Le piège aux maris
XVII La famille Daguet.
XVII
La famille Daguet.
M. Daguet, – qui souvent, par oubli sans-doute, écrivait ainsi son nom : D’Aguet, – M. Daguet a 65 ans. Petit, courtaud, mais bien pris dans sa taille, comme était le messager du Mans, du père du Cerceau, il a été fort joli garçon dans sa jeunesse. Il avait la jambe bien tournée ; c’était un des meilleurs danseurs de la contrée, et, sans un sou vaillant, de petit clerc de notaire qu’il était, il devint tout à coup rentier. Le fait est que sa jolie jambe et ses entrechats avaient produit un effet foudroyant sur le cœur de la sensible demoiselle Jéronyme Tillet, fille du plus riche marchand de chasublerie du département et qu’elle avait encouragé les vœux du petit bonhomme. Celui-ci l’avait deman-dée à son père, qui lui avait répondu en lui montrant la porte. Jéronyme eut une attaque de nerfs, Daguet fut rappelé et deux cent mille francs de dot lui furent comptés, en espèces, le jour de la bénédiction nuptiale.
Les deux époux prirent un joli appartement dans la rue du Clocher et leur bonheur ne connut point de nuages. Daguet avait des goûts tranquilles : il cultivait les Muses et les Arts. Il passait ses journées à composer des énigmes, où la rime faisait souvent défaut ; mais, à Limoges, on n’y regarde pas de si près ; il peignait à la détrempe des aquarelles impossibles. Lorsque c’était un tableau de salle à manger qu’il copiait, ses raisins res-semblaient à des billes d’agate, ses oranges à des pelotes de fi-celle jaunes et ses poires à des toupies ; – il jouait du flageolet et s’obstinait à compter trois temps dans : Ah ! vous dirais-je, maman ! Bref, il passait, à Limoges, pour un homme de génie ! Il était surtout redouté, parce qu’il était malin, – traduisez mé-chant. En effet, personne mieux que ce petit homme ne savait lancer un cancan et faire circuler une calomnie. Il avait réelle-
– 154 – ment un fond de finesse qui lui permettait d’échapper aux con-séquences de ses mauvais propos. On ne pouvait jamais lui prouver qu’il était l’auteur du bruit scandaleux qui courait la ville, tant il mettait d’art dans la machination de ses petites in-famies. Il avait toujours été un malin et avait bouleversé Li-moges par les bons tours qu’il avait imaginés dans sa jeunesse ; mais, ne pouvant plus courir les rues la nuit, maintenant qu’il était rentier et marié, il continuait à s’amuser aux dépens de ses compatriotes, sans quitter le coin de son feu.
Il avait la manie d’amener la conversation sur les sujets qu’il savait être désagréables à son interlocuteur. Ainsi, à une femme dont le mari entretenait une actrice, il demandait tout haut :
– Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allée au théâtre ? – Il pa-raît que, dans telle pièce, mademoiselle X. est ravissante.
Devant un bossu ou un bancal, il ne manquait jamais de par-ler du beau X… et il s’extasiait sur la perfection de ses formes, sur la noblesse de sa tournure.
À un aveugle il parlait tableaux.
À un sourd il parlait musique.
À un muet il parlait des succès de Berryer à la tribune.
Enfin, ce petit bonhomme, à la mine réjouie, était une véri-table peste. Sans gêne avec tout le monde, quand sa femme, – qui cherchait une héritière pour leur fils Jules, – donnait une soirée, il ne cédait à personne le coin du feu, et, lorsque dix heures sonnaient à sa pendule, il se levait, prenait une bougie et, se dirigeant vers la porte qu’il ouvrait toute grande, il disait : « Allons, bonsoir, bonne nuit. »
Il appelait cette manière de renvoyer son monde une farce ; ce n’était qu’une grossièreté. – Mais dans les petits pays, surtout dans le Limousin, la richesse est un titre équivalent à celui qu’avaient nos grands seigneurs du temps jadis. – L’or a rem-
– 155 – placé le blason, et c’est à qui, de nos petits parvenus de pro-vince, l’emportera en insolence de mauvais goût et en cette chose qui n’a pas de nom, mais qu’on désigne par manque de tact.
