Le Journal qui s'effeuillait
Chapitre 16 Hannibal reconstitue le puzzle
Chapitre 16
Hannibal reconstitue le puzzle
Ce fut seulement après l’excellent repas qu’elle leur servit que Mme Slunn permit à ses invités d’aller discuter en paix dans la grande salle. Le professeur Shay se mit à marcher de long en large.
« Il faut à tout prix trouver la clé de l’énigme ! déclara-t-il. Autrement, Stebbin et ce Java Jim voleront le trésor. Il est évident désormais qu’ils travaillent ensemble.
— Nous n’en avons pas la preuve, fit remarquer Hannibal. Mais je suis d’accord avec vous pour résoudre l’énigme le plus vite possible. Nous avons en main tout ce qui peut nous être utile : le journal et la lettre. Par ailleurs, je suis sûr qu’Angus n’aurait jamais posé un problème trop ardu à Laura : il fallait qu’elle puisse le résoudre.
— Oui, dit Rory. Je suis bien de votre avis. Mais le puzzle a été imaginé pour une personne bien précise… et il y a cent ans de cela ! Nous avons fait de notre mieux, mes enfants, mais, comme je vous l’ai déjà dit, il est trop tard pour espérer aboutir à une heureuse solution. Trop d’eau a coulé sous les ponts depuis le temps !
— Ma parole, Rory, protesta Harvey avec fougue, tu parles comme si tu n’avais pas envie que nous trouvions le trésor !
— Trouvez-le donc, si vous en êtes capables ! » grommela Rory.
Hannibal, qui portait le journal d’Angus sous sa chemise contre sa poitrine, le tira de cette singulière cachette et l’ouvrit. Bob, Peter et Harvey se groupèrent autour de lui.
« Nous avons quatre étapes essentielles dans la vie du vieil Angus, résuma-t-il. Elles correspondent aux “jours” qu’il a passés à construire la surprise destinée à Laura. Nous devons maintenant nous efforcer de voir vers quoi elles convergent et aussi comment elles se relient au secret du Loch-au-Fantôme, c’est-à-dire au fantôme lui-même. Nous devrons découvrir enfin ce qu’un miroir vient faire dans le secret en question.
— Rien que ça ! » fit Peter.
Hannibal ignora la réflexion de son lieutenant.
« En premier lieu, reprit-il : Angus s’est rendu à Powder Gulch pour s’y procurer du bois de mine, des étais et des ouvriers. D’après la quantité de vivres achetés, il devait s’agir d’un travail important… Deuxième étape : Angus est allé à l’île Cabrillo, a fait une proposition au propriétaire, a obtenu son acceptation et puis est rentré chez lui avec son bateau lourdement chargé. Il ramenait donc ici quelque chose qu’il avait pris dans l’île… Troisième étape : Angus a acheté dix énormes dalles carrées, en granit, aux frères Ortega et il les a également ramenées ici… Quatrième et dernière étape : il a fait l’acquisition, chez Right et Fils, marchands de fournitures pour la marine à Santa Barbara, d’un objet destiné à apporter une touche finale à la surprise réservée à Laura. Nous ne savons pas de quel objet il s’agit mais il est forcément courant à bord d’un navire. Notons enfin qu’il s’agit d’un objet portant le nom du fabricant… »
Hannibal se tut. Rory, assis près d’une des fenêtres de façade, éclata d’un rire bruyant.
« Mettez tout cela ensemble ! s’écria l’Écossais goguenard. Puis lancez-vous à la poursuite d’un fantôme qui n’appartient même pas à ce pays-ci ! Enfin, quand vous l’aurez attrapé, dites-lui de se regarder dans un miroir ! »
Bob parut sur le point de faire un éclat. Mme Slunn regarda sévèrement Rory puis se tourna vers Hannibal.
« Pendant que vous étiez à la carrière, dit-elle, j’ai cherché de tous les côtés. Hélas ! je n’ai pu trouver dans la maison un seul objet marqué du nom de Right et Fils ! J’en suis navrée. »
Hannibal hocha la tête.
« Quel que soit cet objet, soupira-t-il, il est nécessaire pour que la fameuse surprise de Laura constitue un tout. Si l’on se reporte à la lettre, il faut aussi songer à ce qu’Angus aimait chez lui, dans la maison d’Écosse.
