Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 2 Dangers passés et présents
Chapitre 2
Dangers passés et présents
Sur le moment, personne ne bougea. Le poignard – car l’éclair s’était matérialisé en un solide poignard ! – vibrait encore, la pointe de sa lame enfoncée dans le mur. La tante Mathilda réagit la première.
« Hannibal ! cria-t-elle. Tu n’es pas blessé, au moins ? »
Le jeune garçon fit non de la tête et, les jambes molles, se laissa choir sur un vieux banc. Il avait senti au passage le vent de la petite mort.
« Qui a lancé ça ? s’écria M. Acres, très ému, en regardant partout autour de lui.
— Per… personne n’a lancé cette arme ! bégaya Bob. Elle est sortie droit du coffre. »
M. Acres se pencha sur la boîte.
« Ça alors ! s’exclama-t-il. Regardez ! Un compartiment secret… là… tout au fond ! Bob a dû toucher le mécanisme qui en commandait l’ouverture… un ressort caché, sans doute. L’arme s’est trouvée libérée. C’est un piège à voleur !
— Destiné à poignarder quiconque fouille dans ce coffre ! » enchaîna Peter.
La tante Mathilda marcha droit sur Java Jim :
« Si ce piège diabolique est votre œuvre, je jure de…
— Non, non ! protesta l’homme. J’ai parlé de danger sans savoir qu’il s’agissait de cette maudite mécanique.
— Je crois qu’il dit vrai », déclara brusquement Hannibal.
Ses joues avaient repris leur teinte naturelle. Il arracha le poignard du mur et en examina la lame :
« C’est une dague orientale, probablement indienne. Ce piège a dû être mis en place, voici environ un siècle, par des pirates.
— Des pirates ? » répéta Bob.
Les yeux brillants de curiosité, Hannibal se pencha sur le coffre pour examiner le compartiment secret.
« J’avais vu juste ! s’écria-t-il alors d’un ton triomphant. Le ressort est fait à la main et tout rouillé. Ce piège visait à protéger les choses précieuses contenues dans le coffre. C’est du travail artisanal signé par des pirates de Java ou de Malaisie.
— Java, comme Java Jim ! » fit remarquer Bob.
Tout le monde regarda le marin barbu.
« Hé, là ! Doucement ! dit celui-ci. Java Jim n’est qu’un surnom qu’on m’a donné quand j’étais jeune parce que j’ai vécu quelque temps dans cette île. Je ne sais rien au sujet de ces pirates ! »
Peter grommela entre ses dents :
« Et moi, je ne sais même pas où se trouve Java.
— C’est, expliqua Hannibal, une grande île qui fait partie de l’Indonésie au même titre que Sumatra, la Nouvelle-Guinée, Bornéo, les Célèbes et plusieurs milliers de petites îles. Actuellement, l’Indonésie est un État indépendant mais, autrefois, elle était colonie hollandaise au sein des Indes orientales. Elle se composait alors de centaines de petits royaumes gouvernés par des sultans qui n’hésitaient pas à se transformer en pirates.
— Comme Barbenoire ? demanda Peter. Naviguant sur des voiliers, avec des canons et le pavillon marqué d’une tête de mort ?
— Pas exactement, répondit Hannibal non sans emphase. C’étaient là les attributs des pirates occidentaux. Barbenoire était anglais, tu sais ! Les pirates d’Orient ne possédaient pas de gros navires, ne hissaient pas le “Jolly Roger” et possédaient rarement des canons. C’étaient des indigènes qui restaient aux aguets dans leur multitude d’îles, hantant les rivières et les villages, et qui attaquaient les bateaux européens ou américains en grimpant à leur bord par milliers. Ces bateaux étaient là pour acheter des épices, du thé et des étoffes de soie. Ils transportaient de quoi payer cette marchandise, en sacs d’or et d’argent. Les pirates s’appropriaient ces richesses ainsi que les armes se trouvant à bord. Parfois, les navires ripostaient en attaquant les pirates dans leurs repaires. Mais ces gredins possédaient mille ruses pour se défendre… y compris des pièges comme le poignard dans ce coffre.
— Tu penses, dit Bob, que les matelots volés cherchaient à récupérer leur bien, et que des pièges de ce genre…
— Regardez ! s’écria Peter, coupant la parole à son ami. Regardez ce que je viens de trouver dans le coffre… Une bague. Elle était dans le compartiment secret !
— Peut-être y a-t-il encore autre chose ! » suggéra Bob.
Java Jim repoussa Peter pour se pencher à son tour sur le coffre :
« Laissez-moi voir !… Miséricorde ! Il n’y a rien d’autre. »
Hannibal examina la bague. Le métal dont elle était faite – or ou cuivre ? – présentait un réseau de dessins gravés, d’une inspiration nettement orientale. Le chaton s’ornait d’une pierre rouge et brillante.
« C’est une vraie pierre précieuse ? demanda Peter.
— Je n’en sais rien, mais c’est possible, répondit Hannibal. On trouve de l’or et quantité de pierres en Orient. On y trouve aussi pas mal de toc, malheureusement. »
Java Jim tendit la main pour s’emparer du bijou :
« Vrai ou faux, ce truc-là m’appartient ! Le coffre m’a été volé et tout ce qu’il contient est ma propriété ! Dites-moi combien vous l’avez payé, madame. Je vous rembourserai.
— Eh bien… commença la tante Mathilda.
— Attention, ma tante ! dit vivement Hannibal. Nous ne sommes pas certains que le coffre soit à lui. Son nom n’est pas marqué dessus. Nous ne sommes pas forcés de le croire sur parole.
