Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 7 La ville abandonnée
Chapitre 7
La ville abandonnée
Après avoir mangé avec les autres, Rory McNab s’en alla, grommelant à son habitude, pour couper quelques sapins de Noël parmi ceux qui bordaient la route. Mme Slunn et les garçons retournèrent dans la salle commune pour y examiner consciencieusement la seconde partie du journal d’Angus.
« Je vous prie de remarquer, dit Hannibal, que ce manuscrit n’est pas exactement un journal ! Le vieil Angus n’y parle pas de ses projets. Il tait ses pensées secrètes. Il ne donne aucune description de rien. Sa façon de conter est des plus concises. Il se contente d’une ligne ou deux pour signaler ce qu’il considérait sans doute comme l’essentiel. Par exemple : “Travaillé dans la cour aujourd’hui.” Plus loin, je lis : “Ai vu un aigle.” Cela ressemble assez à la tenue d’un livre de bord. Ce journal n’est qu’une suite de faits, sans la moindre explication.
— Le premier journal était en tout point semblable, déclara Bob.
— Cette énumération de menus faits, reprit Hannibal, ne nous apprend pas grand-chose. Cependant, Angus dit dans sa lettre de suivre ses faits et gestes et de “lire ce que ses jours ont construit”. Il faut donc s’attacher à ses démarches et à ses travaux ! »
Harvey se pencha sur le journal :
« Il débute ainsi : “Aujourd’hui, j’ai commencé à travailler à la surprise que je destine à Laura. Suis allé à Powder Gulch pour des hommes et du bois de mine”
— Il construisait bien quelque chose ! souligna Peter.
— C’est ce qu’il disait dans sa lettre, rappela Hannibal. Qu’est-ce qui vient ensuite, Harvey ? »
Le jeune rouquin tourna plusieurs pages :
« Rien d’intéressant pendant deux semaines. Seulement de brèves notes comme : “Ai vu un aigle.” Puis il s’est rendu dans une île.
— Madame Slunn ! dit Hannibal. Avez-vous la moindre idée de ce que pouvait être la “surprise pour Laura” ?
— Hélas, non ! soupira la maman d’Harvey. Peut-être s’agissait-il d’un meuble ?
— Nous reviendrons là-dessus plus tard, décida le chef des Détectives. “Des hommes et du bois de mine.” Existe-t-il une mine ici, au Lac-du-Fantôme, Harvey ?
— Pas à ma connaissance… Tu veux dire une mine d’or ?
— Peut-être qu’Angus a aménagé une mine secrète ? suggéra Peter.
— Possible ! admit Hannibal. Mais j’ai une vague intuition que ce n’est pas ici que nous trouverons la réponse. Angus dit de suivre ses activités et il semble qu’il se déplaçait pas mal. Nous dénicherons peut-être des indices ailleurs. Si nous allions à Powder Gulch ? Qu’en pensez-vous ?
— Est-ce loin d’ici ? s’enquit Peter.
— Pas tellement, répondit Harvey. Disons huit kilomètres environ, en remontant la grand-route.
— Je m’étonne que tu ne connaisses pas l’endroit, Peter ! dit Hannibal. C’est un patelin célèbre dans l’histoire locale. J’ai lu pas mal de choses dessus. Il paraît… »
Bob l’interrompit en s’écriant :
« Mais bien sûr ! La vieille ville fantôme !
— Une ville… fantôme ? répéta Peter, stupéfait. Hum ! Est-il bien nécessaire d’y aller ?
— Certainement ! affirma Hannibal en se levant. Et le plus tôt sera le mieux. Autrement dit, tout de suite. »
… Après avoir pédalé à bonne allure, les quatre garçons finirent par arriver en vue d’un écriteau délabré. Les mots Powder Gulch s’y lisaient difficilement. Une flèche indiquait un étroit chemin de terre. Dix minutes plus tard, les Détectives et Harvey découvraient la « ville fantôme » au-dessous d’eux.
« On l’appelle ainsi parce qu’elle est abandonnée depuis belle lurette ! » expliqua Hannibal.
