Le Journal qui s'effeuillait

Alfred Hitchcock · Chapitre 15 sur 21

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Le Journal qui s'effeuillait

Chapitre 14 Un bruit dans la nuit

Chapitre 14

 

Un bruit dans la nuit

 

Le soleil couchant glissait ses rayons à travers la déchirure du pont, au-dessus de la tête de Harvey et d’Hannibal. Les deux garçons étaient enroués à force d’avoir crié. Maintenant, assis le dos contre le flanc du bateau, le plus loin possible de l’eau, ils regardaient celle-ci monter peu à peu dans la cale.

« Combien de temps nous reste-t-il avant d’être noyés, Hannibal ? demanda froidement Harvey à son compagnon d’infortune.

— Peut-être deux heures encore. Mais nous serons certainement délivrés bien avant.

— Il semble que personne ne nous ait entendus appeler, fit remarquer Harvey.

— Attends un peu. Hans doit déjà être parti à notre recherche.

— Mais il ignore que nous sommes au fond de ce bateau pourri. Il n’aura jamais l’idée de venir de ce côté.

— Dans un moment, nous recommencerons à appeler. Quelqu’un finira bien par nous entendre.

— Je l’espère », murmura Harvey sans grande conviction.

Mais, au bout de quelques minutes, au lieu de se remettre à crier, Hannibal parut s’intéresser à quelque chose qu’il regardait fixement.

« Harvey, dit finalement le chef des Détectives. As-tu remarqué ce caisson ? Il est attaché à la paroi mais nous pourrions peut-être l’en arracher. »

Harvey hocha la tête :

« Même si nous y parvenions, mon vieux, il n’est pas assez haut pour nous permettre d’atteindre le pont.

— Ce n’est pas pour grimper dessus, expliqua Hannibal. Si nous pouvons l’arracher à son support, il flottera. Nous nous accrocherons à lui et nous monterons avec la marée. »

Déjà Harvey s’était levé d’un bond. Tous deux pataugèrent dans l’eau jusqu’au caisson repéré par Hannibal. Il s’agissait d’une sorte de caisse à claire-voie retenue seulement par des clous. Les garçons regardèrent autour d’eux avec l’espoir de trouver un bout de bois pouvant servir de levier.

Soudain, un pas pesant résonna au-dessus d’eux. Un pas lent et précautionneux… comme celui de quelqu’un qui avancerait avec prudence pour ne pas être entendu.

« Hannibal ! s’exclama Harvey. Il y a quelqu’un là-haut…

— Chut ! fit Hannibal. Nous ne pouvons deviner s’il s’agit d’un ami ou d’un ennemi, mon vieux. Nous n’avons pas appelé depuis un bon bout de temps. Autrement dit, ce n’est pas à cause de nos cris que quelqu’un vient par ici. »

Harvey acquiesça silencieusement. Retenant leur souffle, les deux garçons tendirent l’oreille. Le pas pesant se dirigea, toujours avec beaucoup de précaution, vers l’endroit où le pont s’était crevé sous le poids des jeunes détectives. Puis l’inconnu s’arrêta. Il y eut un silence.

« Hannibal ! appela soudain une voix sonore. Harvey ! »

C’était Hans !

« Hans ! cria Hannibal fou de joie. Ici ! Nous sommes ici… dans la cale ! »

Suivi de Harvey, il se dépêcha d’aller se placer sous l’ouverture.

« Tirez-nous vite de là, pria Harvey.

— Bien sûr ! Juste une minute ! »

Les prisonniers entendirent Hans traverser le pont, puis un bruit de fer raclant du bois. Un instant plus tard l’échelle qui flanquait le bateau à l’extérieur descendait dans la cale. Hannibal et Harvey se hâtèrent de remonter sur le pont.

« Nom d’un pétard ! s’exclama Harvey. Ça fait plaisir de vous revoir, Hans !

— Quand j’ai constaté que vous n’étiez plus dans le magasin, expliqua gravement le grand Bavarois, j’ai trouvé cela bizarre puisque vous deviez m’attendre. Je suis alors parti à votre recherche.

