Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 4 Le second journal
Chapitre 4
Le second journal
Hannibal se ressaisit le premier et, d’un bond, se réfugia derrière l’établi. Java Jim s’avança vers lui d’un air menaçant. Le chef des Détectives serra un peu plus fort le cahier contre lui.
« Peter ! Bob ! cria-t-il brusquement. Plan numéro un ! »
Java Jim pivota vivement sur ses talons pour foudroyer les deux garçons du regard. Ses yeux brillaient comme des escarboucles dans son visage tanné par l’air du large :
« Pas de blague, les gosses ! Sinon, il vous en cuira ! »
La menace parut clouer sur place les deux garçons. Java Jim les fixa du regard quelques secondes encore. Peter et Bob avalèrent péniblement leur salive. Le marin barbu eut alors un mauvais sourire et fit de nouveau face à Hannibal.
« Et maintenant, ordonna-t-il, passez-moi ce cahier ! »
Hannibal se mit à tourner lentement autour de l’établi.
« Vous êtes un menteur et un voleur ! » cria-t-il à Java Jim.
Celui-ci se mit à rire.
« Il se pourrait bien que je sois pire que cela encore, avoua-t-il avec cynisme. Je veux ce manuscrit. Compris ? »
Hannibal poursuivit son mouvement tournant, entraînant son adversaire à sa suite, jusqu’au moment où celui-ci se trouva le dos contre une pile de vieilleries bonnes à jeter.
« À vous, les copains ! » hurla alors le chef des Détectives.
À la seconde même, Peter et Bob, qui avaient manœuvré habilement pour se rapprocher du tas de détritus, se baissèrent brusquement. Chacun empoigna par un bout une latte de bois qui traversait le tas de part en part. Java Jim se retourna en poussant un juron, mais… trop tard !
« AAAHHH ! »
Bob et Peter avaient déjà fait un bond de côté tandis qu’une montagne d’objets hétéroclites s’effondrait sur le marin. Des bouts de planche, des ressorts de sommier, des chaises brisées et des chiffons poussiéreux dégringolaient en cascade. Le barbu jouait des pieds et des poings pour tenter de se protéger contre cette marée qui menaçait de le submerger.
Le spectacle était tellement drôle que Peter et Bob s’arrêtèrent pour le contempler en riant. Mais Hannibal gardait le sens des réalités.
« Grouillez-vous, sapristi ! leur cria-t-il. Dégageons, et en vitesse ! »
Trébuchant sur les objets qui avaient roulé à terre, les trois garçons quittèrent précipitamment l’atelier et filèrent droit vers le bureau de l’entrepôt. Hans se trouvait à proximité, achevant de décharger la camionnette.
« Hans ! cria Peter. Java Jim est dans l’atelier. Il nous a attaqués !
— Vraiment ! dit le grand Bavarois sans se troubler. Suivez-moi, nous allons voir. »
Les garçons retraversèrent donc la cour sur les talons du géant blond. Mais l’atelier avait cessé de retentir des jurons de Java Jim. En revanche, dans la pénombre crépusculaire, on apercevait une ombre humaine qui se hâtait vers la barrière, au fond de la cour.
« Il nous échappe ! hurla Bob.
— Et il emporte quelque chose, ajouta Peter qui avait une vue perçante. Le cahier ! Tu dois l’avoir semé en route, Babal. Quelle malchance !
— Ça, tu peux le dire », gémit Bob, désespéré.
Hans se mit à courir :
« Nous allons le coincer à la barrière, vous allez voir !
— Je ne pense pas, dit Hannibal, déjà essoufflé. Regardez ! Il sait comment manœuvrer les trois planches. Il a dû voir l’un de nous entrer par là.
— Ça y est ! Le voilà parti ! » cria Bob désolé.
Hans et les trois Détectives forcèrent encore l’allure. Hélas ! Quand ils débouchèrent à leur tour dans la rue, Java Jim avait disparu.
« La Volkswagen verte ! » s’écria Peter.
Effectivement, la petite voiture filait déjà le long du trottoir. Elle prit de la vitesse et disparut au premier tournant.
« Flûte ! soupira Bob. Il nous a glissé entre les doigts.
— Je le regrette, dit Hans, mais l’essentiel est que vous soyez sains et saufs. Allons ! Il faut que je retourne à mon travail. Il est presque l’heure du dîner. »
Les jeunes détectives retournèrent à l’atelier pour y évaluer les dégâts du « plan numéro un ». Peter fit la grimace.
« Il va falloir de nouveau entasser toutes ces horreurs, déclara-t-il. Dire que notre belle démonstration n’a pas réussi à arrêter Java Jim ! Il a filé avec le cahier !
— Il a filé, d’accord, mais pas avec le cahier ! » annonça Hannibal d’un ton triomphant.
Et, souriant, il sortit de sous sa chemise une petite liasse de minces feuilles de papier. C’était le cahier… sa couverture en moins.
« Quand j’ai trouvé le manuscrit, expliqua Hannibal, les feuilles ne tenaient déjà presque plus. J’ai achevé de les détacher d’un coup sec et je les ai fourrées dans l’échancrure de ma chemise. En courant, j’ai fait exprès de lâcher la couverture à un endroit où Java Jim ne pouvait manquer de la voir. Comme elle est épaisse, le barbu n’y a vu que du feu. Il a pris la proie pour l’ombre.
— Eh bien, dit Peter rayonnant, on peut dire que tu es drôlement malin !
— Pour ça, oui ! renchérit Bob avec chaleur. C’est fou ce que ton cerveau travaille vite ! »
Flatté par ces compliments, Hannibal reprit :
« En nous rendant visite, Java Jim nous a révélé quelque chose sans même s’en douter.
