Le piège aux maris
VIII Les deux soupers.
VIII
Les deux soupers.
Après l’opéra, un joyeux souper réunit dans un cabinet du restaurant connu sous le nom de Maison-Dorée, une dizaine de personnes, hommes et femmes, appartenant, les uns à ce que la société parisienne a de plus élevé, les autres à ce monde inter-lope composé de tous les degrés qui séparent la blanchisseuse de la modiste, la petite bonne de la femme de chambre, et qui sert aux plaisirs coûteux des hommes à la mode.
Parmi eux se trouvaient le prince de Libstein et Suzanne la Folle, le vicomte de Chatenay et Titi.
Titi, ordinairement froide, et dont la figure au repos avait presque toujours une expression dédaigneuse, était ce soir-là rayonnante de plaisir et même de gaieté. – Sa beauté était pour ainsi dire illuminée par la joie du triomphe de la vanité ! L’Opéra avait été pour elle une occasion de voir la toute-puissance de ses charmes agir sur la population masculine d’une salle entière. Elle savait maintenant que tout lui était permis, et le peu de reconnaissance qu’elle avait jusqu’à ce jour accordé au vicomte s’évanouit devant la certitude de pouvoir dorénavant se passer de lui.
Suzanne la Folle, elle dont la physionomie était si gaie d’habitude, au contraire, avait une expression de mélancolie qui lui allait àravir. Cette émotion intérieure, qui l’avait si complè-tement dominée pendant la représentation, lui laissait un sou-venir à la fois plein de charme et de remords. Jamais personne ne l’avait vue ainsi, et tous s’accordaient à trouver qu’elle était délicieuse sous ce nouvel aspect et que sa beauté, qui pour des yeux exercés commençait un peu à se faner, y puisait un nou-veau lustre.
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Cela ne dura du reste qu’au commencement du souper. Su-zanne buvait beaucoup, et cherchait à ramener en elle la gaîté et l’insouciance qui lui avaient mérité son surnom.
Le prince de Libstein, était certainement celui qui prêtait le moins d’attention à sa maîtresse : il la connaissait trop ! Il n’avait, lui, des yeux que pour Titi et s’extasiait avec complai-sance sur sa grâce attrayante. Les éloges qu’il adressait au vi-comte sur les qualités physiques de la jeune fille étaient si exa-gérés et si outrés, que celui-ci avait fini par en être presque aga-cé.
Le vicomte avait également changé de caractère et de pensée. À l’Opéra, il s’était trouvé, comme l’avait deviné Titi, dans la loge d’une des femmes les plus distinguées de Paris. Elle s’était enquise de ses projets d’avenir et lui avait parlé d’une alliance qu’elle rêvait pour lui ; il s’agissait d’une jeune fille riche, noble et belle, qui, outre sa fortune, apportait en dot à son mari de puissantes relations et une position magnifique. Le vicomte sans dire ni oui ni non, avait promis de se laisser présenter. Il était bien décidé, si ce mariage lui convenait, à renoncer de suite à sa vie de garçon. Comme il l’avait dit à son ami le romancier, il s’était donné la tâche de se faire aimer de la jeune fille qu’il lan-çait et de venger ensuite la famille et le fiancé de Titi. Mais il n’avait pas réussi. Le cœur de celle ci était tellement sec qu’il avait été impossible au vicomte de l’émouvoir ou de l’attendrir. À cette tâche ingrate, il avait ressenti une sorte de dégoût qui, latent d’abord, avait fini par se révéler à ses yeux. Cette soirée surtout avait apporté en lui un grand changement ; la perspec-tive d’un brillant et prochain mariage, il lui donnait beaucoup à réfléchir. Et, dans le fond de son cœur, il était sinon blessé du moins ennuyé de l’inutilité des efforts qu’il avait faits auprès de Titi pour en obtenir un peu d’amour : c’était la première bataille dont il ne sortait pas vainqueur.
Vers une heure du matin, les convives s’échauffèrent peu à peu ; à l’exception du vicomte Paul qui buvait à peine et assistait
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à ce souper comme un critique du lundi assiste à une représen-tation quelconque, prêt à hausser les épaules, sans se donner même la peine de chercher à comprendre ce qu’il voit et ce qu’il entend. La glace était complètement rompue entre les convives. Les conversations se heurtaient, et les paroles sautaient par des-sus les bouteilles et les pièces montées. Les hommes fumaient des londrès, les femmes suçaient de délicieuses cigarettes d’Orient. Le jeune baron de *** essayait une polka dans un coin avec Castagnette, l’Andalouse de Bayonne, tandis que le peintre D… les accompagnait avec les tessons d’une assiette qu’il avait brisée pour cet usage.
