Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 3 Le naufrage de l’Argyll Queen
Chapitre 3
Le naufrage de l’Argyll Queen
Il était midi passé quand la camionnette fut enfin déchargée. La tante Mathilda se hâta de traverser la rue pour aller préparer le déjeuner : la maison des Jones se trouvait juste en face de l’entrepôt. Sans perdre une seconde, les garçons revinrent au vieux coffre.
« Nous l’étudierons plus à notre aise à notre quartier général ! décréta Hannibal. Chargez-vous de l’y transporter ! Moi, j’ai quelque chose d’urgent à faire ! »
Il partit en courant, laissant Bob et Peter debout près du gros coffre. Non sans beaucoup soupirer et ronchonner, les deux garçons empoignèrent le meuble chacun par une poignée. Peinant sous le faix, ils portèrent le coffre jusqu’à l’établi d’Hannibal, aménagé par le chef des Détectives dans un coin de la cour. Au-dessous de l’établi s’ouvrait le « tunnel numéro deux » – un énorme tuyau de fonte – qui, courant sous un tas d’objets de rebut, aboutissait au Q.G. secret des trois amis.
Ce quartier général était une vieille caravane désaffectée que les garçons avaient arrangée à leur manière. Elle était soigneusement camouflée par des montagnes de meubles hors d’usage mais, à l’intérieur, offrait l’aspect d’un très moderne bureau avec chambre noire, lavabo, bureau, machine à écrire et… téléphone ! Il y avait même un périscope, qui permettait de surveiller les alentours, et tout un tas de gadgets destinés à aider les jeunes détectives dans leur tâche, gadgets dus pour la plupart à l’imagination d’Hannibal.
Mais les issues secrètes du Q.G. présentaient, hélas ! un inconvénient : elles n’étaient pas prévues pour livrer passage à de gros meubles :
« Le coffre n’entrera jamais dans le tunnel ! » grommela Peter.
Bob et lui posèrent le coffre à terre. Au même instant, Hannibal sortit en rampant du tunnel en question. Ses camarades le mirent au courant de leur problème.
« Hum ! fit Hannibal en regardant le tuyau de fonte d’un œil perplexe. J’aurais dû prévoir ça ! Nous allons essayer de passer par l’entrée facile numéro trois ! »
Cette « entrée facile » consistait tout bonnement en une vieille porte, lourde et épaisse, appuyée contre deux tas de bois. Une clé rouillée, dissimulée dans un tonneau plein d’objets non moins rouillés, permettait de l’ouvrir. Un étroit couloir, ménagé entre les tas de bois, aboutissait à la porte proprement dite de la remorque.
« Avant tout, dit Bob, nous ferions bien de prendre les mesures de la porte et du coffre !
— Il faudra aussi attendre qu’il n’y ait personne dans la cour, ajouta Hannibal. Et maintenant, j’ai une nouvelle pour vous. Je viens de découvrir que Java Jim est un fieffé menteur !
— Comment ça ? demanda Peter, intéressé.
— J’ai téléphoné à M. Baskin, le fournisseur de M. Acres à San Francisco, expliqua Hannibal. Eh bien, ce n’est pas un marin qui lui a vendu le coffre mais un brocanteur de Santa Barbara ! Ce commerçant l’avait acheté à une femme, six mois plus tôt. Que dites-vous de cela ?
— Nom d’un pétard ! lança Peter. Peut-être même que Java Jim n’est pas un vrai marin !
— Un bon point pour toi, mon vieux, approuva gravement le chef des Détectives. Il se peut très bien que les vêtements de matelot de Java Jim ne soient qu’un déguisement. Ils sont un peu trop folkloriques pour faire vrai…
— C’est aussi mon avis, opina Bob.
— J’ai découvert autre chose, reprit Hannibal. Java Jim a bien rendu visite à M. Baskin mais il lui a débité une autre histoire qu’à nous. Il a prétendu que, profitant d’une de ses absences, sa sœur avait vendu un coffre qui lui appartenait. Il cherchait à le récupérer.
