Le Journal qui s'effeuillait

Alfred Hitchcock · Chapitre 13 sur 21

Pages du PDF

Le Journal qui s'effeuillait

Chapitre 12 Nouveau danger

Chapitre 12

 

 

Nouveau danger

 

Bob en était au dessert quand Hannibal téléphona. La voix du chef des Détectives trahissait une vive excitation. Il annonça avec emphase :

« Bob je crois m’être entièrement fourvoyé dans mes précédentes déductions. J’ai réfléchi et je suis arrivé à une conception entièrement nouvelle quant à l’énigme posée par le vieil Angus. »

Bob sourit. Lorsque Hannibal se mettait à parler de cette manière ampoulée, on pouvait être certain qu’il avait quelque fameuse idée en tête. Toute trace de découragement semblait avoir quitté le gros garçon. On le sentait de nouveau sûr de lui.

« Rendez-vous à l’entrepôt, ajouta plus prosaïquement Hannibal. J’ai un plan ! »

Bob raccrocha et se hâta d’aller chercher son vélo… Quand il arriva au bric-à-brac, il trouva Hannibal et Peter qui l’attendaient, debout à côté de la camionnette. Tandis que Hans se mettait au volant, Hannibal fit signe à Bob de charger sa bicyclette sur la voiture où les leurs se trouvaient déjà. Après quoi les trois garçons grimpèrent à leur tour. Hans démarra.

« J’ai dit à l’oncle Titus que Mme Slunn avait sans doute pas mal de vieilleries à vendre », expliqua le chef des Détectives sans s’expliquer davantage.

Peter et Bob se gardèrent de l’interroger. Ils savaient que leur camarade ne leur révélerait ses déductions et son plan qu’à l’heure choisie par lui.

La camionnette arriva au Lac-au-Fantôme. Harvey attendait ses camarades, debout sur le perron de la grande demeure. Hannibal le pria de les conduire à sa mère. Ils trouvèrent Mme Slunn derrière la maison, dans une sorte de remise construite moitié en pierre, moitié en bois. La jeune femme était occupée à rempoter un gros hibiscus dans une caisse peinte en rouge.

Hannibal entra tout de suite dans le vif du sujet.

« Madame, commença-t-il, nous avons tous cru, en lisant le journal du vieil Angus, que le chargement de son bateau était quelque chose qu’il emportait dans l’île. Or, j’ai relu le manuscrit et je suis persuadé maintenant que, s’il a failli couler en route, c’est au retour ! Il rapportait son chargement de l’île. À votre avis, qu’avait-il bien pu aller chercher là-bas ? » Mme Slunn eut un faible sourire :

« Mon Dieu, Hannibal ! Comment pourrais-je le deviner ? Je n’y étais pas ! Mais je suppose qu’Angus aurait pu acheter bien des choses au propriétaire de l’île Cabrillo. »

Hannibal hocha la tête, de l’air de quelqu’un qui n’avait guère espéré de réponse satisfaisante à sa question. Cependant, il insista :

« Essayez d’y réfléchir, madame. Par ailleurs, j’ai pensé encore à autre chose. Dans son message à Laura, Angus recommande : “Lis ce que mes jours ont construit.” Les jours ! Le mot est au pluriel, remarquez-le. Je crois que nous devons nous attacher à suivre ses traces, partout où il est allé, et à bien voir ce qu’il a fait, jour après jour. Et c’est seulement lorsque nous serons en possession de tous ces éléments que l’énigme sera éclaircie. C’est un peu comme dans un jeu de patience. Il faut avoir tous les morceaux du puzzle pour le reconstituer.

— C’est bien possible, approuva Peter. Voilà pourquoi, sans doute, la ville fantôme et l’île ne nous ont pas appris grand-chose par elles-mêmes.

— Bon, dit Harvey. Continuons donc à éplucher le journal de l’ancêtre. Qu’est-ce qui vient ensuite, Hannibal ? »

Celui-ci tira le manuscrit de sa vaste poche :

« Pour commencer, voici ce qu’écrivait Angus en date du 21 novembre 1872 : “Reçu un mot des frères Ortega m’avertissant que ma commande était prête. Il me faudra le grand chariot.” Et le 22 novembre, nous avons ceci : “Revenu de Rocky avec la livraison Ortega. C’est de l’excellent travail ! Chaque pièce est exactement aux dimensions voulues. Un véritable miracle dans ce pays neuf et encore fruste !” Suivent les notes habituelles relatives à un travail “qui avance”… et aussi deux curieux détails… »

Hannibal leva les yeux. Ses auditeurs étaient tout oreilles.

« Le premier est en date du 23 novembre : “Remarqué deux étrangers au pays. Des marins.” L’autre est du 28 novembre : “Étrangers partis. Sans doute pour faire leur rapport au capitaine.”

— Cette période correspond à celle où il se disait surveillé ! » fit remarquer Bob.

Hannibal approuva gravement du chef :

« Oui, mes amis. Il est facile de se le représenter, seul ici, attendant la venue de sa femme et de son fils. Il avait décidé de se fixer dans ce pays. Peut-être en avait-il assez de fuir avec son trésor. Et puis, il a eu un pressentiment. Il a deviné quel destin l’attendait. Alors, il a résolu de cacher le trésor en question. Comme il manquait de temps, il a utilisé ce qu’il était en train de construire pour en faire un message-signal destiné à Laura.

