Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 9 sur 22

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Le piège aux maris

IX Journalistes et journaux.

IX

 

 

Journalistes et journaux.

Vers le 21 du mois de mars, dans une jolie petite chambre, sise au dernier étage de la maison de la rue Lamartine, dormait un jeune homme de vingt ans à peu près.

Vingt ans, âge des illusions, des rêves sinon dorés, du moins enthousiastes ; âge charmant dont on ne sait pas profiter et qu’on regrette plus tard. – Illusions, rêveries, croyances, on a tous ces dons précieux de la divinité au printemps de la vie. Et lorsque de tous vos souvenirs, de tous vos bonheurs passés, il ne reste plus que des fleurs sèches et des lettres jaunies, on éprouve encore un plaisir amer àrepasser dans sa mémoire ce beau et trop court passage d’une existence limitée aux banalités du devoir social et des exigences pratiques.

À vingt ans on croit à l’avenir, à l’amour, à la gloire ! – Hélas ! la triste réalité vient bientôt mettre son impitoyable Veto sur toutes ces chimères. On se rappelle encore qu’il était doux d’attendre, à cinq heures du matin, dans une prairie couverte de neige, la femme que l’on aimait. Quand elle apparaissait, il n’y avait plus ni neige, ni nuit, ni brouillard glacial ! Non, c’était le doux amour qui arrivait, toujours vêtu de son joli habit rose et vert.

Quand on a vingt ans, il n’y a pour le cœur du poète qu’une seule saison, – la saison bénie, que les Italiens, ces maîtres en sentiment, ont si gentiment nommée la Primavera !

Ô Primavera bénie ! Où êtes-vous maintenant que les rides commencent à cercler les yeux… Que le hâle des passions inas-souvies, des désirs chimériques ou des plaisirs impurs a terni l’âme et le visage ? Où êtes-vous, aspirations saintes vers le beau

 

– 99 – et le bien, où êtes-vous, idéales pensées d’art et de poésie ? – Bien loin… Bien loin…

À vingt ans on croit, à trente on doute, à trente-cinq, on sait.

Terrible mot que celui-là : savoir ! c’est-à-dire connaître à fond le monde et toutes ses turpitudes, ses infamies, ses duplici-tés et ses horribles réalités !

Nous sommes tous, plus ou moins organisés de la même ma-nière. On naît bon… Je le crois, malgré tous les discours des sceptiques qui veulent assimiler l’homme à la brute. Oui, l’on naît sensible et bon. – Le cœur et l’âme ont de ces besoins inef-fables qui semblent réalisables dans l’extrême jeunesse. Mais l’expérience, cette pierre de touche des caractères les mieux or-ganisés, l’expérience vient et peu à peu arrache de votre cœur les semences de vraie vérité que Dieu met dans le berceau de tous les êtres ! Amour, amitié, confiance, tout fuit, emporté par cette terrible plaie de la civilisation – L’expérience !

Vous vouliez rendre tout le monde heureux, – vous auriez, à vingt ans, sacrifié sur l’autel de tous les nobles sentiments ! L’égoïsme était pour vous un mot sans valeur réelle. Vingt ans ! – Vous aviez un ami, et pour lui vous auriez donné votre bourse, votre vie au besoin, comptant sur une réciprocité naturelle. – Vingt ans ! – Vous aimiez une femme, avec cette puissance de passion immatérielle que l’on possède une seule fois dans la vie. – Vingt ans… Toujours, toujours vingt ans !

On est bon, à cet âge, parce que l’on croit à la bonté de tous. On aime parce que l’on croit à l’amour ! Puis, quand il est prou-vé que bonté, amour, croyance sont des mots inconnus au dic-tionnaire de la réalité, on commence à réfléchir, et du moment où l’on réfléchit, du moment où l’on commence à savoir le monde tel qu’il est, – on est perdu. – Entendons-nous cepen-dant ! – On est perdu pour le rêve, pour la véritable poésie ; mais on est gagné à la cause, juste ou absurde, de la convention et de la prose.