— Mais comment nous avez-vous retrouvés ? demanda Hannibal.

— J’ai cherché partout : dans les rues, dans les coins où l’on vendait des glaces, dans les pâtisseries. À la fin, je suis retourné à la boutique. J’y ai rencontré un garçon qui m’a dit vous avoir aperçus sur ce vieux bateau. Alors, je suis venu.

— Un garçon qui nous a vus ? murmura Hannibal en fronçant les sourcils.

— Pourquoi n’est-il pas venu lui-même à notre secours ? demanda Harvey. S’il nous a aperçus sur le pont, il nous a forcément vus tomber. Tout s’est passé en quelques secondes.

— Oui, renchérit Hannibal. C’est étrange.

Dites-moi, Hans, ce garçon est-il encore chez Right et Fils ?

— Non. Il est sorti en même temps que moi, il m’a accompagné jusqu’au coin de la rue pour me montrer le bateau, et puis il est parti… Ah ! J’oubliais ! M. Right m’a confié un message pour vous. Il est allé consulter son père, un très vieil homme. Bien entendu, celui-ci n’a pas pu indiquer ce qu’Angus Slunn avait acheté chez eux en 1872. Mais il paraît qu’il y a un moyen de le savoir en retournant à la maison Slunn.

— Quel moyen ? demanda Hannibal stupéfait.

— Le vieil homme affirme que tous les articles sortis de leur magasin à cette époque portaient une petite plaque de cuivre gravée au nom de Right et Fils. Il faut donc retourner chez Mme Slunn et chercher un objet avec cette inscription.

— Vite, Hannibal ! s’écria Harvey. Rentrons à la maison et cherchons !

— Et au galop, encore ! ajouta Hannibal. Oh ! J’oubliais quelque chose moi aussi. Stebbin sait où Peter et Bob sont allés. Tous deux sont en danger. »

Lorsque Hans arrêta la camionnette devant la maison des Slunn, les lumières du sapin de Noël, brillant à l’intérieur de la grande salle, égayaient déjà la nuit tombante.

Harvey et Hannibal se précipitèrent hors du véhicule avant même qu’il fût arrêté. Hans les suivit sans se presser et se dirigea immédiatement vers le téléphone pour faire son rapport à l’oncle Titus. Mme Slunn était seule dans la pièce, auprès d’un bon feu ronflant.

« Maman ! s’écria Harvey sans reprendre haleine. Est-ce que nous avons ici un objet portant une plaquette de cuivre gravée au nom de Right et Fils ? »

Et, comme elle réclamait des explications, il les lui fournit en quelques mots.

« Ainsi, murmura la jeune femme, vous n’avez pas pu découvrir ce qu’Angus avait acheté ?… Voyons ? Une plaquette en cuivre ? Ma foi, une bonne partie des choses ayant appartenu au vieil Angus portent des cartouches. C’était la mode à cette époque. Mais je ne me souviens de rien qui soit marqué au nom de Right et Fils.

— Réfléchis bien, maman ! » dit Harvey d’une voix pressante.

Mais Hannibal était inquiet.

« Bob et Peter ne sont pas encore de retour, madame ? demanda-t-il.

— Oui et non ! Ils sont revenus de Rocky pour m’apprendre qu’Angus avait acheté une tonne de pierres de granit aux Établissements Ortega. Seulement, ils ne savaient ni la forme ni la dimension de ces pierres. Ils devaient se rendre à la vieille carrière des Ortega pour obtenir le renseignement. Comme Rory avait une course à faire dans le coin, il s’est offert à les y déposer.

— Et ils ne sont pas encore là ? murmura Hannibal en jetant un coup d’œil à l’horloge du grand-père qui marquait sept heures.

— Non. Rory n’est pas rentré lui non plus, expliqua Mme Slunn. Mais… »

Un bruit emplit soudain la nuit calme. Quelque part au-dehors, loin derrière la maison, s’élevait un vacarme étrange. On aurait dit d’énormes coups de marteau frappés sur de la pierre.