— Qu’est-ce qui vient ensuite, dans le journal ? » demanda Harvey avec impatience. Hannibal se replongea dans le manuscrit :

« Le 5 décembre, Angus écrit : “Me suis rendu à Santa Barbara pour dernière touche à surprise de Laura. Ai trouvé ce que je cherchais. Très joli objet, obtenu à bon compte car établissement récemment dévasté par le feu. Le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres !”… Je me demande si, lorsqu’il écrivait cela, Angus ne pensait pas au naufrage et au trésor ! »

Hannibal referma le journal.

« Hier soir, expliqua-t-il, je me suis renseigné au sujet des frères Ortega. C’étaient des marchands de briques et de pierres bien connus à Rocky. Il est probable qu’Angus leur a acheté de pleins chariots de marchandises s’il construisait quelque chose. La fabrique de matériaux de construction Ortega existe toujours. Peut-être a-t-elle conservé ses vieux registres et pourrons-nous dénicher un renseignement utile dans ses archives.

— Épatant ! s’écria Harvey avec fougue. Allons-y vite !

— Certainement, nous irons, assura Hannibal. Mais comme nous devons également nous rendre à Santa Barbara, nous nous diviserons en deux groupes. Nous savons que Stebbin a photographié ce journal. C’est dire que le temps nous est compté. Il faut faire très vite. Bob et Peter iront visiter la Compagnie Ortega, à Rocky. Harvey et moi, nous irons de notre côté à Santa Barbara avec Hans. Si nous arrivons à découvrir ce qu’Angus a acheté là-bas, Harvey reconnaîtra peut-être l’objet… s’il se trouve toujours ici. »

Bob interrogea, l’air inquiet :

« Es-tu sûr que ton oncle permettrait à Hans de vous conduire là-bas, mon vieux ?

— Sans doute… pour faire plaisir à Mme Slunn ! » dit Hannibal en souriant.

Puis, se tournant vers la mère d’Harvey :

« Si vous pouviez nous vendre quelques vieilleries, madame, vous pourriez ensuite demander à Hans de conduire Harvey à Santa Barbara… comme un service ! »

Mme Slunn se mit à rire.

« Quel astucieux garçon vous faites, Hannibal ! s’écria-t-elle. Mais vous avez raison. J’ai en effet plusieurs choses que votre oncle sera certainement heureux d’acquérir. Et maintenant, j’ai moi-même un petit service à vous demander. En vous y mettant tous, jeunes gens, voulez-vous transporter la caisse de l’hibiscus devant la maison, au bas du perron ? Quand vous êtes arrivés, j’allais appeler Rory pour qu’il m’aide. Inutile de le déranger puisque vous êtes là.

— Entendu, dit vivement Hannibal. Nous allons expédier la besogne en un clin d’œil. »

Mais la grosse caisse rouge était affreusement lourde. Les garçons furent obligés de la placer sur une sorte de châssis en bois déniché au fond de la remise. Chacun le saisit par un coin. Ahanant et trébuchant, ils firent le tour de la maison et déposèrent l’hibiscus au bas du perron. À peine venaient-ils de le mettre en place qu’ils entendirent un bruit de moteur. La fourgonnette du professeur Shay arrivait à toute allure.

Le professeur lui-même, ayant mis pied à terre, se dirigea rapidement vers les quatre amis.

« Je suis venu vous prévenir, jeunes gens ! s’écria-t-il. J’ai été voir Reynolds, le chef de la police, pour lui parler de Stebbin. Il a contrôlé sa fiche. Notre gredin a été mis en liberté provisoire il y a six mois. Mais s’il est entré chez vous par effraction, cela va lui coûter cher. Stebbin le sait parfaitement. Aussi risque-t-il de se montrer dangereux. S’il est repris, cela signifie la prison pour lui !

— Il y a six mois, répéta Peter. C’est l’époque à laquelle ont commencé les cambriolages de cette maison, il me semble !

— Exactement, murmura Hannibal d’un air sombre. Je me demande… »

Il s’interrompit brusquement, narines frémissantes, l’air tendu. Il reniflait à petits coups.

« Dites-moi… demanda-t-il. Vous ne sentez rien ? »

Peter renifla à son tour.

« De la fumée ! s’écria-t-il. Quelque chose est en train de brûler ! »

Harvey poussa un cri :

« Ça vient de derrière la maison ! »

Tous se précipitèrent. Ils firent en courant le tour de la vaste demeure. Ils comprirent alors : des tourbillons de fumée s’échappaient de la vieille remise.

Mme Slunn parut à l’une des fenêtres de la maison.

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle. Il y a le feu ! »

Brusquement, Hannibal fit halte et commença à fouiller fiévreusement ses poches… Puis il considéra ses mains vides d’un air égaré. Enfin, il parut véritablement pris de panique.

« Le journal ! s’écria-t-il d’une voix désespérée. Quand j’ai aidé à transporter l’hibiscus, je l’ai posé sur l’établi… dans la remise ! »

 

OceanofPDF.com