Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 5 Attaque imprévue
Chapitre 5
Attaque imprévue
Le lendemain matin, lorsque les trois amis enfourchèrent leurs bicyclettes, le temps était parfait pour une promenade : il faisait beau et frais. Mais lorsque, après avoir parcouru un bon bout de route, les jeunes garçons s’engagèrent sur le chemin grimpant à flanc de montagne, le soleil était déjà chaud.
Peter s’assura qu’ils ne se trompaient pas de direction :
« C’est bien ça… route du Lac-au-Fantôme ! Ça m’a l’air de monter sec !
— Hélas ! soupira Hannibal. Nous allons être obligés de pousser nos vélos. Courage ! »
Les trois compagnons se mirent à marcher, tenant leurs bicyclettes à la main. Le chemin de montagne serpentait parmi de grands arbres.
« Je me demande d’où cette route tire son nom, dit soudain Bob. Route du Lac-au-Fantôme !… À ma connaissance, il n’y a pas de lacs dans nos montagnes. »
À cette remarque judicieuse de son ami, Hannibal fronça les sourcils.
« C’est curieux, en effet, opina-t-il.
— Il s’agit peut-être d’une des réserves d’eau, suggéra Peter.
— On n’aurait pas baptisé un simple réservoir “Lac-au-Fantôme”, objecta Bob, et du reste… »
Il s’interrompit brusquement et prêta l’oreille… Ses camarades avaient entendu comme lui. Le bruit d’un moteur s’élevait au-dessus d’eux. Une voiture descendait rapidement le chemin, venant du Lac-au-Fantôme. Les pneus crissaient lorsqu’elle prenait les virages. Cela dura quelques instants puis le véhicule fit son apparition, se rapprochant à vive allure.
Peter le reconnut au premier coup d’œil.
« La Volkswagen verte ! s’exclama-t-il.
— Serait-ce Java Jim ? demanda Bob.
— Vite ! ordonna Hannibal. Cachons-nous ! »
Avec l’espoir que le conducteur ne les avait pas déjà aperçus, les trois compagnons lancèrent leurs vélos dans le fossé et sautèrent parmi les buissons qui poussaient au-delà. La petite voiture les dépassa en un éclair… puis ses freins grincèrent atrocement et elle s’arrêta.
Un homme en jaillit. Il se mit à courir en direction des garçons :
« Hep ! Les gosses ! Écoutez un peu ! »
Ce n’était pas Java Jim mais un homme beaucoup plus jeune, avec une moustache et des cheveux bruns en désordre. Il était tout habillé de noir. Ses yeux lançaient des éclairs :
« Dites donc, les garçons, que faites-vous par ici ? »
Son air peu commode impressionna Peter.
« Filons ! » cria-t-il.
Tous trois commencèrent à courir parallèlement à la route, car le sous-bois était inextricable : il leur aurait fallu trop de temps pour s’y frayer un chemin. L’inconnu se jeta à leur poursuite.
« Qui… qui est-ce, Babal ? questionna Bob, haletant.
— Cours plus vite ! Tu poseras des questions plus tard », conseilla Peter.
Hannibal ralentit l’allure.
« Peut-être ferions-nous mieux de nous arrêter pour lui parler… » commença-t-il.
Au même instant, un autre bruit parut emplir les bois : celui d’un cheval lancé au galop !
Stupéfaits, les garçons firent halte. Un cavalier apparut parmi les arbres. Il se dirigeait droit vers eux. Quelque chose de long miroitait dans sa main droite.
« Quoi… quoi… qu’est-ce que c’est ? bégaya Peter.
— Regardez ! » cria Hannibal.
Le cavalier, les dépassant, venait de sauter sur la route et fonçait vers la Volkswagen. Mais le jeune homme aux cheveux hirsutes ne l’avait pas attendu. Déjà il retournait à toutes jambes vers son véhicule, sautait dedans, démarrait en catastrophe et disparaissait dans un nuage de poussière. Le cavalier le poursuivit pendant quelques mètres puis fit faire demi-tour à sa monture et revint au galop vers les trois amis.
Le grand cheval s’arrêta net auprès d’eux. Le cavalier les foudroya du regard. C’était un homme trapu, au visage rougeaud, aux yeux bleus pleins de flamme. Il était vêtu d’une veste de tweed et de culottes de cheval. L’objet qui brillait dans sa main n’était autre qu’un énorme sabre, long et lourd.
« Ainsi, mes gaillards, je vous ai pincés ! jeta-t-il d’une voix furieuse. Cette fois, vous ne m’échapperez pas !
