Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 12 sur 22

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Le piège aux maris

XII L’École lyrique

XII

 

 

L’École lyrique

Non loin de la rue Lamartine, dans le haut de la rue Roche-chouart, on rencontre une rue assez inégale comme construc-tion, mais bien habitée et d’une propreté remarquable, c’est la rue de la Tour-d’Auvergne. Vers le milieu est un petit café, sur l’enseigne duquel on lit : Café du théâtre. Vous cherchez un théâtre, et vous ne voyez qu’une porte à deux battants, donnant sur un couloir obscur.

– C’est le théâtre de la Tour-d’Auvergne, dit École lyrique. Un homme habile et un professeur de mérite, M. R…, administre depuis longtemps déjà cette petite scène. L’École lyrique est une ressource pour les débutants, qui trouvent là, à jour fixe, une salle tout éclairée, toute machinée pour une somme modique. Ce qui empêche beaucoup d’artistes de contracter un bon enga-gement, c’est qu’ils ne peuvent se faire connaître aux directeurs. – Nous parlons des comédiens de la province, bien entendu. Eh bien ! dans cette salle, ils peuvent convoquer un soir un ou plu-sieurs directeurs et leur montrer leur savoir-faire. Le public ha-bituel de ce petit théâtre est un public d’irrégulière allure… il y a de tout, excepté des blouses. Le bourgeois y coudoie la lorette, et le gandin s’y voit à côté du bas-bleu. Un peu bruyant, souvent moqueur, quelquefois indulgent à l’extrême, on ne sait trop comment le définir, et cependant il est presque toujours le même…

Le soir de la représentation de Léonie, grâce à l’article de Georges, qu’il avait fait reproduire dans plusieurs journaux, la recette fut splendide. On avait envoyé une loge d’avant-scène à Georges ; mais on ne la lui avait pas portée… pourquoi ? En vain

 

– 126 – essaya-t-il de se persuader qu’il n’éprouvait rien pour cette jeune fille… Il se sentait tout autre depuis qu’il l’avait vue.

– Bah ! Laissons aller ! Nous verrons ce que ça deviendra.

Dans son avant-scène, il tournait le dos à la salle, et dans sa préoccupation il ne remarqua rien de ce qui s’y passait. Et ce-pendant il eût joui d’un spectacle assez curieux, mais qui lui au-rait peut-être fait abandonner la partie. Toute la rue Lamartine semblait s’être donné rendez-vous dans la salle de la Tour-d’Auvergne. Madame Bricard la lingère du second, toussait, as-sise dans un fauteuil d’orchestre. Titi ou plutôt Sirène, étalait aux premières galeries une toilette splendide ; son vieil adora-teur est absent, mais le vicomte de Chatenay, le prince, et deux ou trois gandins du petit club s’empressent autour d’elle. Depuis son baptême nouveau elle a doublé de valeur, et ses anciens amants ont oublié leurs griefs pour venir de nouveau apporter leurs hommages à ses pieds.

Suzanne la Folle n’est pas là ! Le vicomte de Chatenay, seul, sait peut-être où cette pauvre femme a porté ses pas, le lende-main du souper à la Maison-d’Or.

Monsieur et madame Sainte-Hélène, modestement installés au parterre, font l’admiration des gandins et ne semblent nul-lement s’apercevoir de l’attention maligne dont ils sont l’objet.

Dans un coin, debout, à l’entrée de l’orchestre, un homme à la carrure athlétique dévore la Sirène du regard, en passant la main dans ses gros favoris. Il n’y a pourtant rien de méchant dans sa physionomie, il est plutôt triste qu’autre chose. Le pauvre Fanfan souffre en dedans, et sa main droite serre l’appui d’une baignoire comme il serrerait le manche de son marteau… Oh ! s’il avait son enclume, quel coup titanesque il assénerait sur la barre rouge… Chaque fois qu’un des gandins adresse un compliment à la Sirène, la bouche de Fanfan se crispe et s’ouvre comme pour un juron… mais ne laisse pourtant tomber que ces mots prononcés tout bas :

 

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– Tiens ferme que je tape !

Les Sainte-Hélène ont prié Bellotte de garder leur loge, je n’ai donc pas besoin de vous dire où est ce vaurien de Quoniam, qui doit finir si tristement sur l’échafaud, ainsi que l’a prédit la ver-tueuse mère de Georges.

Près de Fanfan, dans la baignoire, se trouvent M. Michel Bal-di et sa fille, la charmante Antoinette… mais Antoinette est triste… on voit que son corps seul est à Paris… son cœur est par-ti…

Pierre, mon ami Pierre

Au loin s’en est allé !

Quant à madame Baldi, elle est allée entendre un sermon sur la vanité des parvenus à Notre-Dame-de-Lorette.

Le spectacle fut rondement mené. Les jeunes élèves de X… se montrèrent jaloux de la réputation de leur maître. Léonie jouait dans deux pièces. Admirable d’aplomb, d’entrain, chantant le couplet comme Déjazet, et animée par les applaudissements d’un vrai public, d’un public payant, elle eut des élans de véri-table comédienne et, rappelée chaque fois, elle fut couverte de fleurs. Mariette eut aussi sa part de succès, et la soirée finit trop tôt pour tout le monde.

À la sortie, monsieur et madame Sainte-Hélène avaient à peine mis le pied dans la rue, qu’un des lions des premières, qui méditait sa plaisanterie de longue main et avait abandonné sa société pour l’accomplir, se présenta inopinément devant le couple respectable et, ôtant son chapeau, leur demanda l’adresse de leurs fournisseurs de cols en crin et de bonnets jaunes à fleurs rouges…

Mais il ne fait pas toujours bon insulter les gens sans les con-naître, et la preuve, c’est que le gandin avait à peine fini ce qu’il appelait une bouffonnerie, qu’il reçut, loin de la tête, un coup de

 

– 128 – pied formidable. Ce coup de pied l’envoya d’un seul bond au milieu du café, où un de ses amis buvait une limonade.

– Qu’avez-vous, et pourquoi sautez-vous ainsi parmi les tables ?

– Rien, cher, rien, une délicieuse plaisanterie. – Garçon, un grog !

Et son œil inquiet regardait la porte avec inquiétude. Mais Fanfan avait rejoint M. Baldi et sa fille, en disant :

– Ça m’a fait du bien… Fallait que je tape.

En effet il venait de voir Titi monter en voiture avec deux messieurs.

– Que je souffre donc là dedans ! disait-il, en mettant la main sur son cœur.

– Il faut que je sache demain qu’elle est cette délicieuse Léo-nie, pensait le prince.

– J’ai faim, moi, murmurait Sirène.

– À la Maison-d’Or, crie le vicomte à son cocher.

– Allons ! c’est fini… je n’ai plus à en douter… Je l’aime, se di-sait Georges en montant à grands pas l’avenue Trudaine.

– Notre fils fera un riche mariage et nous achèterons un rem-plaçant à son frère, pensait le couple Sainte-Hélène.

Deux heures après tout le monde dormait. La Maison-d’Or retentissait de cris joyeux, et Antoinette soupirait dans son petit lit blanc et bleu.

À quelques lieues de Paris, une femme veillait et priait au chevet d’un jeune malade.

Cette femme était Suzanne la Folle.

 

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