Pour excuses, sinon bonnes, du moins admissibles à tout point de vue, nos ancêtres, princes, nobles, marquis, chevaliers ou hobereaux, pouvaient invoquer l’habitude. Ils naissaient dans un milieu où tous ces abus étaient pour ainsi dire consa-crés par une longue séquence de siècles. – Ils étaient sots, peut-être, – insolents, c’est certain, – méchants, quelquefois ; – tout cela était de tradition chez eux. – Mais nos bourgeois, ce tiers-état qui aspire à devenir, un jour, seul maître des destinées du monde, – et en cela, nous n’entendons pas le blâmer, – il a peut-être raison ! – Mais ces premiers propulseurs de la grande révolution de 89, – quelles traditions ont-ils à invoquer, quel précédent, dans leur famille ou dans leur éducation, les excuse d’agir comme ils le font pour la plupart ?… Ils ont donc double-ment tort et sont plus dangereux pour le progrès que ne l’étaient les Chouans ou les Burgraves.
En voilà bien assez sur le chapitre du petit Daguet. Occupons-nous maintenant de sa femme, madame Daguet, née Jéronyme Tillet.
Jéronyme Tillet était, à l’époque où le trop séduisant Daguet s’offrit à ses regards, une jeune fille aux couleurs éclatantes et douée d’un embonpoint raisonnable. Sa figure participait du mouton et de la carpe. Ses gros yeux faïence, légèrement bordés de rouge, ne regardaient jamais où ils voyaient. Elle n’était pas louche cependant, – mais elle était dévote, – dévote dans toute l’acception du mot. – Nous nous expliquerons mieux tout à l’heure. – Sa figure, ou plutôt sa face, était large et carrée par la base ; – son menton fuyait légèrement et ses grandes oreilles dormaient sous une forêt de cheveux d’une couleur indéfinis-sable. – Un peintre qui eût voulu reproduire cette chevelure bi-zarre eût été fort embarrassé. Ses cheveux n’étaient ni noirs ni
– 156 – rouges, ni châtains, ni blonds. – Le créateur en la formant n’avait probablement pas fait nettoyer sa palette : ce n’était qu’a l’aide d’un prisme qu’on pouvait se rendre compte des teintes qui coloraient cette fabuleuse chevelure ; on y retrouvait alors les sept couleurs primitives… C’était un arc-en-ciel, brouillé dans un jaune d’œuf. Son nez, qui n’avait pas été fini, se relevait, montrant deux narines assez minces, mais peu couvertes, qui donnaient à sa physionomie, comme nous le disions tout à l’heure, l’expression d’une carpe bâillant au soleil. Un gamin de Paris n’eût pas manqué de s’écrier en la voyant : « Oh ! la pauvre dame ! Il lui pleut dans le nez ! – Sa bouche était assez correcte, mais les lèvres en étaient trop rouges : ce n’étaient pas des cerises, ce n’étaient pas des fraises, c’étaient plutôt des to-mates. Quand cette bouche s’ouvrait pour parler ou pour prier, on apercevait une rangée de dents assez blanches… mais cou-vertes à moitié par un tartre jaunâtre et les deux palettes du mi-lieu commençaient à se tacher de points noirs qui ne char-maient pas la vue. Sa taille fortement accusée était épaisse et lourde ; ses épaules trop hautes et sa gorge serrée dans un an-tique corset refluait vers le menton. Elle aurait pu dîner sans table. Le reste du corps était à l’avenant : mains grasses et jambes hydropiques. – Cette femme ne pouvait inspirer le moindre désir ; quelque chose de malsain, de maladif, était ré-pandu sur toute sa personne. Elle sentait la pharmacie et, sans ses écus, nous ne croyons pas que le père Daguet se fût obstiné à la poursuite d’un pareil objet.
Dévote à l’excès, elle ne manquait ni une messe, ni un ser-mon. Elle communiait tous les dimanches. Elle n’était heureuse qu’à l’église.