— Non, mais ! Vous me prenez pour un menteur, dirait-on ! »
La voix de Java Jim grondait comme le tonnerre.
« Montrez-nous une facture, continua Hannibal sans se laisser impressionner, ou fournissez-nous une preuve quelconque de vos droits de propriétaire.
— Tous les matelots du bord ont vu ce coffre ! Tous mes copains peuvent jurer qu’il est bien à moi.
— Dans ces conditions, déclara Hannibal d’une voix ferme, nous allons transporter l’objet dans notre entrepôt avec promesse de ne pas le mettre en vente avant une semaine. Cela vous donnera le temps de nous apporter une preuve.
— Voilà un compromis qui me semble raisonnable », opina M. Acres.
Java Jim ne put se contenir plus longtemps.
« Au diable, vous tous ! hurla-t-il. J’en ai assez ! Je reprends mon bien. N’essayez pas de m’en empêcher ! Et pour commencer, rendez-moi cette bague. Tout de suite ! »
Comme le marin s’avançait vers lui d’un air menaçant, Hannibal battit en retraite du côté de la porte. Sa tante fit mine de s’interposer entre lui et le marin barbu.
« Doucement ! conseilla-t-elle.
— Oh, vous, la ferme ! aboya aimablement le marin hors de lui. Ôtez-vous de mon passage ! »
Au même instant, une haute silhouette s’encadra dans la porte. Hans, blond et athlétique, entra dans le musée.
« Vous ne devriez pas parler sur ce ton à Mme Jones ! déclara-t-il. À votre place, je lui présenterais des excuses.
— Cet homme essaie d’arracher une bague des mains d’Hannibal et veut emporter ce coffre ! cria Bob.
— Attrapez-le ! ordonna Hannibal de son côté.
— D’accord », acquiesça Hans avec placidité.
Comme il s’avançait vers Java Jim, celui-ci laissa échapper un juron, poussa M. Acres dans les jambes du Bavarois et se précipita au fond de la grande salle.
« Ne le laissez pas filer ! » hurla Peter.
Mais Hans trébucha sur M. Acres et faillit renverser les garçons auxquels il s’accrocha pour ne pas tomber. Pendant ce temps, Java Jim s’esquiva par la porte de derrière. On entendit presque aussitôt rugir un moteur de voiture. Les trois garçons se précipitèrent dehors… pour n’apercevoir qu’un nuage de poussière au tournant de la route.
« Bon débarras ! déclara la tante Mathilda. Nous pouvons enfin nous remettre à charger la camionnette.
— Je me demande, murmura Bob, pourquoi il tenait tant à ce coffre. C’est curieux !
— Assez bavardé, garçons ! Au travail ! Il nous faudra faire un second chargement, je le crains ! »
Une heure plus tard, la camionnette était bourrée à craquer. La tante Mathilda monta à côté de Hans. M. Acres aida Hannibal et ses camarades à se caser à l’arrière.
« Monsieur Acres, dit brusquement le chef des Détectives, je vous ai entendu dire tout à l’heure à ma tante que votre correspondant de San Francisco, M. Baskin, vous avait envoyé le coffre non seulement parce que c’était un article d’Orient mais aussi parce qu’il présentait un intérêt local… Qu’entendez-vous par là ?
— Eh bien… Rappelez-vous le nom d’Argyll Queen à l’intérieur du couvercle. C’était celui d’un navire qui a coulé au large de Rocky il y a une centaine d’années. J’ai eu l’occasion déjà d’avoir dans mon musée certains autres objets provenant de cette même époque.
— J’y suis ! s’écria Hannibal en se frappant le front. La mémoire me revient ! L’Argyll Queen était un trois-mâts qui a heurté un récif, en 1870. »
La camionnette démarra. Hannibal demeurait perdu dans ses pensées. Bob et Peter bavardaient entre eux tout en regardant machinalement la route, à l’arrière. Soudain, Peter fronça les sourcils. Et, juste comme la camionnette entrait dans la cour du Paradis de la Brocante, il se tourna vers Hannibal :
« Babal ! Je suis sûr qu’on nous suit. Une Volkswagen verte qui ne nous a pas lâchés durant tout le parcours. Et voilà qu’elle vient de s’engager derrière nous dans la ruelle ! »
Les trois garçons sautèrent dans la cour pour galoper vers le portail. Une Volkswagen verte se trouvait bel et bien de l’autre côté de la rue. Mais, avant que les jeunes détectives aient pu voir qui se trouvait à l’intérieur, la voiture démarra et s’éloigna à vive allure.
« Flûte ! dit Peter. Pensez-vous que ce soit Java Jim ?
— Possible, murmura Hannibal. Mais quand il a filé, tout à l’heure, il est parti dans la direction opposée à Rocky.
— Il se pourrait que quelqu’un d’autre s’intéresse à ce vieux coffre, suggéra Bob.
— Ou au naufrage de l'Argyll Queen ! » ajouta Hannibal.
À la perspective d’un mystère possible, les yeux du jeune garçon s’étaient mis à briller :
« Dites donc, les gars ! Voilà peut-être un cas pour les trois Détectives… »
La tante Mathilda lui coupa la parole :
« Alors ! Il faut donc que je vienne vous chercher moi-même ?… La camionnette ne se déchargera pas toute seule, vous savez. Allons, secouez-vous ! »
Les trois camarades furent bien forcés d’obéir. Le mystère du vieux coffre devrait attendre…
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