Une actrice du boulevard qui faisait partie de la réunion pro-posa de chanter à tour de rôle. Le champagne avait produit son effet sur tout le monde ; on accepta d’emblée. L’actrice com-mença par une sorte de barcarolle, dans laquelle Nina, la gon-dole, Venise, Zanetto, les flots bleus, la lune d’argent et la brise du soir, jouaient chacun son rôle ; puis Suzanne entonna la fa-meuse idylle qui a pour titre : Rien n’est sacré pour un sapeur ! Elle eut un succès fou ! Toutes les femmes s’exécutèrent d’assez bonne grâce. Et lorsque ce fut au tour de Titi… chacun prêta la plus vive attention… mais la jeune fille refusa absolument de se faire entendre.
Elle avait ses raisons pour cela. Les femmes qui venaient de chanter possédaient toutes un aplomb merveilleux, et la har-diesse suppléait à la voix. Leur répertoire un peu plus que cy-nique, la plupart du temps, était amusant et en situation avec un pareil souper. Titi elle ne savait que quelques vulgaires ro-mances d’atelier, cueillies dans les cahiers à deux sous, et elle ne voulait pas se compromettre en entonnant un pont-neuf quel-conque. Elle refusa donc obstinément, quoiqu’elle eut une jolie voix, d’un timbre frais et argentin.
– Comment, mademoiselle, vous ne voulez pas chanter, s’écria le prince avec une exquise politesse : faut-il que nous nous précipitions à vos pieds en humbles suppliants, pour que,
– 86 – reine adorée, vous daigniez faire entendre à vos respectueux esclaves le doux son de votre voix ?
– C’est inutile, prince, répondit Titi je n’ai jamais chanté, et je ne sais aucune chanson.
– C’est une perte pour nous tous, mademoiselle, répliqua le prince en lançant un regard amoureux à la jeune fille.
– Mais vous l’avez connu, vicomte, n’est-ce pas ? cria de l’autre bout de la table un jeune homme à la moustache cirée et luisante, en s’adressant à Paul de Chatenay qui surveillait en souriant le manège de sa maîtresse et du prince.
À cette apostrophe, le vicomte regarda celui qui lui adressait la parole.
– Connu qui ? dit-il.
– Ah ! vous n’étiez pas à la conversation, je disais à ces mes-sieurs, – et il désignait un homme dans la force de l’âge, littéra-teur en vogue, et un vieillard horriblement laid, célèbre ban-quier enrichi dans le commerce des vins, – que j’avais fait ce matin une exquise trouvaille à l’hôtel des ventes. C’est un ta-bleau grand comme cette soucoupe, représentant un délicieux paysage plein d’ombre et de soleil ; dans ce paysage une jeune femme, un livre à la main, caresse un grand lévrier. Or, savez-vous de qui est signé ce tableau ? D’un homme dont je vous ai souvent entendu parler.
Suzanne la Folle avait à ces mots brusquement éloigné de ses lèvres le verre qu’elle allait vider.
– De qui ? demanda le vicomte.
– De Moronval. – Vous vous rappelez ce pauvre diable qui fit la sottise de se marier avec une femme pauvre et coquette ! Ce qui prouve une fois de plus qu’avec un immense talent on peut être un parlait imbécile.