 

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Il n’y a que deux phases dans la vie humaine. La première, la plus gracieuse, si je puis m’exprimer ainsi, c’est la jeunesse. En effet, tout enfant vous appartenez plutôt à votre mère qu’à votre père. – Vous recevez les douces leçons de la femme qui vous a donné le jour, et sans vouloir parodier M. Legouvé, je crois sin-cèrement que celle première éducation est la meilleure. Votre mère n’a pour vous que des paroles d’amour ou de religion. – Il y a une sorte de mysticisme dans l’affection d’une femme pour son enfant ou pour son mari ! – La femme est le véritable ange gardien. – Mais l’âge vient, qui vous arrache aux bras désolés de cette première compagne de votre vie, et alors arrive le contact des hommes. – Tout prend une nouvelle tournure à vos yeux. – Ce que vous aviez aimé, on le raille ; ce à quoi vous aviez cru, on le discute d’une façon méprisante. – La mère, la femme cesse d’avoir sur vous l’influence que le droit lui avait donnée pendant vos jeunes années et vous cessez d’être bon, croyant et loyal : vous devenez homme… C’est-à-dire ambitieux, égoïste et com-merçant.

Le premier amour est rarement le bon, a dit un émule de Tal-leyrand. Je crois qu’il s’est trompé, et je connais bien des âmes fourvoyées, bien des cœurs errants ou perdus, qui ne doivent le malheur de toute leur vie qu’à ce premier amour négligé, frois-sé, trahi ou tué par eux.

Rêves de jeunesse, dormez en paix ! N’insistons pas sur un thème qui ne devrait jamais avoir de variations et revenons à nos moutons…

Donc, dans les combles du numéro 20 de la rue de Lamartine, dormait encore, à 6 heures du matin Georges-Napoléon Sainte-Hélène. Nos lecteurs savent déjà que ce jeune homme, après avoir remporté un nombre considérable de prix à tous les con-cours, avait des vues littéraires.

Le malheureux ! dirait M. Dennery !

 

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À M. Dennery ou à tout autre grand phraseur, nous répon-drons par notre mot de tout à l’heure : – Vingt ans !

Or, ce jour-là, Georges-Napoléon Sainte-Hélène devait re-mettre au rédacteur en chef d’un petit journal, une lettre de re-commandation.

Écrire dans un journal, fût-il hebdomadaire, et signer de son nom ! Se voir imprimé tout vif. Quel est le rhétoricien que cette perspective n’a pas séduit ? C’est une bien douce chose que la publicité ! Avec quelle ardeur ou travaille pour arriver à livrer à un imprimeur trois ou quatre cents lignes, qui doivent inévita-blement vous conduire au Temple de Mémoire.

Le jeune Sainte-Hélène sauta donc en bas de son lit et mit deux heures à sa toilette. Puis, à l’exemple de M. de Buffon, il s’assit devant son bureau dans toute la splendeur d’une toilette irréprochable. Pour la vingtième fois peut-être, il recopia son œuvre sur beau papier et d’une écriture à faire pâlir M. Joseph Prudhomme ou Alexandre Dumas lui-même. À dix heures du matin il était sous les armes. Dans une jolie serviette en maro-quin, – présent de M. Sainte-Hélène, – il roula précieusement une dizaine de copies de son œuvre de prédilection et descendit fièrement les escaliers. – Il traversa la cour d’un pas ferme ; sa démarche avait quelque chose de celle d’un ministre… Il entra dans la loge enfumée et dit à son père et à sa mère, en dévorant une énorme tasse de chocolat :

– C’est aujourd’hui que je vais livrer ma première bataille.

– Mon fils, dit sentencieusement le vieux Sainte-Hélène, sois digne de nous. Ne faiblis point à l’heure du danger. Tu vas te trouver en présence d’un de ces hommes à qui l’intelligence et le savoir… ont… car… enfin tu me comprends, je n’en dirai pas plus… Du temps des alliés, mon fils… c’était à Troyes… que moi-même !… Rappelle-toi que la simplicité n’exclut jamais le bon-heur !

 

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Et M. Sainte-Hélène père se moucha solennellement après cet exorde. Quant à madame Sainte-Hélène elle se contenta de dire au jeune homme :

– Tu vas sans doute être obligé d’aller dans quelque grand ca-fé avec tes journalistes… Voilà vingt francs. – Rapporte-nous la monnaie, s’il y en a de reste… Mais je t’en prie, Georges, ne cours pas avec les actrices et les danseuses… Ce sont des mau-vaises femmes ; – sois poli avec elles, mais ne livre pas ton jeune cœur à leurs enchantements. Tu es joli comme un chérubin, elles vont te faire mille agaceries, méprise ces sirènes…

Le discours de madame Sainte-Hélène dura dix minutes ; mais le jeune homme n’y fit pas attention… Dès qu’il eut termi-né son déjeuner, il prit son chapeau et sortit.

