Le Journal qui s'effeuillait

Alfred Hitchcock · Chapitre 2 sur 21

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Le Journal qui s'effeuillait

Chapitre 1 Le coffre en bois de teck

Chapitre 1

 

 

Le coffre en bois de teck

 

« Regardez un peu ! s’écria Hannibal Jones. Un vrai kriss malais ! »

Bob Andy et Peter Crentch se penchèrent sur la longue lame ondulée. Leurs yeux brillaient de curiosité. Les trois garçons se trouvaient dans un petit musée en bordure de la route, à quelques kilomètres au nord de Rocky. Peter passa un doigt prudent sur le tranchant de l’arme et frissonna.

« Autrefois, déclara Hannibal, nombreux étaient les navires qui partaient de la Californie pour cingler vers les Indes orientales. La plupart des objets contenus dans ce musée viennent d’Orient. »

Peter et Bob acquiescèrent silencieusement.

Hannibal connaissait une foule de choses intéressantes mais ses explications étaient quelquefois un peu pompeuses : il aimait bien faire étalage de sa science.

Un appel de sa tante Mathilda coupa net son petit discours :

« Hep ! Jeunes gens ! Cessez de fainéanter ! Il s’agit maintenant d’emporter tous ces objets. Commencez tout de suite à charger la camionnette.

— Oui, ma tante », répondit Hannibal sans trop d’ardeur.

Le musée, spécialisé dans les reliques de l’ancienne marine à voile, fermait définitivement ses portes. Cela faisait l’affaire de Mathilda et de Titus Jones qui venaient d’acheter toute la collection pour la revendre dans leur magasin de bric-à-brac, Le Paradis de la Brocante.

La tante Mathilda dirigeait personnellement le bric-à-brac tandis que son mari partait à la découverte de marchandises nouvelles. La tante d’Hannibal présentait à elle seule un monde de contrastes. C’était une femme grande et forte, à la langue acérée, mais qui, en dépit de son apparence bourrue, possédait une âme généreuse et bonne. Aux yeux de son neveu, son principal défaut était de ne pouvoir supporter la vue d’un jeune garçon inoccupé. Il fallait aussitôt qu’elle lui confie une besogne quelconque. Aussi Hannibal, qui vivait avec son oncle et sa tante, prenait-il grand soin de se tenir hors de sa portée.

Lui et ses deux amis avaient une besogne personnelle à accomplir : s’occuper de leur agence privée. L’agence des « Trois jeunes détectives » ! Malheureusement, ce matin-là, la tante Mathilda avait aperçu le trio dans la cour du bric-à-brac. Elle l’avait réquisitionné d’office… juste le premier jour des vacances de Noël ! Ce n’était vraiment pas de chance !

En soupirant, les trois amis entreprirent de transporter les acquisitions de la tante Mathilda jusqu’à la camionnette où Hans, l’un des deux frères bavarois qui travaillaient pour les Jones, les rangeait au fur et à mesure. Remarquant le manque d’enthousiasme des garçons, Hans réprima un sourire. Mains sur les hanches, la tante Mathilda surveilla les garçons un moment, puis elle retourna vérifier la liste des articles qu’avait dressée pour elle M. Acres, le propriétaire du musée.

Quand l’inventaire fut terminé, elle alla retrouver Hannibal et ses amis pour les aider à finir de débarrasser la salle d’exposition. Au même instant, un visiteur pénétra dans le musée. M. Acres alla à sa rencontre. Soudain, le bruit d’une dispute s’éleva.

« Peu m’importe à qui vous l’avez promis ! » criait une voix rude, grinçante et vaguement menaçante.

Celle de M. Acres répondit, sur un ton courtois :

« Je vous en prie, monsieur…

— Il est à moi ! coupa la voix furieuse. J’exige que vous me le donniez, à l’instant même ! » Tante Mathilda ne fit qu’un bond, suivie des trois garçons pleins de curiosité.

« Je suis désolé, déclara M. Acres, mais j’ai vendu tous les objets contenus dans ce musée, sans exception, à des brocanteurs de la région : M. et Mme Jones ! »

M. Acres se tenait devant un coffre en bois de teck, de provenance visiblement orientale, aux lourdes ferrures de cuivre. Lui faisant face, de l’autre côté du coffre, se trouvait un homme trapu à la longue barbe noire. Ses yeux noirs, étincelants, étaient profondément enfoncés dans un visage tanné par le soleil. Deux longues cicatrices coupaient ses joues pour se perdre dans sa barbe. Il portait une lourde redingote de marin, comme on n’en trouve plus guère, un épais pantalon bleu marine et une casquette de marin au galon doré tout passé.