Chacun de nous a ses goûts particuliers. Un comédien n’est véritablement à son aise qu’entre les portants doublés d’affiches de son théâtre. Le sculpteur ne vit heureux qu’entouré de plâtre et de terre glaise, dans un atelier aux murs non crépis. Le peintre ne connaît pas de parfums plus enchanteurs que ceux de l’huile de lin et de l’huile grasse, fût-ce dans un grenier. Le jour-
– 157 – naliste, avant de lire les feuilles quotidiennes, commence par s’enivrer de l’odeur de l’encre d’imprimerie…
Pour la dévote il n’y a pas d’autre palais que son église. Elle y est comme chez elle ; elle y connaît tout le monde et tout le monde la connaît. Elle a sa chaise marquée à son nom, comme au théâtre on a son fauteuil ou sa loge. Voyez la entrer dans le saint lieu. Elle n’hésite pas un seul instant… Elle puise dans le bénitier, sans regarder de ce côté ; pas de risque que sa main ne s’égare ! – Son œil a autre chose à voir. Madame *** a une robe jaune qu’elle n’avait pas encore montrée. Le jeune baron est agenouillé près de mademoiselle X… : c’est un mariage, – La messe est commencée. La dévote traverse le groupe des fidèles et gagne sa place ; sans regarder l’autel, elle devine à quel en-droit du sacrifice on se trouve en ce moment et elle prend la pose réclamée, – comme un soldat attardé qui rejoint son ba-taillon prend immédiatement part à la manœuvre commencée longtemps avant son arrivée.
Après la messe, elle se lève et se dirige vers la chapelle où se trouve le confessionnal de l’abbé Beaudout, car, si elle ne com-munie que tous les dimanches, en revanche la bonne madame Daguet se confesse trois ou quatre fois par semaine. Elle fait une grimace en entrant dans la chapelle, car elle est déserte et elle sera la première à passer, lorsque M. Beaudout viendra prendre sa place. Or, les plus doux moments de l’existence de madame Daguet se passent dans cette chapelle. Aujourd’hui elle a man-qué son but et elle maugrée tout bas. D’ordinaire, elle se trouve la quatrième ou la cinquième et elle a le temps de faire ses ob-servations. Tout est matière à réflexions chez une dévote, et si l’on pouvait pénétrer dans l’âme de certaines, on serait épou-vanté de voir les déductions qu’elles tirent souvent du fait le plus simple en apparence. Ainsi, pour madame Daguet, le plus ou moins de durée d’une confession était un indice du nombre plus ou moins grand des fautes commises par la pénitente… D’un coup d’œil, elle devinait si madame X… avait enfin obtenu l’absolution ; car madame X… n’avait pas paru à la sainte table
– 158 – dimanche dernier, et il était évident qu’elle s’était rendue cou-pable d’une faute énorme. Mais quelle faute ? – Son mari est absent et elle a pour voisin un architecte que l’on dit fort entre-prenant ! Plus de doute ! elle a trompé X… avec l’architecte et elle persiste dans son crime ! Voilà pourquoi M. Beaudout lui refuse l’absolution. Eh ! vite, un Pater et un Ave pour madame X…
Voilà la jeune et brillante comtesse de ***. Dans le monde elle jette un vif éclat, mais elle laisse son titre et sa fortune à la porte de l’église et vient s’agenouiller devant le confesseur avec un sentiment de profond respect. Elle ne vient guère qu’une fois par mois et par hasard sans doute ; madame Daguet ne tarde pas à la suivre dans la chapelle. La jeune comtesse ne reste ja-mais plus de sept ou huit minutes dans le confessionnal et elle en sort toujours la tête haute et le visage rayonnant. Elle adresse une courte prière à Dieu et s’éloigne après avoir déposé une of-frande dans le tronc des pauvres, seule pénitence qui lui ait été infligée probablement.