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– C’est une triste sottise, dit Paul de Chatenay, que celle qui coûta la vie à ce pauvre diable. Je me le rappelle parfaitement. Nous avons fait nos études ensemble : sa famille était fort liée avec la mienne. Son père perdit une fortune considérable dans le désastre de 1830, et ne parvint à en rassembler quelques dé-bris que pour assurer l’éducation du fils unique qu’il adorait. Mais sa mort survenue trop tôt laissa, à 17 ans, le jeune homme maître de ses actions et sans un sou devant lui. Il avait un goût très prononcé pour la peinture, et suivit avec enthousiasme une carrière qui rapporte quelquefois la gloire… après la mort… mais rarement la fortune pendant la vie. Il mena une vie de gueux. Je lui offris à cette époque ma bourse pour qu’il y puisât. Il refusa avec fierté, et mon action, qui était pourtant bien simple et bien naturelle entre deux jeunes gens de notre âge, refroidit beaucoup ses rapports avec moi ; il cessa peu à peu de me voir. Quant à moi, j’étais attaché à lui par une sympathie inexplicable ; je ne le perdis jamais de vue. Ce fut moi qui fis valoir ses premiers tableaux et, comme un dieu inconnu, je par-vins, sans me dévoiler à ses yeux, à lui faire une petite renom-mée qui pouvait le mener, sinon à la richesse, du moins à une médiocrité dorée. Malheureusement, à l’époque où il commença à se faire connaître, il était marié et sa femme, sa plaie pourrait-on dire, le jeta, en l’abandonnant, dans le plus morne désespoir. Mon père, mourant à cette époque, m’appela près de lui. Je quittai Paris et restai absent près d’un an, absorbé dans ma dou-leur et dans mon deuil.
Quand je revins, le pauvre Moronval était mort. Ce tableau dont vous venez de me parler, me revient à l’esprit maintenant : il le fit dans le premier mois de son mariage, alors que l’amour effréné qu’il avait pour sa femme doublait son génie. C’est en effet un chef-d’œuvre.
– Comment se fait-il, dit le jeune homme acquisiteur du ta-bleau, que ce Moronval ait eu l’esprit assez faible et assez peu d’énergie dans le caractère pour se laisser ainsi abattre par l’abandon d’une femme ?
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– Il est probable, répliqua le vicomte, que cette femme avait commencé par abrutir l’intelligence du pauvre diable, en le for-çant à ne penser qu’à la vie journalière et aux toilettes dont elle avait besoin, seule préoccupation de ces sortes de créatures. Il est très rare de trouver une femme d’artiste qui comprenne par-faitement ses devoirs. L’artiste, le peintre surtout, doit vivre complètement en dehors de la vie commune ; il lui faut une mé-nagère qui songe aux besoins de l’existence et laisse à son mari le domaine du rêve, seule source d’où sortent les chefs-d’œuvre.
– Tout ce que vous contez là est parfaitement ennuyeux, dit Suzanne en reportant rapidement son verre à ses lèvres et en le vidant d’un seul trait.
Un changement étrange s’était fait dans cette femme. Un tremblement convulsif agitait tout son corps. Ses yeux étaient cernés et sa main serrait violemment la table. Personne ne re-marqua cette agitation, si ce n’est Paul de Chatenay, dont l’esprit était moins alourdi par les fumées du vin. Il fixa sur elle un regard scrutateur dont elle ne s’aperçut pas.
L’observation de Suzanne trouva un écho. Titi s’écria à son tour :
– C’est vrai, c’est parfaitement ennuyeux. Qu’est-ce que tout cela nous fait ? – Quant au peintre, il eut tort. Lorsqu’on n’a pas de quoi satisfaire aux caprices d’une femme, on ne l’épouse pas. Voilà mon opinion, et maintenant, parlons d’autre chose.
– Allons, décidément, se dit le vicomte, cette petite drôlesse ira loin.
Toutefois, la motion de Titi n’obtint pas l’assentiment géné-ral ; ce sujet n’ennuyait probablement qu’elle et Suzanne, car ce fut une des autres femmes présentes qui reprit la parole.
– Il est heureux qu’ils n’aient pas eu d’enfant, exclama-t-elle, – car, que serait devenu ce pauvre petit être !
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– C’est ce qui vous trompe, ils en eurent un, répondit le vi-comte.
– Et, ayant un enfant, cette femme l’abandonna en quittant son mari ? s’écria avec surprise la femme qui avait déjà parlé.
Titi se mit à battre le tambour sur la table avec ses doigts, en haussant les épaules et en murmurant :
– Eh bien ! après ?
Le vicomte jeta un regard de mépris sur sa maîtresse, et dit à son tour :
– Oui, elle l’abandonna. À la mort de son père, l’enfant fut mis aux Enfants-Trouvés. Lorsque je l’appris, ma première pen-sée fut de prendre cet enfant et de m’en charger. Puis je réflé-chis qu’il avait une mère, que cette mère ignorait probablement son sort, et que, dès qu’elle l’apprendrait, dans quelque position qu’elle se trouvât, elle le réclamerait.