— Ce doit être quelque chose de joliment gros, cette surprise, dit Harvey.
— Qu’est-ce qu’Angus a bien pu construire avec tout ce bois de mine et l’aide de tous ces ouvriers ? soupira de son côté le professeur Shay. Où donc est passé ce bois ?
— Et où donc a-t-il pu mettre une tonne de grosses dalles, ajouta Bob. On ne peut pas dire que dix pierres de cette taille se camouflent facilement !
— Dites donc ! s’écria Peter. Quel est le travail habituel des mineurs ? Babal ! Tu dis souvent qu’il faut penser à l’explication la plus simple. Eh bien, en général, les mineurs creusent le sol ! Ils creusent de gros trous et utilisent le bois de mine et peut-être aussi de grosses pierres pour étayer leurs travaux. Nous avons déjà conclu qu’il n’y a pas de mine par ici… Mais il peut très bien y avoir une salle souterraine ! »
Le professeur Shay cessa soudain d’arpenter la pièce.
« Un trou ? répéta-t-il. Dans le sol ?
— Pourquoi pas ? insista Peter. C’est une bonne cachette pour y fourrer un trésor. Et peut-être Angus a-t-il acheté une poignée en cuivre ou une lanterne chez Right et Fils pour décorer sa chambre forte secrète !
— Mais que serait-il allé chercher à l’île Cabrillo ? demanda Hannibal. Par ailleurs, je ne pense pas qu’une chambre souterraine aurait été une heureuse surprise pour Laura. Rappelez-vous ! Autant que nous puissions en juger, Angus a d’abord projeté de faire une surprise à sa femme. Ce n’est que plus tard qu’il a ajouté le trésor à la surprise. »
Depuis que Peter avait parlé d’un grand trou dans la terre, le professeur Shay était resté immobile, plongé dans ses pensées. Soudain, il se secoua et se rapprocha de Rory, toujours assis près de la fenêtre.
« Monsieur McNab, demanda-t-il à l’Écossais, avez-vous idée qu’il puisse exister une chambre secrète ?
— Absolument pas ! » répondit sèchement Rory.
Le professeur jeta un coup d’œil, par la fenêtre, au lac en miniature et aux arbres sombres. Soudain, il se retourna, l’œil brillant.
« Saperlipopette, je crois que Peter a raison ! s’écria-t-il. Les Hautes-Terres d’Écosse sont pleines de cavernes et de grottes cachées. Madame Slunn, la lettre demande de penser à ce qu’Angus aimait en Écosse mais vous ne saviez pas ce que cela pouvait être. Eh bien, c’était…
— Une caverne souterraine où Laura et lui avaient coutume de se retrouver quand ils étaient jeunes, acheva Hannibal. Voilà quelque chose que seule sa femme savait !
— Oui, une caverne qu’Angus a dû reproduire ici, continua le professeur Shay. Et ce qu’il a rapporté de l’île Cabrillo, c’était peut-être bien des meubles espagnols et des tapis pour la retraite souterraine.
— Et aussi un miroir ! lança Bob.
— Oui, oui ! (Et le petit professeur agitait frénétiquement la tête.) C’est certainement cela ! Je crois que nous avons mis le doigt dessus, jeunes gens ! La grotte souterraine est sans doute bien cachée et son entrée doit être devenue difficile à trouver avec le temps. Mais nous la découvrirons. Demain matin, à la première heure, nous recommencerons à passer les alentours au peigne fin.
— Pourquoi pas ce soir même ? s’écria Peter. Nous allumerons des lanternes. »
Le professeur Shay secoua la tête :
« Je suis persuadé que nous ne trouverions rien par une nuit aussi noire. En outre, nous sommes tous fatigués. Nous serons plus fringants après une bonne nuit de repos.
— Et le trésor ne s’envolera pas ! conclut Mme Slunn d’une voix ferme. Harvey, en tout cas, va monter se coucher sans plus attendre.
— Mais nous savons que Stebbin et sans doute aussi Java Jim sont en train de rôder dans les parages ! protesta Harvey.
— La nuit est aussi obscure pour eux que pour nous, fit remarquer le professeur. Et puis, il y a des fois où il faut bien courir un risque. Mais, en ce qui nous concerne, c’est un risque bien léger, croyez-moi ! »
Les garçons cédèrent en soupirant. Au fond, ils comprenaient que le professeur avait raison. La nuit, malgré tout, allait leur sembler longue. Peter exprima tout haut l’opinion générale :
« J’ai idée que nous ne dormirons pas beaucoup d’ici à demain !