L’étranger fusillait M. Acres du regard. Il hurla :

« Ce coffre m’appartient, je vous le répète. Et j’entends que vous me le rendiez…

— Écoutez-moi, mon brave… commença M. Acres.

— Je ne suis pas votre brave. Je me nomme Jim. Java Jim. Parfaitement ! C’est comme ça qu’on m’appelle. J’ai ramené ce coffre d’un pays lointain. Il contient un… un danger ! Comprenez-vous ? »

Les garçons regardaient la scène, bouche bée. Soudain, Java Jim les aperçut. Un juron lui échappa.

« Que faites-vous là, les gosses ? s’écria-t-il d’une voix tonnante. Débarrassez-moi le plancher, et en vitesse ! Et vous aussi, la vieille ! Disparaissez ! »

C’était la première fois que l’on s’adressait sur ce ton à la tante Mathilda. Hannibal la regarda en réprimant un sourire. La brave femme, folle de colère, était en train de virer au rouge tomate. Elle s’adressa au marin dans un rugissement : « Quoi ! Répétez un peu ce que vous venez de dire, espèce de clown barbu ! Si je n’étais pas une dame, je vous attraperais par la peau du cou pour vous flanquer dehors ! »

Stupéfait par cette réaction inattendue, le marin fit deux pas en arrière. La tante Mathilda en fit trois en avant.

« Je crois que vous avez parlé un peu vite, monsieur Java Jim, déclara M. Acres avec un sourire. Il se trouve que cette dame est précisément Mme Jones, à qui je viens de vendre le contenu de ce musée. Le coffre que vous réclamez est désormais à elle. »

Java Jim parut avoir quelque difficulté à se ressaisir.

« Euh… fit-il. Je vous prie de m’excuser, madame. Je me suis laissé emporter. Je n’avais pas l’intention de vous offenser. J’ai passé ma vie à naviguer, vous comprenez… Je n’ai jamais eu affaire qu’à des hommes… Et maintenant que j’ai retrouvé mon coffre… je tiens à le garder ! »

La violente colère qui venait d’agiter le barbu semblait s’être éteinte d’un coup. De son côté, la tante Mathilda se calma aussi vite qu’elle avait pris feu. Elle désigna du doigt le coffre en bois de teck autour duquel tournaient les trois garçons.

« Si ce coffre vous appartient, dit-elle, comment se fait-il qu’il soit ici ?

— On me l’a volé, madame, répondit vivement Java Jim. Un coquin me l’a dérobé il y a deux semaines, sur le bateau à bord duquel je me trouvais, juste comme nous venions de toucher San Francisco. Ce misérable l’a cédé à un revendeur, sur le quai. Et ce revendeur l’a expédié ici avant que j’aie eu le temps de retrouver sa trace. Je viens réclamer mon bien.

— Ma foi… », commença la tante Mathilda, hésitante.

Bob, qui venait d’ouvrir le coffre, montra un nom gravé à l’intérieur du couvercle :

« Il y a quelque chose d’inscrit là !… Argyll Queen… Était-ce le nom de vôtre bateau, monsieur Java ?

— Non, mon garçon, répondit Java Jim. Ce coffre est ancien. Il a bien dû passer par une cinquantaine de mains au cours des années. Ce nom était déjà gravé sous le couvercle quand je l’ai acheté à Singapour.

— J’ai reçu l’objet seulement hier, expliqua M. Acres. C’est Walt Baskin, de San Francisco, qui me l’a expédié. Il était convenu qu’il m’enverrait un lot d’articles orientaux pour mon musée et j’ai oublié de résilier cette commande lorsque j’ai brusquement décidé de fermer.

— Je suis prêt à payer ce coffre un bon prix, dit Java Jim.

— Ma foi, répéta la tante Mathilda. Je suppose qu’il vous appartient. Vous pouvez payer à M. Acres ce qu’il lui a coûté et… »

Elle fut interrompue par une exclamation de Bob. Immédiatement on entendit comme un déclic… et une sorte d’éclair passa dans l’air en sifflant… et manqua de peu l’oreille d’Hannibal avant d’aller se ficher dans le mur, derrière lui.

 

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