– Elle eût été joliment bête, murmura Titi.
– Elle ne l’a pas été, répondit le vicomte ; car elle laissa son fils aux Enfants-Trouvés.
– À boire ! cria ou plutôt hurla Suzanne, tout ça devient as-sommant à la fin.
– C’est vrai ; toi, tu es raisonnable au moins, dit Titi. Assez d’histoires larmoyantes, et buvons !
Suzanne avait la bouche fendue par le rire, mais des larmes roulaient entre ses cils.
Le vicomte la regardait toujours. Il continua en fixant sur elle un regard plus profond :
– Mais, encore, cet enfant n’est pas perdu ; grâce à de puis-santes protections j’ai pu le suivre partout et tout ce que je puis faire sans me montrer, je le fais. Il a été placé par mes soins
– 90 – dans une maison dont je connais le chef et où il est très bien, j’en réponds.
Suzanne leva les yeux sur le vicomte : son regard était humide et chargé d’une telle expression de reconnaissance que le jeune homme se sentit ému.
– Quoi qu’il en soit, puisqu’elle ne s’est pas occupée de son enfant, cette femme est un monstre, dit une des lorettes.
– Laissez faire, dit le vicomte, je n’ai pas encore perdu tout espoir. Qui sait si dès demain je n’apprendrai pas à cette mal-heureuse la demeure de son enfant ?
– Vous êtes un bon et noble cœur, dit Suzanne en se levant brusquement. Votre main, monsieur !
Elle serra la main du vicomte, et celui-ci sentit avec satisfac-tion une pression qui témoignait d’une ardente gratitude.
Suzanne tendit son verre.
– À boire, et partons, dit-elle en chancelant. J’ai sommeil.
On lui remplit une coupe de champagne qu’elle vida. Et comme si cela n’était pas assez fort encore pour elle, elle saisit une bouteille pleine, en cassa le goulot et en but plus de la moi-tié d’un seul trait.
– Venez-vous, prince, dit-elle ?
Le prince était assis auprès de Titi, et causait tout bas avec elle. Il n’entendit pas Suzanne, ou fit semblant de ne pas l’entendre.
Le vicomte soutint la jeune femme, qui chancelait de plus en plus et semblait lutter avec violence contre l’ivresse ; elle porta tout à coup la main à sa tête et poussa un cri effroyable :
– Grâce ! grâce !
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Et tournant sur elle-même, elle roula évanouie sur le parquet.
En ce moment, par la fenêtre qu’on avait entrouverte à cause de la chaleur, vibra la voix claire d’un passant qui disait à un autre :
– Entendez-vous comme ces filles s’amusent ?
Ce mouvement avait été si rapide que Suzanne était à terre avant qu’un bras pût s’avancer pour la soutenir.
À ces cris de : grâce ! grâce ! qu’elle avait jetés avec tant de violence, toutes les personnes présentes s’étaient regardées avec stupeur. Eh quoi ? la femme dont on s’entretenait un moment auparavant, n’était-elle donc autre que celle-là ?
– Il y avait déjà quelques minutes que je m’en doutais, dit le vicomte. Sa contenance morne, son regard étrange m’avaient fait pressentir que je touchais à quelque sombre mystère de sa vie.
– Pauvre fille ! dit le jeune homme à la moustache noire qui avait le premier amené la conversation sur un sujet dont le dé-veloppement avait produit d’aussi étranges effets.
– Je tiendrai ma promesse, dit encore Paul de Chatenay. De-main, si elle vient me la demander, je lui donnerai l’adresse de son enfant.
Les femmes, à l’exception de Titi, s’empressaient autour de Suzanne et cherchaient à la rappeler à elle.
L’évanouissement dégénérait en un sommeil dont il n’eût pas été prudent de la tirer. En un mot, Suzanne était ivre-morte.
– Mais cette femme ne peut rester ainsi, s’écria le vicomte ! Voyons, cher prince, occupez-vous un peu d’elle. Que diable ! c’est surtout à vous de décider ce qu’il y a à faire maintenant.
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– Eh ! mon cher vicomte, répondit le prince avec sa noncha-lance allemande, quel conseil voulez-vous que je donne ? Qu’on fasse ce qu’on voudra.
– Mais encore…
– Eh bien ! appelez les garçons, et faites-la mettre dans ma voiture qui la transportera chez elle.