— Pourquoi nous a-t-il donné une version différente de l’histoire ? demanda Peter, surpris.
— En disant qu’on l’avait volé, sans doute espérait-il mettre plus vite la main sur le coffre. En tout cas, ce qu’il a raconté à M. Baskin prouve une chose : Java Jim savait que c’était une femme qui avait vendu le coffre. La vente remonte à six mois mais Java n’a dû l’apprendre que tout récemment. S’il en avait été autrement, il se serait mis en chasse depuis longtemps.
— Je me demande, dit Bob, pourquoi cet homme tient tellement à avoir ce coffre. Après tout, il est vide.
— Il contenait la bague, rappela Peter. Ce bijou a peut-être de la valeur.
— Mais Java Jim ignorait l’existence de cette bague ! Nous ne l’avons trouvée que parce que le compartiment secret s’est ouvert.
— Il se peut que Java ait su qu’un objet précieux se cachait à l’intérieur du coffre, sans connaître au juste la nature dudit objet, hasarda Peter.
— Il est également possible, ajouta Hannibal, que le coffre soit important à ses yeux parce qu’il vient de l’Argyll Queen. Qui sait même si notre homme ne s’intéresse pas au bateau lui-même ? »
L’éclat du regard, chez Hannibal, indiquait toujours que son cerveau travaillait ferme. Et, en ce moment précis, comme ses yeux brillaient ! Bob, cependant, hocha la tête d’un air sceptique :
« Tu crois vraiment, Babal, que Java Jim se soucie d’un navire qui a coulé voilà plus de cent ans ?
— Et pourquoi s’y intéresserait-il ? renchérit Peter.
— Je n’en sais rien, avoua Hannibal. Mais raisonnez un peu. À l’exception du poignard et de la bague, le coffre ne contenait rien… que le nom du bateau. À mon avis, nous devrions creuser un peu l’histoire de l’Argyll Queen.
— On doit pouvoir se renseigner à la Société historique, suggéra Bob.
— Moi, dit Peter, je n’ai pas le temps d’y aller. Maman veut que je l’aide à acheter ses cadeaux de Noël aujourd’hui et, ensuite, je dois travailler avec mon père.
— Je n’ai pas le temps moi non plus, déclara Hannibal. Je dois retourner au musée avec Hans pour le second chargement de la camionnette. À toi de te dévouer, mon vieux Bob !
— Entendu, acquiesça “Archives et Recherches” qui méritait bien ce surnom de rat de bibliothèque. Fouiner dans les livres, c’est ma partie ! »
Un instant plus tard, la tante Mathilda ayant appelé Hannibal à grands cris, les trois garçons se séparèrent.
Après le déjeuner, la mère de Bob l’envoya acheter des bougies multicolores pour garnir l’arbre de Noël et décorer la maison. Aussi était-il trois heures passées lorsque le jeune garçon pénétra dans le bâtiment de la Société historique de Rocky. La bibliothécaire lui sourit derrière son bureau :
« L’Argyll Queen, jeune homme ? Mais, oui ! Je crois que nous avons pas mal de documents concernant le naufrage de ce navire. Ce fut une terrible catastrophe dont on parlait encore bien des années plus tard. Des rumeurs ont également circulé… concernant un trésor.
— Un trésor ? répéta Bob.
— Oui, de l’or et des bijoux, à ce qu’il paraît.
Mais je me demande s’il faut y croire… Attendez un instant. Je vais chercher les documents qui vous intéressent… »
Bob attendit le retour de l’aimable bibliothécaire avec une impatience grandissante. Elle revint enfin, portant un gros classeur.
« Je crains que tout ne soit mélangé, là-dedans », dit-elle en hochant la tête.
Bob la remercia et, désireux d’avoir la paix, se réfugia dans l’une des petites salles de lecture contiguës à la grande salle centrale. La pièce était déserte. Le jeune garçon s’installa devant une longue table et ouvrit le classeur.