– Pauvre comtesse ! murmure madame Daguet… Elle croit tromper le monde, elle essaie même de tromper Dieu… car il est impossible que M. Beaudout lui eût donné l’absolution (et elle l’a,… je l’ai bien vu à son air conquérant), s’il avait su toute la vérité. Mais la malheureuse, pour pouvoir communier demain, lui cache sans doute les péchés et le désordre de son existence ! Elle a au moins trois amants à la fois, mon mari le dit, et il ne se trompe jamais ! Elle court les bals, elle a même été au spectacle, – oh ! – Disons notre chapelet pour cette brebis égarée. – Une fausse confession, quel péché mortel !…
Et la dévote commence son chapelet, mais ses lèvres parlent seules, – son cœur et sa pensée sont étrangères à cet acte de pié-té ; – elle a tellement l’habitude du chapelet, qu’elle pense à toute autre chose pendant cette longue opération. Les dévotes disent leur chapelet comme les ménagères tricotent, cela ne les dérange en rien de leurs autres préoccupations.
– 159 –
Dans son intérieur, madame Daguet est une bonne épouse, une bonne mère et une femme économe et prudente. Elle adore son mari et ses enfants. Elle obéit à Daguet comme une esclave ; du reste il n’abuse de son pouvoir que pour l’empêcher de jeû-ner trop souvent et trop longtemps, car le petit Daguet, sans être impie, n’aime pas les momeries des prêtres et se vante d’avoir VOLTAIRE dans sa bibliothèque, devant laquelle ma-dame Daguet ne passe jamais sans se signer. Madame Daguet soupire quand son mari la force, pendant les vigiles, de manger une friande moitié de poulet ! Son confesseur lui a dit qu’il fal-lait obéir à son mari ; elle obéit et dévore le poulet, mais elle court aussitôt se prosterner devant la Divinité afin de lui de-mander pardon pour l’infortuné Daguet !
Au fond madame Daguet est ce qu’on peut appeler une franche bête. Dès son jeune âge la bigoterie lui a amoindri les idées. Son mariage ne lui a pas développé l’imagination, car Da-guet est trop égoïste et trop paresseux peur s’être jamais donné la peine de former le cœur de sa femme… Il n’a jamais eu que de l’affection pour elle, et leurs enfants ne sont que la preuve d’un devoir rempli. Mais madame Daguet n’en demande pas plus : elle n’a jamais aimé que Daguet et elle croit qu’il en est de même dans tous les ménages que dans le sien. Du reste, nous l’avons déjà dit, personne n’aurait été tenté de lui faire parcourir le pays du Tendre ou de lui ouvrir des horizons nouveaux. Elle était ba-varde comme une pie et ne parlait qu’en soupirant et en levant les yeux au ciel. Il paraissait, à la voir écouter quelqu’un, que le plus grand malheur menaçait cette personne. Elle semblait tou-jours gémir sur le destin d’autrui ! Rien de plus fatigant, de plus désagréable que ces gens qui ont toujours l’air de plaindre les autres ; on est à chaque instant tenté de leur crier : Mais quittez cet air désolé, mais je ne suis pas malheureux du tout ! – Pour elle, tout le monde était sur la pente de l’enfer… et elle gémis-sait, de confiance, sur le sort fatal réservé à tous ses amis et à toutes ses connaissances. Son mari surtout l’inquiétait beau-coup ; mais elle espérait, à force de prières et de pénitence, lui gagner l’indulgence céleste et le faire entrer au paradis par une
– 160 – porte dérobée. – Aussi cancanière que le petit Daguet, elle ne croyait pas faire mal en contribuant à répandre la calomnie qu’il inventait et qu’elle prenait au pied de la lettre. « Il faut démas-quer le vice, pensait-elle, – M. Beaudout le dit toujours en chaire et M. Beaudout ne saurait se tromper. Et elle démasquait si bien le vice, qu’elle avait déjà empêché plusieurs mariages et forcé la fille du receveur à fuir Limoges avec son mari pour échapper aux mauvais propos des commères limousines. Elle adorait les confidences et les provoquait au besoin de son ton le plus mielleux :
– Parlez ! – Epanchez votre cœur, mon enfant, je suis un puits, je suis une tombe !
Et la confidence une fois échappée faisait le tour de la ville.
Gourmande, paresseuse, orgueilleuse de ses écus, car les Da-guet avaient maintenant 40,000 livres de rentes, bavarde, etc., etc., elle avait tous les vices prévus par le Décalogue, à l’exception d’un seul, et encore peut-être était-ce plus la faute de Daguet que la sienne, si ce fleuron manquait à sa couronne.
