Le piège aux maris
X Georges Sainte-Hélène
X
Georges Sainte-Hélène
Il n’y a rien de tenace et de persévérant comme un poète qui veut placer ses vers.
Pendant trois mois, Georges courut la capitale en tous sens, frappa à toutes les portes, sa Colline à la main. Il fut repoussé partout ; mais il fit de curieuses études et de nombreuses con-naissances. Il n’avait pu rien trouver dans son cerveau qui pût cadrer avec le genre du journal de Croustillac… Il le voyait sou-vent, et lui apportait des essais de nouvelles à la main, mais il cherchait vainement sa prose dans le numéro suivant.
– Rien, toujours rien de moi…
Il jetait le journal et courait se plaindre à Croustillac, qui lui disait :
– Mon bon ami, vous n’êtes pas assez drôle. Vous cherchez le style, – vous me faites des marivaudages spirituels. – Ce n’est pas mon affaire. Soyez bête, si vous voulez ; mais soyez amu-sant.
Le pauvre Sainte-Hélène se donnait un mal affreux pour être bête, il n’y réussissait pas.
– Ah ! s’écriait-il souvent, il y a des bêtises qu’un homme d’esprit achèterait quelquefois bien cher !
– Très bien, voilà un mot, disait Croustillac, mais il est usé.
Au bout de trois mois, il parvint à glisser dans une petite feuille qui paraissait le dimanche, quand elle paraissait, un ar-ticle sur le Mexique, qui lui mit le pied à l’étrier.
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Le rédacteur en chef de cette feuille se nommait Lesueur. Bon enfant, un peu viveur, il menait la vie à grandes guides, et aurait pu faire fortune, car il était fort répandu, et son journal avait un grand nombre d’abonnés.
Cette petite feuille ne s’occupait presque exclusivement que de théâtre.
Là se dévoilaient toutes les histoires scandaleuses des cou-lisses.
Georges fut pris en amitié par Lesueur, qui lui procura ses en-trées dans plusieurs théâtres. En peu de temps le fils des époux Sainte-Hélène devint le plus actif des collaborateurs de Lesueur. Mais Lesueur ne lui donnait pas un sou, et les concierges de la rue Lamartine étaient loin de pouvoir subvenir aux exigences de la position de leur fils. Alors Georges prit une résolution hé-roïque. Il osa demander quelque argent à Lesueur.
– Je vous répondrai demain… lui dit Lesueur ; venez déjeuner avec moi.
Georges accepta, et, au dessert, Lesueur lui prit la main en lui disant :
– Mon cher Sainte-Hélène, vous me plaisez… de plus, vous ne faites pas mal. Votre dernier compte-rendu sur la grande pièce de Z… était très réussi… vos petites nouvelles sont agréables… Bref, ou me fait compliment de vous… Je n’ai pas beaucoup de fonds… mais voici ce que je vous propose… Vous m’avez raconté votre position… vous ne pouvez rester chez vos parents… Je ne méprise pas les concierges ; mais tout le monde n’est pas comme moi. En confidence, je vous dirai que mes rédacteurs sont des crétins… J’ai donc envie de les mettre tous dehors. Nous ferons le journal à nous deux seulement. J’agrandis mon format, et pour sauver les apparences, nous prendrons quelques pseudonymes pour faire croire à une rédaction nombreuse… nous viendrons bien à bout d’un journal à nous deux, une fois
– 112 – par semaine. Je vous donnerai deux cents francs par mois… et si vous trouvez des réclames, nous partagerons le gâteau. Cela vous va-t-il ?
Georges était transporté. Il n’osa sauter au cou de son sau-veur, comme il l’appelait, mais il lui serra les mains avec une énergie qui attestait une profonde reconnaissance.
Tout se passa comme l’avait annoncé Lesueur, lequel chercha une querelle d’Allemand à quelques-uns des principaux rédac-teurs, et se débarrassa de tout le monde avec le sans-gêne qui le caractérisait particulièrement.
Le dimanche suivant, Georges apportait triomphalement à ses parents un numéro où les deux concierges, ravis, purent lire en grosses lettres :
LA PENSÉE
Journal de tout le monde
Lesueur, Directeur-propriétaire,
Sainte-Hélène, Rédacteur en chef.
Le journal circula dans la maison et fît une sensation pro-fonde. Dès lors le jeune Sainte-Hélène devint une sorte d’autorité. Le père se rengorgeait dans son col gigantesque, et la mère s’acheta un superbe bonnet jaune à roses rouges.