Ce qu’il vit alors le consterna. La boîte était bourrée de journaux, de revues, de petits livres et de coupures de presse. Tout cela était entassé pêle-mêle, sans le moindre souci de classement. En soupirant, « Archives et Recherches » pécha un article parmi les autres.
« J’ai bien peur, murmura une voix auprès de lui, que la lecture de tous ces documents ne vous prenne plusieurs jours. »
Surpris, Bob leva les yeux et aperçut un homme de petite taille, vêtu d’un complet noir à l’ancienne mode, et dont le gilet était barré d’une grosse chaîne de montre en or. Il avait un visage rond et rose et portait des lorgnons. Il souriait. Sa voix était grave mais amicale. « Je suis le professeur Shay, de la Société historique, expliqua le petit homme. Mme Rutherford, notre bibliothécaire, vient de me signaler votre intérêt pour le naufrage de l’Argyll Queen. Nous aimons encourager les jeunes à étudier l’histoire. Peut-être puis-je vous éviter de longues recherches en vous fournissant directement quelques informations ?
— Vous êtes très documenté sur l’Argyll Queen ? demanda Bob.
— L’histoire locale n’est pas précisément ma spécialité, je l’avoue, mais l’un de nos auteurs vient de rédiger une brochure relatant toute l’affaire. Cela m’a beaucoup appris. Que savez-vous personnellement à ce sujet, jeune homme ?
— Peu de chose : seulement que l’Argyll Queen était un trois-mâts, qu’il a sombré en 1870 au large de Rocky et que des bruits ont couru, relatifs à un trésor qu’il aurait transporté. »
Le professeur se mit à rire :
« Voilà bien le genre de rumeurs qui circulent chaque fois qu’un bateau coule, mon garçon. Mais vous avez raison en ce qui concerne la date. »
Il s’assit en face de Bob.
« L’Argyll Queen était un trois-mâts écossais, qui venait de Glasgow et faisait le commerce des épices et de l’étain. En revenant des Indes il fit escale à San Francisco et s’apprêtait à regagner l’Écosse en passant par le cap Horn quand il fut pris dans une terrible tempête. Il s’est fracassé sur un récif, un soir de décembre de l’année 1870. Il y eut peu de survivants. Les hommes qui tentèrent de gagner la côte perdirent la vie dans l’aventure. Cependant, l’épave ne coula pas tout de suite. Et ceux qui restèrent à bord et tinrent bon jusqu’à l’aube réussirent à se tirer d’affaire… Parmi eux, le capitaine qui, bien entendu, quitta le navire le dernier.
— Mais il n’y avait pas de trésor ?
— Je ne pense pas, mon jeune ami. L’Argyll Queen sombra dans des eaux relativement peu profondes et nombreux furent les plongeurs qui fouillèrent l’épave, à cette époque comme plus tard. Aujourd’hui encore, certains descendent jusqu’à la carcasse de ce malheureux navire. Mais c’est tout juste si, de loin en loin, ils remontent quelques pièces de monnaie sans grande valeur. Non, en vérité, je crains que toutes ces rumeurs n’aient été provoquées par une autre tragédie survenue peu après et qui semble liée à celle de l’Argyll Queen.
— Une autre tragédie, monsieur ? s’exclama Bob fort intéressé. De quoi s’agit-il ?
— Eh bien, l’un des survivants, un marin écossais du nom d’Angus Slunn, s’était fixé dans la région, tout près de Rocky. Or, en 1872, il fut assassiné par quatre hommes. Les meurtriers furent eux-mêmes lynchés par la foule avant d’avoir révélé la raison de leur crime. L’un d’eux n’était autre que l’ancien capitaine de l’Argyll. Les gens racontèrent alors que, s’il avait tué Slunn, c’était pour lui reprendre quelque chose que l’autre aurait volé à bord… peut-être un trésor, qui sait ? On se remit à fouiller l’épave, on passa au crible toute la côte ainsi que la moindre parcelle de terre appartenant à Slunn, mais on ne trouva jamais rien… Angus, comme la plupart des matelots, tenait un journal dans lequel il relatait son existence quotidienne. Et ses descendants ont tout récemment fait don de ce journal à notre société, pour l’aider à rédiger la brochure dont je vous ai parlé tout à l’heure. Auparavant, la famille de Slunn a lu et relu le précieux document dans l’espoir d’y trouver un indice au sujet du trésor. En vain, hélas ! Le journal ne contient aucun renseignement. »
Bob réfléchit, sourcils froncés :
« Le trésor était-il supposé venir des Indes, d’où le navire ramenait des épices, monsieur ?
