Le Journal qui s'effeuillait

Alfred Hitchcock · Chapitre 7 sur 21

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Le Journal qui s'effeuillait

Chapitre 6 Une voix d’outre-tombe

Chapitre 6

 

 

Une voix d’outre-tombe

 

« Un autre journal ? s’écria Harvey avec enthousiasme.

— Qu’est-ce encore que ce tour de passe-passe ? » grommela Rory.

Mme Slunn s’empara du petit manuscrit. Elle en feuilleta lentement les pages, après s’être attardée sur la première.

« Ce garçon dit vrai, Rory, déclara-t-elle enfin. Ce journal est bien de l’écriture du vieil Angus. Et la signature, sur la page de garde, est bien la sienne aussi… Où avez-vous trouvé ceci, Hannibal ? »

Hannibal expliqua comment il avait été pêcher l’objet entre les deux parois – extérieure et intérieure – du coffre :

« Celui qui a réparé la paroi intérieure n’a pas remarqué le journal qui avait glissé par la fente. De même, il ignorait tout du compartiment secret. Sinon, le piège à voleur aurait fonctionné ! »

Mme Slunn l’approuva d’un signe de tête.

« À présent, dit-elle, je me souviens de ce coffre que possédait le vieil Angus. Je l’ai vendu, voici bien des années, après la mort de mon mari qui, d’ailleurs, s’appelait Angus lui aussi. Je me trouvais à court d’argent. Je me suis débarrassée de pas mal de choses à l’époque. Actuellement encore je suis loin de rouler sur l’or et cette maison est coûteuse à conserver. Sans l’aide de Rory et d’un travail acharné j’aurais dû y renoncer depuis longtemps.

— Vous n’aurez pas besoin de vendre la maison, Flora ! grommela Rory. Même sans ce trésor… qui n’existe d’ailleurs pas.

— Mais ce journal existe bel et bien, lui, monsieur, fit remarquer Hannibal.

— Appelez-moi Rory, jeune homme ! Je ne nie certes pas l’existence du journal, reconnut-il à contrecœur, mais il ne prouve pas celle du trésor, vous l’avez déclaré vous-même. Autant croire à un conte de fées !

— Mais la lettre, Rory ! s’écria le jeune Harvey.

— La lettre ? » répéta Hannibal.

Rory ignora la question sous-entendue.

« Nous ferions bien de jeter un coup d’œil à ce second journal, dit-il. Passez-le-moi ! »

Harvey prit le journal des mains de sa mère et le remit à son cousin. Rory et lui s’assirent sur un banc, près du feu, et commencèrent la lecture du manuscrit, Mme Slunn demeurait pensive.

« Oui… dit-elle enfin. S’il y avait un second journal il devait se trouver dans ce coffre. Mon mari m’a raconté que son grand-père, le fils du vieil Angus, avait trouvé le premier journal dans le coffre. Le grand-père Slunn a toujours été persuadé que le trésor n’était pas un mythe et que le vieil Angus y faisait allusion dans son journal. Mais son fils – le père de mon mari – affirmait au contraire que le journal ne fournissait aucun indice et que le trésor relevait de la pure légende.

— Pourquoi le fils d’Angus était-il tellement sûr de son fait ? demanda Bob.

— Ma foi, à cause d’une certaine lettre… Voyez-vous, le vieil Angus… »

Mme Slunn s’interrompit et sourit aux trois garçons.

« Peut-être ferais-je mieux de commencer par le commencement, dit-elle. Que savez-vous au juste vous-mêmes du vieil Angus ? »

Les trois Détectives exposèrent à la jeune femme ce qu’ils avaient appris sur le naufrage de l’Argyll Queen et ce qu’ils savaient du meurtre d’Angus Slunn.

« Ainsi, vous avez lu le récit du naufrage ? dit Mme Slunn. Dans ce cas, vous connaissez à peu près toute l’histoire. J’ai raconté à la Société historique tout ce que je savais sur le sujet… c’est-à-dire tout ce que m’avait appris mon mari. Après le naufrage et un certain nombre de déplacements à travers la Californie, le vieil Angus avait fini par trouver cette vallée. Elle lui rappela le paysage entourant sa maison de famille, dans les Highlands, en Écosse… un endroit où il y avait un petit loch et une île minuscule, celle-ci reliée à la terre par un gué de grosses pierres, exactement comme ici. L’endroit s’appelait le Loch-au-Fantôme, et le gué la Chaussée-du-Fantôme. »

Hannibal laissa échapper une exclamation :

« Si je comprends bien, le vieil Angus a construit cette maison-ci sur le modèle de celle de ses pères, en Écosse ! Voilà pourquoi elle paraît aussi étrange dans ce décor californien !