Cela fut fait : Suzanne fut emportée sans connaissance par les soins du vicomte, car le prince de Libstein ne s’occupait plus d’elle, et n’avait de regards et de sourires que pour la triom-phante Titi.
– Je ne puis supporter, disait-il à haute voix, ces femmes qui imposent aux personnes avec lesquelles elles se trouvent, leurs passions et leurs vices qu’elles devraient prendre soin de tou-jours cacher.
– C’est vrai, ajouta Titi, le vice ne doit se montrer que quand il est aimable.
On se remit à table et on chercha à retrouver la gaieté com-plètement envolée, hélas ! car un sentiment pénible planait dans ce salon consacré à la joie. Quoi qu’on fît, le sourire se glaçait sur les lèvres de chacun, excepté sur celles de Titi, fière de sa nouvelle conquête, et sur celles du prince, heureux d’un nou-veau changement.
Aussi se sépara-t-on bientôt. Au moment du départ, le vi-comte s’approcha de M. de Libstein :
– Je crois, cher prince, lui dit-il avec un léger accent de raille-rie, que vous machinez quelque chose de terrible contre moi.
– Comment cela ?
– Vous voulez m’enlever le cœur de Titi.
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– Est-ce cela que vous appelez machiner quelque chose de terrible contre vous ? Je croyais au contraire vous faire plaisir.
– Non, cher prince, je ne veux pas qu’une femme me quitte : c’est moi qui dois la quitter. Si vous voulez le permettre, ce sera fait en un instant.
– Très bien, à votre aise.
Le vicomte retint Titi un peu en arrière, et lui adressa ces quelques mots :
– Ma chère enfant, je vous croyais un peu de cœur, mais je vois avec chagrin que vous n’en avez pas du tout. Je me suis trompé ou plutôt nous nous sommes trompés en nous aimant ; nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Recevez donc en ce moment mes adieux. Le mobilier de la rue de Provence est à vous, mais ce n’est pas suffisant pour vivre. Permettez-moi à titre d’ami, de vous offrir ceci pour vous aider à supporter les premiers jours de notre séparation.
Il lui tendit son portefeuille. Le vicomte craignait que, par un restant de pudeur, elle ne fit au moins semblant de refuser. Cette grimace ne la compromettait pas et pouvait peut-être la relever à ses yeux.
Au grand étonnement de celui-ci, elle prit tranquillement le portefeuille et répondit :
– Rien de plus naturel, monsieur le vicomte, que de me quit-ter si vous ne m’aimez plus. Quant à cette offre, quoiqu’elle soit naturelle dans notre, position respective, je vous en remercie et je l’accepte. Comme vous le dites fort bien, il faut vivre !
Et, descendant sur le boulevard, elle fît appeler une voiture de remise et monta dedans en dépliant un papier.
Tandis que le cocher rassemblait les rênes de son cheval, elle put lire à la clarté d’un bec de gaz :
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« Demain, chez-vous, à deux heures. »
Ce billet était du prince de Libstein.
Ce dernier, dont la voiture avait emmené Suzanne, s’en re-tourna à pied, en compagnie du vicomte de Chatenay.
– C’est une triste créature, ne put s’empêcher de dire celui-ci.
– Soit, répondit le prince, mais elle est bien jolie.
– Eh bien, courez-en donc la chance. Quant à moi, cher prince, je vous invite à ma noce.
– Ah bah ! Comme cela, tout de suite ?
– Non, mais dans six mois.
Et les deux hommes se séparèrent après avoir échangé une cordiale poignée de main…
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Quoniam et Bellotte étaient parvenus à atteindre la rue La-martine, malgré les nombreuses stations qu’ils avaient faites pour se donner des marques de leur naïve tendresse : baisers sonores leurs firent plus d’une fois retourner les passants attar-dés qui les entendaient.
Quoniam sonna à la porte de l’allée avec vigueur.
– Es-tu bête ? lui dit sa compagne. Madame Sainte-Hélène ne croira jamais que c’est moi qui peux sonner comme ça.
– Qué qu’ça fait ? dit l’apprenti, pourvu qu’elle tire le cordon !
En ce moment la porte s’ouvrait. Les deux enfants se glissè-rent dans l’allée obscure.
– Qu’est-ce qui est là ? dit la voix de la portière en poussant sa tête, toujours ornée de son foulard jaune, à travers le vasistas de la loge.
