, notre vie est beaucoup moins dure. S’il est aussi grincheux aujourd’hui, c’est qu’il doit être fatigué de son voyage.

— Son voyage ? répéta Hannibal brusquement. Il ne se trouvait donc pas ici ces derniers temps ?

— Non, mon garçon. Il s’est rendu à Santa Barbara où il est resté trois jours pour vendre nos avocats. Il en est revenu seulement hier soir. »

Une ombre obscurcit le front d’Hannibal.

« Qui est Rory, au juste, madame ? demanda-t-il poliment. Vous dites qu’il n’est auprès de vous que depuis un an ?

— Oui. Il vient d’Écosse. C’est un lointain cousin de mon mari. Il comptait seulement me rendre une petite visite. Et puis… il est resté ! Uniquement pour me donner un coup de main. C’est un homme fier… et obstiné aussi ! Il ne veut rien accepter en échange de son travail sinon le vivre et le couvert… sous prétexte qu’il fait partie de la famille. »

Hannibal se leva à son tour et fit signe à ses camarades :

« Bob ! Peter ! Il est tard !… Nous allons être obligés de vous quitter, madame.

— Je vais vous reconduire en voiture », proposa le professeur Shay.

Les bicyclettes des jeunes détectives étaient déjà dans la fourgonnette. Bientôt, celle-ci roulait sur la grand-route, en direction de Rocky.

« Professeur ! dit soudain Hannibal. Il y a quelque chose qui m’intrigue. Comment, à votre avis, Java Jim peut-il être aussi bien renseigné sur les Slunn et la lettre d’Angus ?

— Je me suis également posé la question, mon garçon. Les rumeurs concernant le trésor ne sont pas un secret pour les gens du pays. Il est vrai que Java Jim ne semble pas être du coin ! Mais peut-être est-il le descendant d’un autre survivant de l’Argyll Queen… du capitaine même, qui sait ?

— Nom d’un pétard ! s’exclama Bob. Voilà qui expliquerait tout, Babal !

— Ouais », fit Hannibal, pensif.

Le professeur Shay déposa les trois amis au Paradis de la Brocante une demi-heure avant l’heure du dîner. Les Détectives gagnèrent leur quartier général en se faufilant par le tunnel numéro deux.

« Babal, dit soudain Peter. Comment pouvons-nous être sûrs que le vieil Angus n’ait pas construit une mine au Lac-au-Fantôme… une mine cachée ? Secrète ?

— Nous ne pouvons pas en être sûrs, évidemment, répondit Hannibal. Il nous faudrait un indice très précis pour la trouver, si elle existe. Mais je me demande ce que la légende du fantôme d’Écosse a à voir avec une mine ? Ou avec un miroir ? »

Bob réfléchit, puis :

« Mme Slunn nous a expliqué que le fantôme était censé guetter un éventuel débarquement de Vikings, là-bas, au bord du loch écossais. Peut-être est-ce cela que voulait dire le vieil Angus ? Le fantôme regarde le loch, ou plutôt le lac… Je parie que le trésor est caché quelque part dans cette mare !

— Très possible, mon vieux, admit Hannibal. Mais je te répète ce que je te disais tout à l’heure : il nous faut un indice pour repérer l’endroit… Dites donc, mes amis ! Avez-vous entendu ce que Mme Slunn m’a raconté au sujet de Rory ?

— Sûr ! dit Peter. Il l’aide beaucoup. C’est un bourreau de travail.

— Et il a un sale caractère, compléta Bob. Mais cela, nous le savions déjà.

— Elle nous a également dit, continua Hannibal, qu’il a passé trois jours en voyage. Et il n’est rentré qu’hier soir. Cela signifie qu’il aurait fort bien pu se trouver à Rocky hier, lorsque Java Jim nous a attaqués… et aussi au musée… et même à San Francisco le jour d’avant !

— Tu penses qu’il est complice de Java Jim ? demanda Bob. Tu crois qu’il est de mèche avec lui pour s’approprier le trésor ?… Il est évident que le gaillard est bien placé pour connaître le contenu de la lettre d’Angus et même les affaires que Mme Slunn a vendues !

— Je ne te le fais pas dire, murmura Hannibal d’un air sombre… Peter ! Je voudrais que tu te dépêches de trouver l’emplacement de l’île aux cyprès. N’oublie pas que nous devons nous y rendre demain matin, avec le bateau du professeur Shay. »

Après le dîner, Hannibal aida l’oncle Titus et la tante Mathilda à décorer l’arbre de Noël. À dix heures le téléphone sonna.

C’était Peter, tout guilleret :

« Ça y est, Babal ! J’ai dégoté l’île. L’île Cabrillo ! La famille Cabrillo en était propriétaire en 1872. Elle est couverte de cyprès et se situe à moins de cinq kilomètres de notre petit port, vers le nord.

— Bravo, mon vieux ! Bon travail ! » Hannibal raccrocha et monta dans sa chambre. Mais, avant d’allumer le plafonnier, il s’approcha de la fenêtre pour regarder les illuminations de Noël dont se parait la ville… La plupart des maisons voisines du Paradis de la Brocante brillaient comme des lustres.

Le jeune garçon allait se détourner quand un rapide éclair attira son attention. Il regarda dans sa direction. Un autre éclair jaillit. Puis un troisième. Hannibal était intrigué. À l’endroit précis d’où partaient ces éclairs il n’y avait pas de maison. Comme les lumières fugitives reprenaient, Hannibal comprit brusquement ! Ces éclairs venaient de la cour du bric-à-brac… et d’un point précis : du quartier général des trois Détectives !

Quelqu’un, en ce moment même, se trouvait à l’intérieur de la caravane sacro-sainte !

Le sang d’Hannibal ne fit qu’un tour. Le jeune garçon dégringola l’escalier quatre à quatre, traversa la rue comme une flèche et se rua vers le Paradis. Le portail d’entrée était fermé à clé. Personne ne l’avait forcé ! Hannibal courut jusqu’à une entrée secrète, qui se trouvait au niveau de son atelier. Il s’agissait simplement de deux planches pivotantes dans la barrière verte.

Quand Hannibal arriva à son atelier, les éclairs cessèrent brusquement. Il ne vit personne à proximité du tunnel numéro deux… Contournant alors avec précaution des piles d’objets de rebut, il atteignit l’« entrée facile numéro trois ». Là, il reçut un choc. La vieille porte de bois était grande ouverte et, au-delà, celle de la caravane entrebâillée !

Hannibal se précipita. À l’intérieur de la caravane, la première chose qu’il vit fut le journal d’Angus Slunn, sur le bureau où il l’avait laissé. Mais, au lieu d’être fermé, le manuscrit était ouvert, à la dernière page.

Le chef des Détectives comprit alors d’où provenaient les éclairs qu’il avait aperçus.

C’étaient des flashes d’appareil photographique ! Quelqu’un s’était introduit par effraction dans le Q.G. et avait photographié le journal !

Hannibal referma les deux portes et rentra chez lui. Si l’on avait photographié le journal d’Angus au lieu de le voler, c’était pour ne pas donner l’alarme aux Détectives et précipiter leur enquête. En cela, le photographe anonyme avait échoué : l’arrivée inopinée d’Hannibal ne lui avait pas laissé le temps de remettre les choses en ordre.

N’empêche qu’il avait atteint son but principal… Maintenant, le mystérieux visiteur était au courant des moindres faits et gestes d’Angus au cours des deux derniers mois de son existence.

Hannibal se coucha tout pensif.

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