— En effet. On a parlé d’un trésor de pirate… Pourquoi ? Savez-vous quelque chose à ce propos, mon garçon ?
— Heu… non, monsieur. Je… je me posais juste la question.
— Je vois… dit le professeur en souriant. À mon tour de vous en poser une. Pourquoi vous intéressez-vous au naufrage de l’Argyll Queen ?
— Eh bien… heu… c’est pour faire une rédaction… pendant les vacances de Noël… expliqua Bob en bafouillant.
— Bien sûr ! Très bonne idée…
— S’il vous plaît, monsieur ? Me serait-il possible de voir le journal d’Angus Slunn et la brochure sur l’Argyll Queen ? » demanda Bob timidement.
Les yeux du professeur parurent pétiller derrière ses verres. Il sourit plus largement encore :
« Toujours pour votre rédaction, sans doute ?… Très volontiers, mon garçon ! Et si vous découvrez quelque chose de neuf ne manquez pas de nous le faire savoir. Nous mentionnerons votre nom dans notre revue. »
Il s’en alla sur ces mots. Quelques minutes plus tard, Mme Rutherford apportait à Bob une mince brochure intitulée Le Naufrage de l’« Argyll Queen » et un gros cahier à la couverture de toile cirée. Le jeune garçon se mit à la tâche…
Le crépuscule tombait lorsque Bob arriva à vélo au Paradis de la Brocante. La cour de l’entrepôt était fermée par une barrière en bois des plus extraordinaires. En effet, tous les artistes de Rocky l’avaient décorée de fresques aux couleurs vives. La partie délimitant l’arrière de la cour représentait une scène d’une beauté tragique : le grand incendie de San Francisco, en 1906.
Bob mit pied à terre devant une peinture particulièrement évocatrice. On voyait là un petit chien contemplant d’un œil mélancolique sa maison dévorée par les flammes. Bob ôta le nœud qui formait l’œil du chien, passa sa main par le trou et défit un loquet. Il n’eut ensuite qu’à pousser une section composée de trois planches pour entrer. À partir de là, le jeune garçon pouvait se rendre au quartier général des Détectives en rampant le long d’un passage aménagé parmi les objets de rebut. Mais il préféra, auparavant, aller jeter un coup d’œil à l’atelier. Tandis qu’il traversait la cour en poussant son vélo, Peter fit son entrée par la porte principale.
« En voilà des vacances ! grommela le grand garçon. Mon père m’a fait travailler tout l’après-midi. J’aurais presque mieux aimé être en classe ! »
Les deux copains gagnèrent l’atelier où ils trouvèrent Hannibal en train d’examiner le coffre oriental. Comme Bob se préparait à annoncer le résultat de ses recherches à la Société historique, le chef des Détectives leva la main.
« Un instant ! dit-il. Je n’ai pas perdu mon temps en votre absence. Regardez ce que j’ai trouvé dans le coffre ! »
Tout en parlant, il exhibait un cahier à la couverture cirée, semblable au journal que Bob avait lu à la bibliothèque de la Société historique, mais moins épais. Bob tendit la main pour prendre le manuscrit.
Soudain, une voix grondante s’éleva :
« Donnez-moi ce cahier ! »
Java Jim, debout sur le seuil, dardait un regard flamboyant sur les trois garçons pétrifiés.
OceanofPDF.com