— Vous avez raison, Hannibal, dit Mme Slunn. Slunn Lodge, la maison d’Écosse, fut bâtie en 1352. Elle s’appelait alors le Manoir des Slunn car elle ressemblait assez à une tour fortifiée. Il fallait de solides murailles, à l’époque, pour se protéger… Au cours des années, continua Mme Slunn après une pause, la maison initiale fut remodelée pour finir par ressembler à cette demeure que nous habitons aujourd’hui : elle a encore vaguement l’aspect d’une place forte. Au XVIIe siècle, les femmes de notre famille surveillaient la mer du haut de la tour. Elles guettaient le retour des navires sur lesquels voyageaient leurs époux.

— Si nous en revenions à la lettre ? demanda Bob timidement.

— Oui ! La lettre ? appuya Peter.

— Lorsque Angus eut déniché cette vallée et le petit lac qui lui rappelaient si fort son coin de terre natale, il construisit donc cette maison. Ce travail lui prit presque deux ans. Quand il eut fini, il fit venir sa femme et son fils. Hélas ! lorsque tous deux arrivèrent, ce fut pour apprendre qu’il avait été assassiné et que ses meurtriers ne lui avaient pas survécu. Son épouse, Laura, trouva peu après une lettre, cachée dans une vieille bassinoire, qu’Angus lui avait laissée.

— La cachette était bonne, nota Hannibal au passage. Une bassinoire était un ustensile dont seule sa femme devait se servir !

— Son fils se fit la même réflexion, lorsque les rumeurs concernant un trésor commencèrent à se répandre, continua Mme Slunn. Il était persuadé que la lettre avait pour but de signaler le trésor en question et pensait qu’un indice devait se trouver dans le journal d’Angus. Malheureusement, il ne trouva jamais d’indice dans le journal… ni nulle part ailleurs, du reste !

Pouvez-vous nous montrer la lettre ? demanda Peter d’un ton pressant.

— Bien sûr, mes enfants. Je la garde dans ma chambre, dans un vieil album de photos.

— Elle ne se trouve donc pas mêlée aux autres affaires venant du vieil Angus ? demanda Hannibal.

— Ma foi, non ! »

La jeune femme quitta la pièce pour revenir peu après, un gros album à la main. Les trois Détectives rapprochèrent leurs têtes pour déchiffrer la lettre jaunie par les ans :

 

Ma chère Laura,

Tu seras bientôt ici. Mais, depuis quelque temps, j’ai l’impression que l’on m’épie. Dieu seul sait ce qui peut m’arriver ! Aussi, je me hâte de t’écrire ce message qui, je l’espère bien, ne tombera jamais sous d’autres yeux que les tiens.

Rappelle-toi que je t’aimais tendrement et que j’avais fait le serment de te procurer une existence dorée. Rappelle-toi aussi ce que j’aimais à la maison et le secret du loch. Suis mes derniers pas et démarches, lis ce que mes jours ont construit pour toi. Vois le secret dans un miroir…

 

Les trois garçons échangèrent des regards intrigués puis relurent la lettre.

« À en croire l’aïeul de mon mari, reprit Mme Slunn, ces mots “existence dorée” se rapportaient au trésor laissé pour Laura. La dernière ligne le poussa à chercher tout ce qu’il pouvait apercevoir dans les miroirs de la maison. Comme finalement il ne trouvait rien du tout, il décida que les mots “lis ce que mes jours ont construit pour toi” voulaient dire qu’il fallait se reporter au journal d’Angus pour découvrir une indication relative au trésor. Hélas ! là encore il aboutit à un échec.

— Parce qu’il ne possédait pas le second journal, avança Hannibal. La lettre dit de suivre “mes derniers pas et démarches”. Autrement dit, Laura devait lire ce qu’Angus avait fait les derniers temps, pour avoir le fil conducteur menant au trésor. Or, les derniers faits et gestes d’Angus se trouvent consignés dans le second journal. Celui-ci couvre les deux derniers mois de son existence… juste avant qu’il n’écrive la lettre. Qu’a donc fait Angus au cours de ces deux mois ? »

Rory poussa un grognement et laissa retomber le second journal.

« Pas une seule allusion au trésor ! annonça-t-il. Dans ce journal, Angus raconte bien où il a été et ce qu’il a fait pour préparer une surprise à Laura, mais…

— Mais cela ne nous mène pas loin ! soupira Harvey d’un air malheureux.