— Mais… » commença Hannibal.
L’homme réduisit à néant ce début de protestation.
« Silence ! ordonna-t-il de sa voix tonnante. Je ne sais pas ce que vous complotiez avec cet autre individu qui m’a échappé, mais vous allez me le dire. »
Peter protesta à son tour :
« Nous ne connaissons pas cet homme. Il…
— Vous débiterez vos mensonges à d’autres qu’à moi ! Aux policiers, par exemple ! Et maintenant, en avant, marche !
— Mais, monsieur, insista Hannibal, nous…
— En avant, marche, ai-je dit ! » répéta le cavalier.
Et, agitant son sabre de façon menaçante, il fit avancer son cheval sur les garçons.
Il n’y avait pas moyen de désobéir. Aussi Hannibal, Peter et Bob rejoignirent-ils le chemin et se remirent-ils à grimper…
Dix minutes plus tard, ils parvinrent en haut d’une longue côte pour redescendre vers une vallée boisée entourée de montagnes à l’aspect désolé. Tout au fond, au milieu, on apercevait un lac minuscule. Sa superficie ne devait guère dépasser le double de celle d’un terrain de football. Une petite île, plantée d’arbres verts (des pins, semblait-il), en occupait le centre. Il en émergeait une manière de longue perche, avec une lanterne au bout. De grosses pierres, placées entre l’île et la terre ferme, formaient un gué.
Peter regarda la pièce d’eau, bouche bée.
« Ce serait “ça” le fameux lac ? murmura-t-il.
— Défense de parler ! grommela le cavalier derrière les garçons. Continuez à descendre la pente… droit devant vous. Plus vite que ça ! »
Les trois amis pressèrent le pas, sous le soleil brûlant. Au bout d’un moment, Peter ne put y tenir :
« Vous parlez d’un lac, chuchota-t-il à ses camarades. C’est tout juste une mare ! »
Après un dernier tournant de la route, on arriva en vue d’une maison. Elle se dressait sur une petite butte et dominait le lac de toute la hauteur de ses trois étages. C’était une demeure certainement ancienne, aux murs de pierre grossièrement crépis, et à laquelle une tour carrée, à créneaux, conférait un aspect étrange. Cette tour, qui formait la partie centrale de ce curieux bâtiment, était flanquée de deux ailes. C’est en vain que le lierre tapissant les murs s’efforçait d’adoucir ce que l’ensemble avait de rigide. On avait l’impression de se trouver devant une manière de château fort, des plus rébarbatifs.
« Pouh ! s’exclama Peter tout bas. Cette maison ressemble à une forteresse ! En guettant du haut de la tour, on doit voir venir l’ennemi à des lieues à la ronde !
— Elle n’est pas banale, en effet, admit Hannibal dans un chuchotement. Le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’elle ne cadre pas avec le paysage. Elle semble venue d’ailleurs ! »
Le cavalier mit pied à terre.
« Entrez ! » ordonna-t-il rudement aux garçons.
Ceux-ci obéirent. Ils se trouvèrent alors dans un grand vestibule lambrissé et décoré de tapisseries, d’armes anciennes et de têtes de cerfs. Des tapis d’Orient recouvraient par endroits le parquet de bois. Mais tout cela était usé et ne payait pas de mine.
L’homme au visage rougeaud les poussa, de la pointe de son sabre, dans une salle immense, dotée d’un mobilier ancien et massif. Un feu de bois fumait plus qu’il ne pétillait dans la cheminée monumentale, sans réussir à réchauffer la pièce.
Une jeune femme, plutôt menue, était assise devant le feu. Un gamin aux cheveux roux, à peu près de la taille de Bob, se tenait à côté d’elle.
À la vue du cavalier, il s’écria joyeusement :
« Bravo, Rory ! Tu l’as pincé, n’est-ce pas ?
— Hélas, non ! répondit l’homme au sabre.
Le gredin s’est enfui en voiture. En revanche, j’ai attrapé ses complices.
— Mais, fit la femme d’un air étonné, ce ne sont que des enfants, Rory ! Ils n’ont certainement pas…
— On devient bandit à tout âge, Flora Slunn ! déclara le nommé Rory. Et ils sont bien assez grands pour mal faire ! »
Il se tourna vers le gamin aux cheveux roux :
« Téléphone à la police, Harvey. Nous allons régler une fois pour toutes ces histoires de cambriolage. »
Hannibal tressaillit.