Quant à Georges, il resta le seul collaborateur actif du journal. Lesueur était, comme Figaro, paresseux avec délices, et lui lais-sait toute la besogne. Pour lui, il courait les coulisses, les foyers, les cafés, et c’était Georges qui demeurait seul chargé de rece-voir les abonnements, d’écrire les bandes, de lire les journaux, de faire et de corriger le journal. Il faisait en un mot toute la cui-sine, terme particulier pour exprimer la partie matérielle d’un journal. Quant à la rédaction, Lesueur le laissait à peu près libre. Il venait regarder l’épreuve le samedi matin, et tout était dit. Quelquefois il écrivait un article dans le mois ; rarement
– 113 – plus. Georges était enchanté de pouvoir, sans contrôle, se livrer à toute son imagination. Il avait renoncé à la poésie, et le pen-chant de la colline était couché dans un carton pour toujours.
En peu de temps, il devint un des plus habiles petits journa-listes de Paris. Son caractère si doux n’aurait jamais laissé soup-çonner toute l’acuité de sa plume ; satirique effronté, il raillait impitoyablement tout le monde. Il avait pris quatre pseudo-nymes, ce qui avec Lesueur faisait un total de six rédacteurs. Du reste, que Lesueur fournît de la copie ou non, il signait toujours le premier Paris… Venait ensuite un article de genre par M. Ducoudray, premier pseudonyme de Georges, et des revues, des nouvelles à la main, des feuilletons, des comptes-rendus par M. Sainte-Hélène, et ses trois autres pseudonymes, Lenoir, Hu-bert et Solovsky. Lesueur avait pensé qu’un Polonais ferait bien dans le paysage. Le journal marchait, et Georges était heureux autant qu’on peut l’être à Paris avec deux cents francs par mois et une sorte de position à soutenir.
Il fit de nombreuses et agréables connaissances. Il se laissa entraîner par le courant, et fut de tous les soupers et de toutes les parties. Dans ces cas-là, Lesueur était toujours son caissier, il était enchanté de son rédacteur : Mais il va bien ! très bien ! mon jeune homme, s’écriait-il souvent.
Un soir, chez Véry, Georges fit connaissance de Titi qui avait avec elle le prince de Libstein, et appartenait maintenant à un riche négociant. Elle était devenue une des étoiles du monde des petites dames. On se l’arrachait positivement. Elle reconnut du premier coup d’œil le fils du concierge, et devint rouge comme une pivoine.
Elle chercha le moyen de se rapprocher de Georges, et, comme ils se trouvaient seuls dans l’embrasure d’une croisée, elle osa lui parler de sa famille, des gens de la maison et de lui-même. Georges satisfit à toutes ses questions, il la rassura sur les siens qui étaient tous en bonne santé, il la fit rire au récit des facéties perpétuelles de Quoniam et de ses amours avec Bellotte.
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– Il lui parla aussi du robuste forgeron qui, depuis que Pierre et elle avaient abandonné la rue Lamartine, semblait toujours rê-veur, et ne sortait de sa mélancolie que pour hurler à Quoniam :
– Tiens ferme, que je tape !
Titi sourit quand Georges lui parla de Fanfan. Elle se savait aimée de l’hercule de fournaise, comme l’avait baptisé Quoniam qui connaissait ses antiques.
– Maintenant que j’ai satisfait votre curiosité, ne dites pas que mes parents sont portiers, vous m’obligerez… Alliance of-fensive et défensive… Je vous ferai un article.
Ils se serrèrent la main et reprirent leur place autour d’un énorme bol de punch.
– À la santé de Titi ! s’écria un soupirant éconduit.
– Fi donc, messieurs ! s’écria tout à coup Georges en sautant à pieds joints sur la table… Fi donc !… à bas ce nom vulgaire de Titi qui ne résonne pas à l’oreille… Au nom du Dieu de l’orgie et de la volupté… Titi, je te débaptise et te rebaptise… À bas Titi, vive la Sirène !
– À la santé de la Sirène !
Le dimanche suivant, la Pensée annonçait le baptême de la Sirène dans un article pompeux… L’ancien nom de Titi figurait aussi dans l’article, et le lundi suivant Georges se sentit douce-ment frapper sur l’épaule comme il montait à sa chambre. C’était l’hercule.
– Que voulez-vous, Mâconnais ? demanda Georges.
– Monsieur, c’est peut-être bête ce que je vais vous dire… Mais on m’a lu ce que vous avez écrit… C’est-y vrai que made-moiselle Titi est tout à fait perdue... Quelquefois dans les jour-naux on met tant de choses.
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– Hélas, mon ami !… Je ne dois pas vous le cacher… elle est perdue et bien perdue.
– Ah ! et elle s’appelle Sirène, maintenant ?
– Oui, mon ami, Sirène.
– Merci, monsieur.
Le colosse rentra dans l’atelier, et l’on entendit bientôt sa rude voix qui criait :
– Quoniam ! Tiens ferme, faut que je tape.
À quelque temps de là, il arriva à Georges une aventure qui devait amener un changement énorme dans son existence. Mais n’anticipons pas.