– Bonne chance, lui dit son père en lui donnant une poignée de main, et surtout n’abîme pas ton bel habit noir.

– Rapporte-nous tes oreilles, garnement, lui dit la mère.

– Bonjour, monsieur Napoléon à Sainte-Hélène, murmura une joyeuse voix.

C’était Quoniam qui, à cheval sur la borne de la porte-cochère, terminait son repas du matin, invariablement composé d’un saucisson à l’ail et de deux sous de pain.

– Bonjour, Quoniam, dit gaiement Georges ! il aimait ce ga-min terrible, qui plus d’une fois lui avait fait gratis des commis-sions.

Georges-Napoléon Sainte-Hélène prit une voiture sur la place Cadet et se fit conduire rue Coq-Héron, où se trouvait situé le bureau du journal pour le rédacteur en chef duquel il avait une lettre de recommandation. Il s’était dit qu’il était plus conve-nable d’arriver ainsi, qu’à pied, afin de donner de son éducation et de sa fortune une idée favorable dès le début.

 

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– Je fais mon premier pas, il ne faut pas regarder au sacrifice, dit-il en changeant son louis pour payer le cocher…

Il était arrivé rue Coq-Héron, et, le cœur palpitant, il franchit les degrés qui le séparaient du bureau.

Enfin le mot journal apparut à ses yeux sur une porte à double battant. – Une plaque ronde portait ces mots :

– Entrez sans frapper.

Le jeune homme tourna le bouton de la porte et pénétra dans une petite antichambre, déserte pour le moment ; il y avait une seconde porte sur laquelle on lisait :

Entrée des bureaux.

Il frappa à cette porte et un vigoureux : Entrez ! répondit à son timide appel.

Il entra et se trouva dans une pièce coupée en deux par une cloison en grillage contenant deux guichets.

L’un, le premier, portait pour enseigne : Abonnements ; l’autre, Caisse…

Derrière le premier de ces guichets, était un jeune homme de l’âge de Georges… mais déjà jauni, usé, courbé… On sentait que la misère avait passé par là. Convenablement mis, et d’une pro-preté rigoureuse, le jeune préposé aux abonnements offrait ce-pendant quelque chose de triste au regard.

Ce petit bonhomme vivait là, encaissé dans sa boîte de fer, comme un écureuil dans sa cage… Seulement il était tenu à une immobilité plus grande. En ce moment, il achevait son modeste déjeuner. À défaut de table ou de guéridon, c’était dans son ti-roir qu’il plaçait les nombreux comestibles, qui composaient son repas. Dans trois papiers eu guise de plats, s’étalaient trois mets différents, à savoir :

1°Un bout de boudin cuit chez le charcutier ;

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2°Quelques pommes de terre frites ;

3°Une botte de radis ;

4°Un pain de munition.

Une grande carafe était placée sur bureau.

Ce déjeuner pouvait bien revenir à sept sous.

En entendant ouvrir la première porte, le commis aux abon-nements avait précipitamment fermé son tiroir, et après s’être essuyé la bouche avec un mouchoir à carreaux, il saisit sa plume et prit la position commandée par ses fonctions.

Le mot : entrez avait été prononcé par le caissier, second et principal employé des bureaux. Celui-là était un homme de 35 à 40 ans. Brun et barbu, l’accent méridional, les yeux vifs, jovial et grand ami de la bouteille, ce caissier était le bout en train du personnel, qui comptait encore le garçon de recettes, un saute-ruisseau et un courtier d’annonces.

Ce fut d’abord au commis des abonnements que Georges, le chapeau à la main, s’adressa.

– Monsieur Croustillac ? demanda-t-il humblement.

– Est-che pour un gnabonnement ?

– Non, monsieur… je désirerais lui parler.

– C’est peut-être pour une annonce ? demanda le caissier ; en ce cas, passez de ce côté.

– Non, monsieur, c’est pour une affaire personnelle…

– Veuillez écrire votre nom sur ce bout de papier.

Georges obéit, et le saute-ruisseau disparut par une porte sur laquelle on avait écrit : Rédaction, Administration.

Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit, et le jeune clerc dit poliment à notre néophyte :

 

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– Veuillez entrer, monsieur.

Georges se sentit trembler. Jusque-là, il avait été assez ferme : les premiers pas avaient été franchis par lui avec assez de courage. Mais le moment solennel était venu. Il allait aborder le rédacteur en chef. Il hésita… L’idée de s’enfuir lui traversa l’esprit un instant, mais repoussant aussitôt cette tentation, il prit son courage à deux mains et se décida à pénétrer dans le sanctuaire.

– Qu’y a-t-il pour votre service, jeune homme ? lui fut-il de-mandé.

Georges, qui ne trouvait pas une parole dans sa gorge séchée par l’émotion, se contenta de présenter sa lettre au rédacteur.

M. Croustillac était, à 57 ans, un petit homme à cheveux gris, à l’air pétillant de malice. Deux grosses moustaches semblaient tout étonnées d’avoir poussé sur cette joviale figure. Assis com-modément dans un grand fauteuil de cuir, son lorgnon fixé sur un nez mince et long, et le chef couvert d’une calotte grecque, il commença la lecture de la lettre que venait de lui remettre Georges.

Celui-ci profita de ce moment pour regarder autour de lui. La chambre était petite, mais coquette et bien meublée. Des ta-bleaux, des gravures de prix couvraient les murs. Par-ci, par-là, quelques photographies un peu légères prouvaient que leur propriétaire n’était pas d’un rigorisme trop prononcé. Un ma-gnifique bureau d’acajou, couvert de journaux et de brochures, occupait à peu près le quart de cette pièce.

Pendant sa lecture, que la rédacteur en chef fit très lente-ment, le jeune Sainte-Hélène était sur les épines. Rien sur la physionomie placide du journaliste ne laissait deviner l’impression que lui produisait la lettre de recommandation. Cependant il posa enfin la lettre devant lui, et, tout en essuyant avec son mouchoir les verres de ses lunettes, il fit signe à

 

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Georges de s’asseoir auprès de lui, et lui tint à peu près ce dis-cours :

– Mon ami X… me parle de vous en fort bons termes. – Il me dit que vous avez fait d’excellentes études, que vous avez de l’esprit, du talent même en un mot, il vous recommande chau-dement. J’aime beaucoup X… C’est un ami de vingt ans… Nous avons fait nos premières armes ensemble, et il a été souvent mon collaborateur au théâtre. – Si je puis vous être utile, ne doutez pas que je ne le fasse. Mais encore faut-il que je sache en quoi je puis vous servir. Que voulez-vous faire ?

– Mais, monsieur… je voudrais, si cette ambition ne vous pa-raît pas trop grande, participer à la collaboration de votre esti-mable journal… Il est bien entendu que ma collaboration serait toute gratuite.

– Mon cher ami, la question n’est pas là. Quand on me donne de bons articles, je les paie. J’ai déjà beaucoup, j’allais dire trop de rédacteurs, mais enfin pour l’ami X… je tâcherai de vous trouver un trou…

– Ah ! monsieur, croyez que…

– Je crois tout ce que vous voudrez… Mais, avant de me re-mercier, dites-moi quel est le genre que vous affectionnez ?

– La poésie, monsieur !

– La poésie, diable ! Et quel genre de poésie ?…

– Je fais des sonnets, des idylles…

– Avez-vous quelque chose de vous dans ce portefeuille ? dit le bienveillant journaliste en souriant, car il savait de longue date qu’un poète ne marche jamais sans avoir les poches bour-rées de ses élucubrations.

Georges s’empressa de tirer un des exemplaires qu’il avait co-piés le matin.

 

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– Vous avez une bien belle écriture, murmura presque tris-tement le bonhomme.

Et il lut très attentivement la pièce de vers que venait de lui remettre le jeune Sainte-Hélène.