Quant à elle, elle se croyait tout simplement une sainte.
Sa fille avait quatorze ans ! Elle se nommait Claire, et c’était bien la plus délicieuse enfant que l’on pût voir. Si nous ne con-naissions pas la vertu à toute épreuve et la fidélité conjugale de madame Daguet, la vue de cette enfant pourrait nous faire faire des suppositions téméraires. – Elle ne ressemblait pas à sa mère, encore moins à son père. C’était une nature toute aé-rienne. Une tête de vierge sur un corps de séraphin. Comment vous détailler toutes les grâces, toutes les finesses de cette petite merveille de beauté et de distinction ? – De longs cheveux noirs, si longs qu’elle aurait pu marcher dessus ; un front pur, un peu haut, mais plein d’intelligence et encadré par une coiffure dont elle avait le secret et que je serais bien embarrassé de vous ex-pliquer… Cette coiffure pleine de goût faisait le désespoir de ses petites amies.
– 161 –
– Elle avait bien voulu leur montrer comment elle procédait, mais il leur manquait le principal, les cheveux ! et elles étaient encore trop jeunes pour oser en acheter. – Ses yeux, admira-blement fendus, étaient un peu creux, mais cela lui donnait un petit air soucieux qui lui allait, à ravir. Ils étaient bleus, d’un bleu tout particulier, un bleu gradué, si je puis m’exprimer ain-si… On pouvait suivre toutes ses impressions dans les variations de ton de ses prunelles. À l’état ordinaire, ses yeux étaient d’un bleu pâle tirant sur le gris… mais sitôt qu’une émotion quel-conque venait agiter l’âme de la jeune fille… qu’une pensée tra-versait son cerveau, ils devenaient plus foncés, et dans les transports de la joie ou de la douleur, – dans le paroxysme enfin de ses sensations, – ces yeux devenaient d’un bleu de roi qui les rendait presque noirs ! Son nez était le plus joli nez du monde et sa bouche un miracle de lignes et de fraîcheur ; sa lèvre supé-rieure relevait un peu et donnait au visage un certain cachet aristocratique. – C’était la bouche de la vierge de Murillo, avec laquelle elle avait du reste dans toute sa physionomie un air de parenté. Ses dents étaient transparentes et admirablement ran-gées ; son menton et son cou paraissaient copiés sur quelque statue grecque, et ses épaules rondes dont les contours fuyaient sans secousse terminaient, avec une poitrine pleine de char-mantes promesses, le buste le plus ravissant qu’il fût possible de voir. Toute sa personne en un mot était la grâce elle-même.
Elle était la joie de la maison et la perle du pays. Elle aimait ses parents à l’adoration, et, tout en se rendant parfaitement compte de leurs défauts et de leurs qualités – (elle avait un ju-gement remarquable pour son âge), – elle les respectait, fermait les yeux pour ne pas voir leurs travers, et se bouchait les oreilles pour ne pas entendre leurs perpétuelles médisances. Elle eut désiré une amie, mais elle n’en trouvait pas à son goût dans Li-moges. – Toutes les fillettes du pays étaient vaines, coquettes, présomptueuses, et elle voulait trouver un cœur pareil au sien ; aussi, attendait-elle avec impatience l’arrivée de mademoiselle Houlot, dont on lui avait dit le plus grand bien et dont la posi-tion la touchait beaucoup. Elle était tantôt rêveuse et tantôt
– 162 – joyeuse, – cela dépendait du temps, du froid, de la chaleur, du livre qu’elle quittait ou de l’oiseau qui passait, et cependant elle n’était pas capricieuse, elle était seulement impressionnable à l’excès et la moindre contrariété lui causait un violent chagrin, comme le moindre plaisir était pour elle une grande joie ! – Elle aimait à taquiner son grand frère Jules, comme elle l’appelait, et celui-ci se laissait faire comme ces bouledogues qui aboient après les colosses et se laissent patiemment tourmenter par les enfants.
– 163 –