À Paris, la presse a une grande influence sur les choses et sur les personnes du monde dramatique. Il n’y a pas de journaux critiques, si minimes qu’ils soient du reste, qui n’inspirent une crainte quelconque aux directeurs, aux auteurs et aux acteurs.
Ces derniers surtout, qui ne vivent que de vanité, sont plus que tous les autres chatouilleux à l’endroit de leur art. Un com-pliment les ravit, un mot de blâme les désole, mais en tous cas le silence les tue.
– Dites du mal de moi si vous voulez, mais parlez de moi !
Voilà les paroles que beaucoup de comédiens adressent aux journalistes. La petite feuille de Lesueur était fort courue, et sans être indulgent, Georges, dans ses appréciations, était tou-jours juste. Il ne ménageait ni le blâme ni l’approbation ; mais il n’avait pas de parti pris.
Tout le monde l’aimait ou du moins lui rendait justice. Ses petites nouvelles à la main contenaient des mots très spirituels qu’il appliquait à l’un ou à l’autre, selon sa fantaisie. Aussi cou-rait-on après lui bien souvent pour lui dire :
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– Mon bon Sainte-Hélène, fais-moi donc dire quelque chose de drôle !
Il voyait toujours Croustillac qui n’était point jaloux de ses succès.
– Vous avez fait vos premières armes ailleurs que chez moi ; mais je ne m’en regarde pas moins comme votre parrain. Vous me devez d’abord une reconnaissance éternelle pour n’avoir pas imprimé vos vers.
– Pourquoi donc ?
– Parce que si j’avais fait cette sottise vous étiez perdu… On vous jetterait partout votre colline à la tête… Soyez franc… les mettriez-vous dans la Pensée ?
– Plutôt la mort, s’écria gaiement Georges.
Un matin, Georges travaillait au bureau, lorsque son garçon, ou plutôt son commis, car il avait pris un commis, vint lui an-noncer que deux dames le demandaient. Georges s’empressa d’approcher deux fauteuils d’un bon feu pétillant dans une assez jolie cheminée, et fit signe d’introduire ces dames.
Deux femmes s’avancèrent un peu timidement et prirent place devant le feu. La plus âgée pouvait avoir quarante-cinq ans… Elle avait dû être fort belle, et ses traits réguliers étaient pleins de distinction ; l’autre avait dix-sept ou dix-huit ans, et quoiqu’elle fût maigre, la santé respirait dans ce corps si frêle en apparence ; sa poitrine développée faisait ressortir ses épaules larges, et sa taille mince était soutenue par des attaches so-lides… Ses yeux étaient un peu petits peut-être, sa bouche trop grande… Mais l’expression des uns était si douce, et la blan-cheur des dents si éblouissante, que l’on passait légèrement sur ces petits défauts… Ses cheveux étaient châtain-clair. Ils avaient cette nuance particulière qu’on ne rencontre guère que chez les Parisiennes. Ses pieds n’étaient pas élégants, mais ses mains,
– 117 – bien qu’un peu rougies par le froid, paraissaient charmantes sous ses gants gris-perle.
– Je vous demande mille fois pardon, monsieur, de vous dé-ranger ainsi au milieu de vos occupations. Voici ce qui m’amène : ma fille, que j’ai l’honneur de vous présenter, donne dans quelques jours une représentation à la salle Lyrique, et je viens vous demander de vouloir bien annoncer cette représenta-tion, en en faisant pressentir l’éclat, et en disant un peu de bien de la débutante.
– Mon Dieu ! madame, j’annoncerai bien volontiers la repré-sentation de mademoiselle… Mais quant à faire l’éloge de son talent, talent dont je ne doute nullement, je ne le pourrais sans manquer à mes devoirs. Je prends la critique au sérieux, et je me suis juré de ne jamais parler…
– Ma mère et moi, monsieur, interrompit d’une voix un peu émue la jeune fille, avions deviné ce scrupule. Aussi nous étions-nous munies d’une invitation pour la soirée que donne mon professeur, M. X… de l’Odéon, et dans laquelle je dois jouer le rôle que je reprendrai à la salle Lyrique. Si ce n’était pas trop exiger, monsieur, de votre bienveillance que de vous de-mander d’y assister…
– Vous pourriez ainsi vous rendre compte du plus ou moins de mérite de ma fille et en parler en conscience.
Georges resta un moment sans répondre.
Il regardait cette jeune fille, il lui semblait l’avoir déjà vue quelque part… mais où ? Voilà ce qu’il ignorait. Enfin, rompant le silence, il prit l’initiative en disant :
– Mesdames, je vous promets d’y aller.
Et après force remerciements de la part des deux femmes, il les reconduisit jusqu’à la moitié de la cour. En rentrant dans son bureau, il se regarda machinalement dans la glace et poussa
– 118 – presque un cri d’étonnement, il avait cru revoir la jeune fille de tout à l’heure.
– Comme elle me ressemble !… c’est étrange !
Et il s’assit tout pensif.
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