« L’homme à la Volkswagen a donc cambriolé cette maison, monsieur ? demanda-t-il vivement. Que vous a-t-il volé ? »
L’homme se mit à rire :
« Comme si vous ne le saviez pas !
— Bien sûr que non, nous ne le savons pas ! protesta Peter. Nous ne connaissons pas cet homme. Nous l’avons vu pour la première fois aujourd’hui. En revanche, nous avions déjà remarqué sa voiture parce qu’elle nous suivait… »
Sans manifester aucune inquiétude, Hannibal s’adressa à Mme Slunn et expliqua posément :
« Nous étions en route pour vous rendre visite, madame, lorsque l’individu à la Volkswagen nous a croisés en chemin. Il s’est arrêté aussitôt et nous a pris en chasse. Je m’appelle Hannibal Jones. Je suis le neveu de Titus et Mathilda Jones, qui tiennent Le Paradis de la Brocante, à Rocky. Permettez-moi de vous présenter mes amis Bob Andy et Peter Crentch. Nous avons laissé nos bicyclettes au bord de la route, dans le fossé. Leur présence là-bas suffira à vous prouver que nous ne sommes pas venus dans la voiture de l’homme que vous accusez.
— Flora ! jeta le cavalier. C’est à la police de…
— Un peu de patience, Rory ! » dit Mme Slunn.
Et, se tournant vers le trio :
« Je suis Flora Slunn et voici mon fils, Harvey. Ce monsieur est notre cousin Rory McNab. Et maintenant, dites-moi pourquoi vous désiriez me voir.
— C’est à cause du coffre, madame ! » lâcha Peter tout de go.
Hannibal fournit des éclaircissements.
« Ma tante vient de faire l’acquisition d’un vieux coffre oriental en bois de teck, expliqua-t-il. Le nom d’un navire, l’Argyll Queen, est gravé à l’intérieur. Nous pensons que ce coffre a appartenu à votre ancêtre, Angus Slunn. Depuis que cet objet est en notre possession, des choses très mystérieuses se sont produites. Si vous consentiez à me révéler ce que l’homme à la Volkswagen a pris dans votre maison, cela nous aiderait peut-être à comprendre. »
Mme Slunn hésita.
« En fait, déclara-t-elle, il n’a rien volé du tout. C’est chaque fois la même chose… car on s’est introduit chez nous à plusieurs reprises, voyez-vous… Quelqu’un entre par effraction, fouille de fond en comble les affaires laissées par l’arrière-grand-père Angus, puis s’en va sans rien emporter.
— Rien du tout ? » insista Peter, très déçu.
Hannibal demanda vivement :
« Vous parlez de plusieurs cambriolages, madame Slunn. Combien de fois au juste votre maison a-t-elle été visitée ?
— Cinq fois au cours des derniers six mois. »
Harvey ne put y tenir. Il s’écria :
« C’est toujours les affaires du vieil Angus qui sont fouillées ! Je crois que notre voleur cherche à mettre la main sur…
— Sur le trésor ! acheva Bob.
— Maman ! s’écria Harvey. Tu vois, eux aussi pensent que le cambrioleur court après le trésor ! »
La mère de ce fougueux jeune garçon sourit.
« Ne vous emballez pas, mes enfants ! dit-elle. Cette vieille légende du trésor englouti est sans fondement. Nous le savons depuis longtemps. Harvey a beaucoup trop d’imagination.
— Peut-être pas ! » déclara Hannibal avec gravité.
Et, là-dessus, il raconta l’histoire de Java Jim qui semblait si fort intéressé par le coffre en bois de teck. Pour finir, il sortit de sa poche la bague à pierre rouge. Mme Slunn examina le bijou :
« Vous dites que vous l’avez trouvée dans le coffre ?
— Voyons, dit Rory McNab en prenant la bague à son tour. Peuh ! Ce n’est que du cuivre et du verre de couleur. Le vieil Angus possédait une pleine boîte de cette marchandise de pacotille. Vous n’êtes que des nigauds ! Des tas de gens ont lu le journal d’Angus et n’ont jamais découvert d’allusion au moindre trésor ! »
Mme Slunn soupira :
« Ce que dit Rory est vrai, mes enfants. Si le trésor avait existé, le journal du vieil Angus en aurait certainement fait mention. Or, il n’en parle nulle part. Toute cette histoire a été bâtie sur du sable.
— Il y a une suite à ce journal, annonça brusquement Hannibal, mais elle ne semble pas nous apprendre grand-chose non plus ! »
Et, d’un geste assez solennel, il tendit le second journal à Mme Slunn.
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