Ils mirent pied à terre pour mieux voir. De vieilles cahutes étaient disséminées autour d’une crique asséchée. Des bâtiments en ruine, aux hautes façades, s’élevaient des deux côtés de l’unique rue. Sur l’un des plus grands se lisait le mot Saloon. Un autre portait le nom d’Alimentation générale-Bazar. Un troisième était marqué Prison. Il y avait encore une forge et une écurie de louage. À l’autre bout de la rue, à flanc de montagne, s’ouvrait l’entrée obscure de la mine d’or qui, autrefois, justifiait l’existence même de la ville.
« Les habitants de Powder Gulch ont déserté le coin en 1890, quand la mine a été épuisée, expliqua encore Hannibal. La crique était alors aménagée en réservoir. »
Peter se mit à bougonner :
« Qu’espères-tu trouver ici, Babal ? Voilà cent ans que ce patelin est vide !
— Sans doute, mais une chose est certaine : Angus voulait que Laura vienne faire un tour par ici. Peut-être existait-il un journal à l’époque. Si nous trouvions l’endroit où on l’imprimait…
— Peut-être les archives n’ont-elles pas été toutes détruites, avança Bob, plein d’espoir.
— Je crois que vous vous bercez de grandes illusions, dit Peter.
— Allons toujours voir ! » proposa Hannibal.
Les quatre amis renfourchèrent leurs vélos, roulèrent jusqu’à la ville déserte et s’arrêtèrent, stupéfaits. Une grille fermée à clé se dressait devant eux. Powder Gulch était entièrement défendue par un solide grillage.
« Ça alors ! s’exclama Harvey. On ne peut pas entrer. Avez-vous remarqué ? Les mots peints sur les différents bâtiments, en lettres gigantesques, ont un drôle d’aspect. Ils ont été tracés tout récemment, c’est évident ! Dites donc, croyez-vous que quelqu’un habite ici ?
Je… je n’en sais rien », avoua Hannibal, pensif.
Les garçons attendirent un moment, l’oreille tendue, cherchant à percevoir les bruits qui pouvaient venir de la ville. Mais Powder Gulch resta obstinément silencieuse.
« Je pense qu’il va nous falloir escalader cette barrière, mes amis ! » dit enfin Hannibal.
Lâchant leurs bicyclettes, tous quatre escaladèrent sans hésiter. En un clin d’œil ils se retrouvèrent de l’autre côté, considérant la rue poussiéreuse.
« Peter ! Et toi, Bob ! décida Hannibal. Vous allez pousser une reconnaissance dans les bâtiments de gauche. Harvey et moi, nous nous chargerons d’inspecter la prison et l’écurie de louage, qui se trouvent à droite. Ensuite, nous irons à la mine. Voyez si vous pouvez dénicher quelque chose qui se rapporte à Angus Slunn ! »
Bob et Peter acquiescèrent en silence et pénétrèrent sans tarder dans le grand bazar. À peine le seuil franchi, ils s’immobilisèrent, ahuris… Le magasin était exactement tel qu’il avait dû être cent ans plus tôt. Les rayons étaient bourrés de marchandises. Des barils de fruits secs et de farine s’entassaient sur le plancher, à côté des caisses de vaisselle et de piles de harnais de cuir. Des armes à feu démodées étaient accrochées aux murs, aussi brillantes que si elles avaient été neuves. Il n’y avait pas un grain de poussière sur le long comptoir.
« Ce… ce n’est pas possible ! bégaya Bob à mi-voix. Il y a quelqu’un ici !
— Dans ce cas, fit remarquer Peter, manifestement peu rassuré, cette personne vit encore au passé ! Toutes les choses qui se trouvent dans ce magasin semblent avoir au moins un siècle. C’est une boutique bonne… bonne pour les fantômes, acheva-t-il en frissonnant.
— Tu as raison, admit Bob en regardant autour de lui. Ce magasin est d’un autre âge. Comme si… comme si la ville était toujours habitée… Oh !… Peter !… Regarde ! Sur le comptoir… Un vieux registre ! »
Les deux garçons s’approchèrent du comptoir sur la pointe des pieds. Le registre était ouvert. On y voyait, face à une liste de noms, les marchandises achetées par chaque client. Ce fut avec des mains tremblantes que Bob se mit à tourner les pages du livre. Il arriva ainsi à la date du 20 octobre 1872. Peter lut par-dessus son épaule :
« Angus Slunn – Lac-du-Fantôme : trois cents planches de bois de mine avec leurs étais, deux barils de farine, un baril de bœuf salé, quatre sacs de haricots secs. »
Peter siffla entre ses dents :
« Nom d’un pétard ! Il y a là de quoi nourrir une armée !