— Eh bien, profitez-en pour imaginer l’endroit où Angus peut avoir bâti sa grotte secrète ! Au matin, nous nous retrouverons ici et nous commencerons les fouilles.
— Ne comptez pas sur moi ! annonça Rory brutalement. Je ne tiens pas à me rendre ridicule. »
Le professeur Shay s’éloigna au volant de sa fourgonnette. Hannibal, Peter et Bob aidèrent Hans à ranger dans la camionnette les vieilleries que Mme Slunn avait triées pour l’oncle Titus, puis ils montèrent à l’arrière. Le grand Bavarois suivit le chemin qui serpentait à travers bois, atteignit la grand-route, tourna à gauche et mit pleins gaz en direction de Rocky. Pendant un moment, les trois Détectives restèrent silencieux. Puis Hannibal demanda :
« À votre avis, comment Angus aurait-il pu signaler l’emplacement d’une grotte secrète ?
— Peut-être, répondit Peter, en entassant de grosses pierres près de l’entrée, d’une manière paraissant naturelle tout en donnant une indication à Laura ?
— Ou bien, enchaîna Bob, en plantant un arbre ? Un arbre comme ceux qui poussaient près de chez lui, en Écosse.
— Un arbre ! Hé, hé ! Oui, c’est bien possible, mon vieux !
— Ou encore un miroir ! s’écria Peter. Sur le sol, ou dans un arbre… et que Laura pouvait voir d’un endroit déterminé.
— … D’une fenêtre où elle avait coutume de s’asseoir, continua Hannibal, ou du haut de la tour du guet !
— Nom d’un pétard ! s’écria Bob. Je parie qu’une de ces hypothèses est la bonne. Oui, j’en mettrais ma main au feu, Babal. »
Hannibal approuva de la tête, puis se perdit dans la contemplation des premières maisons de Rocky.
« Une seule chose me tracasse, dit-il au bout d’un moment. Rappelez-vous la lettre du vieil Angus. Elle fait allusion au “secret du Loch-au-Fantôme”… ce fantôme qui surveille la venue d’éventuels ennemis arrivant de la mer. Une grotte cachée ne me paraît pas l’endroit idéal pour surveiller le loch !
— Lorsque nous aurons trouvé la grotte secrète, nous comprendrons sans doute, fit Peter, optimiste.
— Peut-être as-tu raison ! » acquiesça Hannibal.
Hans déposa Bob et Peter à leurs domiciles respectifs puis se hâta de rallier Le Paradis de la Brocante. Quand Hannibal eut rejoint son oncle et sa tante, il refusa de monter se coucher tout de suite. Il était bien trop agité pour dormir. Tante Mathilda lui servit un bol de chocolat qu’il dégusta tout en résumant ses aventures de la journée. L’oncle Titus, sans attendre, se précipita à l’entrepôt pour passer en revue les objets que lui envoyait Mme Slunn. Pendant ce temps, la tante Mathilda donna son avis sur les péripéties du jour. Elle conclut en déclarant à son neveu qu’un gros trou creusé dans la terre semblait parfaitement coller avec l’énoncé de l’énigme.
« Vous le trouverez demain matin, j’en suis sûre, dit-elle. Et maintenant, au lit, jeune homme ! Ton cerveau travaille mille fois mieux quand tu es reposé ! »
Hannibal resta longtemps éveillé, à regarder sans les voir les illuminations de Noël de Rocky. Finalement, ses yeux se fermèrent mais il rêva de pièces secrètes, de grosses dalles, de bois de mine, de l’île Cabrillo et du vieil Angus…
Et puis, tout à coup, il s’assit dans son lit. Il n’était qu’à moitié réveillé. Ses paupières papillotèrent. Dehors, il faisait encore sombre mais la pendule lumineuse indiquait qu’il était presque huit heures. Une forte pluie crépitait sur le toit, au-dessus de sa tête.
Mais Hannibal se moquait bien de la pluie. Le regard fixe, immobile dans son lit, il pensait à l’énigme du Lac-au-Fantôme : la solution venait de lui apparaître d’un coup !
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