Cela commençait ainsi :

« Sur le penchant d’une colline, etc., etc. »

– Mon cher ami, lui dit le journaliste après avoir terminé sa lecture, je veux être franc avec vous. J’aime la jeunesse, et je puis dire que je suis un père pour mes rédacteurs. Ils sont presque tous jeunes et spirituels… et je leur donne à tous de bons conseils. J’ai beaucoup d’expérience ; or, permettez-moi de vous le dire, je crois que vous êtes dans une mauvaise voie… Je viens de parcourir vos vers avec soin ; mais je n’y ai rien trouvé de saillant. Ils ne sont pas mal faits, voilà tout. L’originalité, mon cher enfant, l’originalité, voilà ce qu’il faut maintenant. La poésie est bonne pour Lamartine, pour Hugo, pour deux ou trois autres talents hors ligne ; mais outre qu’elle ne rapporte que peu ou point d’argent, il faut avoir un talent transcendant pour percer dans cette branche de la littérature. Vos vers sont ceux de tout le monde. De plus, ils ont un cachet classique qui les rend monotones. Vous avez écrit cela simplement pour faire des vers… aucune idée morale ou politique ne vous a guidé. Vos rimes elles-mêmes ne sont pas riches. Je vous le répète, vous êtes dans une mauvaise voie. Pour faire du journalisme, il faut mettre de côté les mièvreries de la poésie. Je n’imprimerai pas vos vers…

– Et quoi, monsieur…

– Laissez-moi finir… Je ne les imprimerai pas. D’abord, parce qu’il y en a trop, ensuite, parce que ce n’est pas le genre de mon journal… Vous ne le lisez donc pas ?

– Monsieur, j’avoue…

 

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– Il n’y a pas de mal à cela… Mais je vais vous expliquer ce que c’est que mon journal, et vous comprendrez pourquoi je ne puis pas faire passer vos 250 vers.

– J’écoute, monsieur…

– Je ne fais pas de littérature, moi… je fais des affaires… N’ouvrez pas vos yeux comme des portes cochères, et compre-nez-moi bien. J’ai fait des vers aussi, dans mon jeune temps, et ils n’étaient guère plus amusants que les vôtres… Cela ne m’a pas réussi, et je me suis mis à faire de l’annonce… Voyez ce nu-méro, il est couvert d’annonces… mais il faut une sauce au pois-son, et la prose que mes rédacteurs me donnent est pour moi tout simplement cette sauce indispensable. Mon journal est un journal qui se lit un peu partout ; mais surtout dans les cafés… Il me faut donc des articles très courts et très amusants, qu’on puisse feuilleter sans y prêter une grande attention, entre un verre de bière et une tasse de café. On se moquerait de moi, si je vous imprimais votre grande machine. Lisez mon journal, com-prenez-le… Faites-moi des articles concis, mordants, et je vous promets de vous faire passer tout ce qui me paraîtra possible. Je vous paierai deux sous la ligne, c’est ce que je donne habituel-lement. Venez me voir de temps en temps, nous causerons. Mes principaux collaborateurs se rencontrent souvent au café ***. Allez-y, ce sont tous de bons garçons, habituez-vous à leur es-prit, et nous verrons, adieu !

Et le jeune Georges fut congédié d’un geste amical. Il traversa la salle des abonnements d’un air assez penaud… Et quand il fut parti, le caissier dit en riant :

– Je n’aurai pas de compte à lui ouvrir, à celui-là !

– Che crois qu’il est enfonché ! répliqua le commis des abon-nements.

Pour Georges… il avait la mort dans le cœur… il se tenait à quatre pour ne pas pleurer…

 

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– Voyons donc ce journal, dit-il.

Il entra dans un café, tant pour lire la feuille en question que pour puiser des forces dans un grog fortement arrosé de rhum.

Le premier article qui lui tomba sous la main était celui-ci :

« – Un chien vient d’être surpris en flagrant délit de vol do-mestique et conduit au poste le plus voisin. Dans la nuit, ou en-tendit des gémissements : on pénétra dans son cachot, où s’offrait un spectacle navrant. Le pauvre chien gisait ensanglan-té. Dans sa douleur, ou par suite d’un remords trop violent… il s’était coupé les quatre pattes. Sur le moment, on a vainement cherché les pattes, le sergent du poste pensait qu’il les avait ava-lées… c’était une erreur… Après les avoir coupées toutes les quatre avec ses dents… ce chien avait eu le courage de les lancer adroitement par la fenêtre grillée du poste. On désespère de le sauver, et le vétérinaire ne sait comment s’y prendre pour lui tâter le pouls. »

– Hélas ! murmura le pauvre Georges, est-ce donc là de l’esprit ?

Et il se remit à lire tout bas ses vers qui, comme on le sait, commençaient ainsi :

« Sur le penchant d’une colline, etc., etc. »

 

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