— Non, avoua Hannibal. Et pourtant… Madame Slunn, qu’est-ce que le vieil Angus aimait particulièrement dans sa maison ? Et quel est le secret du Loch-au-Fantôme ?…

— Je n’ai aucune idée de ce qu’aimait le vieil Angus chez lui, Hannibal, avoua la mère d’Harvey. Quant au secret du loch, il s’agit d’une très ancienne légende écossaise. Le fantôme d’un Slunn des temps très reculés apparaîtrait, par les brumeux matins d’hiver, pour surveiller la mer et guetter d’éventuels ennemis. Ce Slunn, paraît-il, aurait été tué par les Vikings au IX e siècle. La légende du fantôme a donné son nom au loch.

— Peuh ! dit Rory d’un ton dédaigneux. Une histoire de fantôme, à ajouter à celle d’un trésor hypothétique !

— Le trésor semble bien réel aux yeux de Java Jim, fit remarquer Peter.

— Et aussi à ceux de l’homme à la Volkswagen, ajouta Bob.

— Et tous ces cambriolages prouvent bien que certaines personnes prennent la chose au sérieux », acheva Harvey.

Rory se renferma dans un silence maussade.

« Madame Slunn ? dit Hannibal au bout d’un moment. Combien de gens, à l’heure actuelle, connaissent le contenu de la lettre et du premier journal ?

— Je ne saurais dire mais, avec les années, il doit y en avoir beaucoup.

— Voilà qui peut expliquer les cambriolages, dit Hannibal. Java Jim doit être au courant et pense sans doute que la lettre renvoie au journal. Or, comme il y a un intervalle de deux mois entre la fin du premier journal et le meurtre d’Angus, Java Jim en a sans doute déduit qu’un second journal existait.

— Sornettes, que tout cela ! murmura Rory entre ses dents.

— Je pense au contraire que cette lettre nous fournit de précieuses indications, déclara Hannibal. Écoutez ce qu’écrit le vieil Angus : “Je me hâte de t’écrire ce message qui, je l’espère bien, ne tombera jamais sous d’autres yeux que les tiens.” Les lignes qui suivent ne sont autre chose qu’un puzzle destiné à être déchiffré par Laura. Je suis convaincu pour ma part qu’Angus a bel et bien caché un trésor quelque part. Et ce trésor, nous le trouverons en résolvant l’énigme et en nous reportant au second journal. »

Bob, Peter et le jeune Harvey firent chorus. Ils étaient tout à fait de l’avis d’Hannibal.

« Vous avez peut-être raison, soupira Mme Slunn. Mais comment peut-on espérer éclaircir le mystère alors que Laura elle-même n’y a pas réussi ? Cette lettre lui était destinée.

— Nous trouverons la clé de l’énigme, vous verrez ! déclara Bob avec aplomb.

— Nous avons déjà débrouillé des problèmes plus compliqués que celui-ci », affirma à son tour Peter avec importance.

Hannibal bomba le torse malgré lui.

« Voyez-vous, madame Slunn, nous sommes habitués aux choses de ce genre », déclara-t-il avec emphase.

Et, tirant une carte de sa poche, il la tendit à Mme Slunn. Harvey, les yeux écarquillés d’étonnement, lut par-dessus l’épaule de sa mère :

 

LES TROIS DÉTECTIVES

Enquêtes en tout genre

? ? ?

Détective en chef : HANNIBAL JONES

Détective adjoint : PETER CRENTCH

Archives et Recherches : BOB ANDY

 

Rory arracha presque la carte des mains de sa cousine et y porta des yeux furieux. Puis il regarda les garçons d’un air soupçonneux. Hannibal fit semblant de ne pas le voir.

« Nous serions heureux de nous mettre à votre disposition, dit-il solennellement à Mme Slunn.

— Sûr ! » renchérit Peter.

Harvey s’écria, plein d’enthousiasme :

« Accepte, maman ! Je les aiderai !

— Ma foi… »

Et Mme Slunn sourit :

« Je ne vois pas d’inconvénient à cela, et, si le trésor existe vraiment, je trouverai à l’employer, c’est évident !

— Hurrah ! » s’écrièrent en chœur Bob, Peter et Harvey.

Pour le coup, Mme Slunn se mit à rire :

« Et maintenant, si nous mangions quelque chose ? Les chercheurs de trésor doivent prendre des forces. »

Rory laissa tomber la carte :

« C’est une plaisanterie, Flora !

— Je ne pense pas, Rory.

— Après tout, je me lave les mains de toute l’affaire », déclara Rory avec hargne.

Sur quoi il quitta la pièce en claquant la porte derrière lui.

Hannibal le regarda partir en fronçant les sourcils.

 

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