Hans s’approcha de la fenêtre pour écouter.

« Vous entendez ? murmura Mme Slunn. J’allais vous en parler quand le bruit m’a interrompue. Ces coups résonnent dans la nuit depuis plus d’une heure. J’en ai la chair de poule. Qu’est-ce que ça peut bien être ?

— Je parierais que quelqu’un est en train d’abattre un mur, suggéra Hans. Ça y ressemble en tout cas.

— Un mur ! Mais nous n’avons aucun voisin immédiat ! Il n’y a rien de construit près d’ici, sauf… »

Mme Slunn marqua un temps d’arrêt.

« Sauf quoi, maman ? demanda Harvey. J’ignore de quoi tu parles !

— Peut-être ne l’as-tu jamais vu ! Il s’agit d’un ancien fumoir à viandes. Il y a belle lurette qu’on ne s’en sert plus… depuis l’époque où ton père était encore enfant. Je l’avais complètement oublié.

— Un fumoir, répéta Hannibal. Un fumoir… en pierre ?

— Ma foi… peut-être bien ! La première fois que je l’ai vu, il était enfoui sous de la vigne vierge. Je ne l’ai jamais regardé de près.

— Vite ! cria Hannibal. Il y a une grosse lampe électrique dans la camionnette ! »

Tous se précipitèrent dehors… Mme Slunn prit alors la tête de la petite troupe qu’elle guida, à la lumière de la puissante torche électrique, le long d’un étroit sentier bordé de buissons et tout couvert d’herbes folles. La nuit de décembre était froide pour le sud de la Californie. Le sentier serpentait sur plus de six cents mètres avant d’aboutir à une vieille baraque en bois.

« C’est une cabane d’ouvrier, qui remonte à l’époque du grand-père Slunn, déclara la maman de Harvey. Elle explique l’existence du fumoir… à deux pas d’ici !

— Ce ne serait donc pas Angus qui aurait construit ce fumoir, madame ? demanda le chef des Détectives.

— Je ne sais pas au juste. Je crois plutôt que c’est le grand-père Slunn… le fils d’Angus. »

Les yeux de la jeune femme fouillèrent l’ombre :

« Il doit se trouver par là, sur la droite… »

Depuis un moment déjà les coups de marteau avaient cessé. La petite troupe se remit à suivre le sentier. Les buissons trahissaient le passage de quelqu’un : des branchettes en étaient brisées. L’herbe du sentier était foulée. Enfin, on arriva au fumoir… pour ne rien trouver d’autre qu’un amas de pierres !

« Quelqu’un l’a démoli ! s’exclama Mme Slunn.

— Et ce quelqu’un cherchait le trésor, affirma Harvey.

— Il ne peut s’agir que de Stebbin, déclara Hannibal. Ou encore de Java Jim. Tous deux ont pu revenir de Santa Barbara il y a des heures. Par exemple, je me demande bien comment ils peuvent connaître l’existence de ce fumoir ! »

Hans ramassa sur le sol un lourd marteau de forgeron.

« Celui qui s’en est servi ne doit pas encore être bien loin… » murmura-t-il.

Tous prêtèrent l’oreille mais la nuit resta silencieuse. À la lumière de la torche électrique, Hannibal examina avec soin les décombres du fumoir.

« Les murs étaient construits en pierre solide, constata-t-il à haute voix. Et, d’après l’aspect des briques à l’intérieur, je ne crois pas que quelque chose ait jamais été caché dans le foyer. C’est plein de toiles d’araignées, ici. »

Il regarda autour de lui :

« Et rien n’indique qu’on ait déterré un objet quelconque. »

Harvey fouillait parmi les pierres éparpillées.

« Regardez ! s’écria-t-il soudain. Celle-ci porte une inscription ! »

Hans l’éclaira avec la torche. Hannibal gratta la terre qui recouvrait la pierre et lut : H. Slunn, 1883.