— Quoi donc, Babal ? demanda Peter.
— Que ce n’est pas spécialement le coffre oriental qu’il cherche à avoir… Avez-vous remarqué ? Il ne nous a pas réclamé la bague et n’a pas tenté de s’emparer du coffre.
— C’est ma foi vrai, reconnut Peter. Il voulait seulement ce cahier que tu as trouvé.
— Comme s’il savait d’avance que le manuscrit venait du coffre, ajouta Bob.
— Ou du moins comme s’il s’en doutait, rectifia Hannibal. À mon avis, c’est ce cahier, et lui seul, que Java Jim cherche depuis le début.
— Ah, çà ! marmonna Peter, intrigué. Qu’est-ce que ces feuilles peuvent donc contenir de si important ? »
Hannibal brandit la liasse :
« Il s’agit d’un journal, Peter. Un journal, dont l’auteur a noté jour après jour ses faits et gestes.
— Un journal ! s’exclama Bob. Je viens précisément d’en lire un, écrit par un des survivants du naufrage de l’Argyll Queen ! »
Là-dessus, « Archives et Recherches » exposa le résultat de ses démarches à la Société historique :
« La brochure relatant le naufrage du navire ne contenait rien de plus que ce que m’avait déjà appris le professeur Shay. Quant au journal, il porte sur environ deux années de l’existence d’Angus Slunn. Celui-ci décrit le naufrage et explique qu’il réussit à toucher terre grâce à un canot de sauvetage, le lendemain à l’aube, une fois la tempête calmée. Puis il énumère ses déplacements à travers la Californie jusqu’au jour où il trouva enfin un coin convenable pour s’y fixer et y bâtir une maison.
— À aucun moment le journal ne parle du trésor ? demanda Peter.
— Angus n’en souffle mot. Il ne parle pas davantage du capitaine ou d’un danger quelconque. Sa seule idée fixe semble être de construire cette maison. En fait son journal est plutôt monotone. »
C’était au tour d’Hannibal de raconter.
« Mes amis, commença-t-il, en votre absence, j’ai trouvé ce mince cahier, qui est également un journal, à l’intérieur du coffre. Celui-ci est à double fond et même à doubles parois. Je m’en doutais déjà car, ce matin, ayant secoué le coffre, j’avais senti bouger quelque chose à l’intérieur… J’ignore au juste à quoi visait initialement ce dispositif : peut-être à mieux camoufler le compartiment secret ou peut-être encore à tenir le contenu du coffre à l’abri de l’eau… Cet après-midi, j’ai inspecté avec soin l’intérieur de la boîte et j’ai repéré un morceau de bois dont la couleur et le grain tranchaient sur le reste. Il portait la trace d’une réparation, sûrement très ancienne. J’ai forcé cette pièce rapportée et, à l’aide d’un crochet, j’ai fourragé à l’intérieur de la double paroi. Et voilà ce que j’ai péché : ce journal !
— À ton avis, quelqu’un l’a caché là exprès ? demanda Peter.
— Non. Je pense plutôt que la paroi intérieure du coffre a dû être crevée à un moment quelconque et que le journal a glissé dans l’intervalle, par accident. Puis on aura réparé le dommage sans se rendre compte de rien.
— Et Java Jim a deviné que le journal était toujours dans le coffre ! Et il veut ce journal. Pourquoi, au fait ?
— Lis la première page, Bob, et tu le sauras ! »
Ce disant, Hannibal tendait à son ami les feuillets qu’il tenait. Bob se pencha dessus et lut tout haut :
« Angus Slunn, Lac-au-Fantôme, Californie, 29 octobre 1872 ! »
Il poussa une exclamation.
« Babal ! C’est l’homme qui a aussi écrit l’autre journal ! Le survivant du naufrage de l’Argyll Queen !
— À quelle date se termine cet autre journal, Bob ? » demanda Hannibal.
« Archives et Recherches » fouilla dans sa poche et consulta ses notes :
« Voyons un peu… Ah ! J’y suis. Le premier journal s’arrête à la date du 28 octobre 1872…
Autrement dit, le journal que tu as déniché est la suite directe de celui que j’ai lu… une suite que tout le monde ignore.
— Je parie qu’elle fait allusion au trésor ! » s’écria Peter avec enthousiasme.
Mais Hannibal secoua la tête.
« Malheureusement non, soupira-t-il. Je l’ai lu attentivement sans rien y trouver d’intéressant. Il ressemble tout à fait à celui de la Société historique… une simple énumération de menus faits quotidiens !
— Dans ce cas, pourquoi Java Jim tient-il tellement à se l’approprier ? demanda Peter.
— Peuh ! souffla Bob, découragé, qui sait même si c’est après ce manuscrit qu’il court ?… »
Hannibal réfléchissait.
« Bob, dit-il, tu es certain que c’est tout récemment que la famille Slunn a offert ce premier journal à la Société historique ?
— Parfaitement… Hé ! Cela signifie…
— Que les descendants d’Angus habitent toujours dans les parages, acheva Hannibal. Suivez-moi, mes amis ! »
Hannibal se mit à ramper dans le tunnel numéro deux, imité par ses deux amis. Quand ils émergèrent dans la caravane-Q.G., il empoigna l’annuaire téléphonique :
« Nous y voilà !… Mme Angus Slunn, 4, route du Lac-au-Fantôme. Passe-moi la carte, Peter. »
Tandis que Bob confectionnait une nouvelle reliure pour le journal du marin, Hannibal étudiait la carte.
« J’ai trouvé ! annonça-t-il bientôt. C’est à cinq kilomètres d’ici, dans la montagne. »
Il sourit, tout content :
« Demain, nous irons rendre visite à Mme Angus Slunn. »
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