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– C’est moi, madame Sainte-Hélène, dit la jeune fille, ne vous dérangez pas, je vas me coucher. – J’ai été au théâtre avec une de mes cousines, c’est pour ça que je rentre si tard.
– Cousine ! cousine ! oui, une cousine qui porte culotte ; il y a du Quoniam là-dessous, murmura la vieille femme en fermant son vasistas.
L’apprenti profita du moment et s’élança tête baissée ; mais comme il passait devant la loge, le vasistas s’ouvrit de nouveau et la portière, accompagnée cette fois d’une bougie, se précipita le corps en dehors et aperçut parfaitement celui qui devait finir sur l’échafaud !
– Là, quand je le disais ! – Après tout ça ne me regarde pas.
Et poussant un soupir, la brave madame Sainte-Hélène rega-gna mélancoliquement le lit conjugal.
Quoniam, pourtant, grimpait l’escalier à la suite de Bellotte, en murmurant entre ses dents :
– Enfoncée la vieille ! Elle n’y a vu que du feu !
Ils arrivèrent à la petite chambre du 5e étage.
Fanchon, la camarade ordinaire de lit de mademoiselle Bel-lotte, n’y était pas. Il est probable qu’elle aussi avait quelque cousine en ville chez laquelle elle pouvait aller passer la nuit.
Le premier acte qu’accomplirent les deux enfants quand ils furent rentrés fut naturellement de s’embrasser.
Ensuite, Quoniam sortit des profondeurs de ses poches un litre de vin, un assortiment superbe de charcuterie, composé exclusivement de jambon et de saucisson, et un énorme mor-ceau de pain frais. – C’était là le souper des deux amoureux. Le luxe n’y brillait certainement pas ; mais la mesquinerie des plats était relevée par une chose que souvent les plus riches n’ont pas
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à leur disposition : l’appétit du jeune âge, qui aiguise les dents, et donne à tout une saveur délicieuse.
La chambre qu’habitaient les couturières était peu habituée à les voir toutes deux ensemble, aussi ne s’y trouvait-il qu’une seule chaise, je crois même qu’elle était boiteuse.
Mais cela inquiétait peu nos affamés ; la jeune fille prit la chaise dans quelque état qu’elle fût, Quoniam sauta d’un bond sur le lit.
C’est ainsi que commença le souper. Les mâchoires re-muaient avec rapidité : à peine échangeaient-ils quelques pa-roles entrecoupées.
Une fois la première faim apaisée, on put causer plus com-modément, et dix minutes ne s’étaient pas écoulées que les posi-tions étaient complètement changées. Quoniam était à son tour assis sur la chaise et Bellotte sur ses genoux.
C’est ainsi que se termina ce modeste repas, agréablement as-saisonné de la gaieté franche et communicative des convives dont les éclats de rire enfantins devaient quelquefois troubler les voisins dans leur premier sommeil.
– Donc, dit Bellotte, en commençant les rapides apprêts de son déshabillé, le séjour de la forge n’a plus rien de bien gai.
– Oh ! c’est maintenant d’un triste à mourir, – répondit Quo-niam. Le patron regarde sa fille qui a toujours l’air d’avoir envie de pleurer. La patronne regarde son mari et semble réfléchir à quelque chose de sinistre. Le pauvre Fanfan, ce bon garçon, tape sur le fer, comme quand il est contrarié ; c’est-à-dire que je ne sais pas comment il ne casse pas tout dans l’atelier. Il n’y a que moi qui suis toujours gai.
– Pourquoi Fanfan est-il contrarié ?
– Oh ! tiens, je crois qu’il retourne du cœur aussi de ce côté-là ? – Fanfan est toujours amoureux de celle qui a quitté ses pa-
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– Sais-tu ce qu’elle fait de nouveau ?
– Pas grand-chose de bon, – Mais, je vois tes yeux qui cli-gnent tout seuls.
– Embrasse-moi, je me sauve !
Et Quoniam descendit à pas de loup l’escalier. – Arrivé de-vant le vasistas de madame Sainte-Hélène, il frappa au carreau, en disant d’une voix qu’il cherchait à rendre grave :
– La porte, s’il vous plaît !
La bonne dame, réveillée en sursaut, tira machinalement le cordon, et Quoniam, une fois dehors, repoussa le lourd battant en s’écriant :
– Vive l’Empereur !
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