« Il s’agit du grand-père Slunn ! dit la maman du jeune rouquin. Il se prénommait Harvey lui aussi. »

Hannibal sourit :

« Voici la confirmation de ce que vous pensiez. Ce n’est pas le vieil Angus qui a construit le fumoir. Il n’y a jamais eu de trésor caché ici. Inutile de nous attarder… »

En arrivant à la maison, ils aperçurent la fourgonnette du professeur Shay rangée auprès de la camionnette. Le professeur lui-même attendait sur les marches du perron, pâle de froid et tout frissonnant dans son costume trop léger.

« Ce n’est pas un temps normal pour la Californie », bougonna-t-il.

Puis, souriant :

« Je venais voir si votre enquête avançait, mes enfants. Dites-moi vite ce que vous avez trouvé… »

Tous entrèrent prestement dans la salle accueillante où ronflait le feu et qu’illuminaient les lampions de l’arbre de Noël. Hannibal mit le professeur au courant de ce qu’ils avaient découvert à Santa Barbara.

« Une plaquette en cuivre ? Et Java Jim et Stebbin étaient là-bas tous les deux ?… Hum… Avez-vous repéré un objet portant la marque de Right et Fils ?

— Pas encore, monsieur, répondit Harvey. Nous n’avons pas commencé à chercher.

— Nous attendons Bob et Peter », expliqua le chef des Détectives.

Il relata la démarche de son lieutenant et d’« Archives et Recherches » aux Établissements Ortega, parla de la vieille carrière où ils avaient tenu à se rendre sur-le-champ. Pour terminer, il consulta la vieille horloge d’un regard inquiet.

« Rory les a conduits là-bas, mais… Oh ! Vous entendez ! Les voilà qui arrivent !… »

En effet, la Ford s’arrêtait au même instant devant la maison. Rory fit son apparition, frottant l’une contre l’autre ses mains glacées. Il était seul.

Mme Slunn se précipita à sa rencontre :

« Rory ! Où sont Bob et Peter ?

— Là où je les ai laissés, sans doute ! À la carrière », répondit l’Écossais peu aimablement.

Puis, se tournant vers Harvey :

« Et toi, qu’as-tu déniché à Santa Barbara ? Rien du tout, je suppose ? »

Harvey lui raconta leurs tribulations et ajouta :

« Nous n’avons pas encore commencé à chercher l’objet portant la marque de Right et Fils parce que nous attendions le retour de Bob et de Peter. Du reste, nous n’en aurions pas eu le temps, même si nous l’avions voulu… Quelqu’un a démoli le vieux fumoir à coups de marteau !

— Le fumoir ! s’exclama Rory en fronçant les sourcils. J’avais oublié son existence ! »

Ses yeux se tournèrent vers l’horloge :

« Tu dis que tes copains ne sont pas encore de retour ? Je n’avais pas fait attention à l’heure… Ils devraient être là depuis un bon moment !

— Un fumoir en pierre ? s’écria le professeur Shay. Mais comment quelqu’un aurait-il eu connaissance de cette tonne de pierres commandée par Angus, à moins…

— D’avoir parlé à Peter et à Bob ? suggéra Harvey.

— Ou enquêté au chantier Ortega ? » ajouta Hannibal.

Et le chef des Détectives, un peu penaud, expliqua comment il avait involontairement fourni un renseignement à Stebbin.

« Je suis d’autant plus contrarié, avoua-t-il d’un air sombre, que Java Jim et Stebbin doivent avoir entendu parler de la vieille carrière à l’heure qu’il est. L’un d’eux peut très bien avoir suivi là-bas Bob et Peter. »

Le professeur Shay sauta en l’air.

« Quoi ! s’exclama-t-il. Dans ce cas, vos deux amis courent un danger réel. Filons vite là-bas, jeunes gens ! Volons à leur secours ! »

Les trois hommes et les deux garçons se ruèrent au-dehors. Mme Slunn entendit démarrer les voitures…

 

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