— Ces provisions, suggéra Bob, devaient être destinées aux hommes dont il avait loué les services… ceux dont il parle dans son journal. Ils devaient être nombreux… Dis donc, Peter, il me semble qu’il n’y a plus rien à voir ici ?
— Je suis de ton avis. Filons ! »
Une fois sortis du magasin, les deux amis respirèrent. L’atmosphère qui régnait à l’intérieur les impressionnait et ils n’étaient pas fâchés de poursuivre ailleurs leurs investigations. Le « saloon » était juste à côte.
« Dans ces anciennes villes de mineurs, rappela Bob, le saloon était un lieu où les hommes se réunissaient volontiers pour boire, discuter, se délasser, rencontrer des gens et, à l’occasion, déposer un message. Angus s’est certainement arrêté plus d’une fois dans celui-ci pour vider un verre. »
Le saloon était une salle spacieuse et sombre avec, tout au fond, une porte conduisant aux chambres à coucher. Un piano droit, décoré à outrance, se dressait dans un coin, à gauche, propre et brillant. Derrière le long comptoir du bar, soigneusement poli, on apercevait des étagères garnies de rangées de bouteilles. Une grande table ronde était encombrée de verres à demi pleins et jonchée de cartes, comme si les joueurs les avaient abandonnées là, brusquement, pour quelque raison inconnue.
« C’est… c’est comme dans le magasin, souffla Peter effaré. On dirait que des mineurs étaient là il y a un instant et viennent tout juste de sortir. Je crois… »
Peter n’alla pas plus loin. Un fort bruit de voix venait soudain d’emplir le vieux saloon !
Le piano se mit à jouer un air endiablé, rengaine d’un passé mort… mais personne n’était assis devant le clavier ! Verres et bouteilles tintèrent à la ronde. Peter et Bob avaient l’impression ahurissante qu’autour d’eux des gens parlaient et buvaient. Un craquement se fit entendre du côté de la table où s’était tenue la partie de poker inachevée… Une forme indistincte se dressa derrière eux.
« Ne bougez plus, mes gaillards ! » ordonna une voix caverneuse et menaçante.
L’apparition tenait un pistolet dans chacune de ses mains.
« Un fantôme ! hurla Peter. Sauve qui peut, Bob ! »
Coude à coude, les deux garçons se précipitèrent dans la rue. La foule invisible continuait à rugir derrière eux cependant que le piano jouait toujours. Une fois dehors, Bob et Peter prirent leurs jambes à leur cou et, sans même s’être concertés, se dirigèrent vers la mine.
Le long tunnel de la mine était éclairé ! Ils se ruèrent à l’intérieur, descendant à belle allure la pente qui s’enfonçait sous terre. Soudain, ils aperçurent Hannibal et Harvey devant eux.
« Babal, commença Peter. On a été attaqués par un fantôme ! »
Il s’interrompit net… Hannibal et Harvey étaient eux-mêmes pâles et tremblants. Ils regardaient vers le fond de la mine. Bob et Peter devinrent alors conscients d’un tas de bruits que leur état d’affolement ne leur avait pas permis d’entendre plus tôt : bruit d’eau qui coulait, cliquetis métallique d’une machine, et aussi un rire sauvage, presque dément. Tout à coup, un coup de feu retentit. Les garçons eurent l’impression d’être frôlés par une balle. Le bruit se répercuta dans le tunnel.
« Qu’est… qu’est-qu’est ? Qu’est-ce que c’est ? » bégaya Peter.
Hannibal fit un effort évident pour avaler sa salive.
« Je… je ne sais pas, répondit-il. Nous… nous sommes entrés ici et… il nous a tiré dessus. Il… »
C’est alors que Peter et Bob aperçurent celui dont parlait Hannibal…
Quelques mètres plus loin, dans le tunnel, l’homme pointait un vieux fusil dans leur direction. C’était un vieux mineur à barbe grise, vêtu d’une chemise de lainage rouge, de culottes de peau, et chaussé de bottes de cuir.
Sa voix retentit, formidable :
« Je vais vous apprendre à entrer ici sans permission, moi ! »
Puis son rire – épais et déplaisant – s’éleva. L’homme releva légèrement le canon de son arme. Son doigt appuya sur la détente !
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