Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 15 sur 22

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Le piège aux maris

XV La séparation

XV

 

 

La séparation

Le lendemain matin, une voiture de place conduisait à la gare du chemin de fer d’Orléans les dames Houlot. Assises silencieu-sement au fond du fiacre, sur lequel on a hissé les deux mo-destes petites malles de la jeune fille, les pauvres femmes se tiennent par la main, et de temps en temps se donnent de tendres baisers. Leur douleur, pour être concentrée, n’en est pas moins poignante ; la mère et la fille ne s’étaient jamais quittées, et depuis la mort de M. Houlot elles avaient vécu uniquement l’une pour l’autre. Rien n’était venu troubler ou amoindrir leur amour réciproque. Madame Houlot, après sa ruine, avait renon-cé à toutes les relations qu’elle avait formées dans les temps heureux. Jamais la pensée de se remarier ne lui était venue : elle était morte à l’amour et sa fille n’y était pas encore née. Celle-ci ne connaissait au monde que sa mère, et pour madame Houlot l’horizon s’arrêtait à son enfant. Cette séparation était donc doublement cruelle. Il semblait à chacune d’elles que leur âme se fendait en deux en quittant l’amie fidèle qui avait su rendre la misère supportable. Chez les femmes, l’amour maternel et l’amour filial sont bien plus puissants que chez les hommes. Il y a de ces caresses naïves qui ont quelque chose des caresses de l’amant, caresses pures et chastes, mais néanmoins ardentes et passionnées. Les femmes ont seules le secret des étreintes ner-veuses et des baisers sans fin. Quant à moi, rien ne m’a jamais semblé plus ravissant que cet échange de tendresse, que cette expansion familière de la fille à la mère et de la mère à la fille. Un père a toujours quelque chose d’imposant ; sa voix est rude, il a de grosses moustaches ou d’épais favoris, sa physionomie inspire plutôt la crainte que la confiance. La mère, au contraire, n’a que des sourires gracieux : ses joues sont douces et appellent à chaque instant le baiser ; ses mains savent caresser sans

 

– 145 – meurtrir, et sa voix a des sons harmonieux qui font vibrer les cœurs de ses enfants. – L’homme, toujours occupé au dehors, ne les voit qu’aux heures des repas ou le dimanche, quand il daigne consacrer le jour du repos à sa famille ; la femme, elle, est toujours là ; c’est l’ange du foyer. Quand l’enfant crie, le père jure, la mère embrasse. Et puis ces soirées charmantes passées en tête-à-tête au coin du feu, alors que la maman endort sur ses genoux, avant de le mettre au lit, le chérubin qu’elle a déshabillé devant la cheminée. Qui ne se rappelle, avec des larmes aux yeux, ces premiers jours de sa première enfance, où l’œil au guet, l’oreille tendue, cachant de temps en temps sa tête dans le sein maternel, on écoutait les histoires fantastiques que les mères savent seules inventer. Vous rappelez-vous la patience, le courage qu’elles montraient pendant vos petites maladies. Vous toussez, vite un lait de poule ! – As-tu les pieds chauds ? et elle se brûle presque la main pour communiquer, à vos petits pieds, la chaleur qu’elle vient d’absorber. Pendant ce temps l’homme est au café, au cercle, au théâtre, et quand il rentre et qu’il veut embrasser son enfant, celui-ci le repousse et murmure tout en-dormi : « Laisse-moi donc, – ta barbe pique trop fort ! »

Jusqu’au dernier moment, madame Houlot avait douté de leur séparation. Même lorsque sa fille eut signé chez Baratte, elle ne se rendait pas encore un compte exacte de la situation. Elle se sentait sous l’influence d’une surexcitation causée par l’excès de la misère où elles se trouvaient plongées, mais elle se disait tout bas : Ce n’est pas possible, je rêve ; c’est un affreux cauchemar, et je ne vais pas tardera me réveiller. Hélas ! main-tenant il n’y avait plus moyen de douter. C’était bien son mo-deste bagage qu’elle entendait au-dessus de sa tête, le fiacre était là, et c’était bien elle-même qui partait.

La voiture s’arrêta devant la gare, on était arrivé. Les deux malles furent portées aux bagages. Quand madame Houlot les vit placées sur la brouette et disparaître sous la voûte, elle ne put retenir ses larmes. C’était fini ! Il fallait se séparer ! Au mo-ment de prendre le billet, elles furent surprises de trouver le

 

– 146 – guichet fermé ; elles regardèrent alors la grosse horloge qui as-siste froidement à toutes les péripéties de ce drame intime, sou-vent si douloureux, qu’on appelle un départ. Oh bonheur ines-péré ! elles s’étaient trompées d’une heure ! Encore une heure pour se voir, pour s’embrasser, pour se promettre, pour la cen-tième fois, de s’écrire toutes les semaines au moins ! Elles pas-sèrent cette heure dans un petit café situé sur le boulevard de l’Hôpital, et là, madame Houlot adressa à sa fille ses dernières recommandations.

– Mon enfant, lui dit-elle, ta position va te créer, dans les commencements, bien des soucis et des embarras. – Habituée à être chez toi, tu auras quelque peine à vivre chez des étrangers. – Que ta conduite soit toujours la même, et dès les premiers jours sois ce que tu dois être tout le temps de ton séjour à Li-moges. Sois polie, affectueuse même pour les dames Daguet, réservée avec le mari et le fils, froide, mais sans raideur, avec les domestiques. Ne te familiarise avec personne, surtout avec ton élève. Sois son amie et son guide ; mais ne permets jamais qu’elle te traite légèrement ; il faut qu’elle t’aime en te respec-tant. Dans le monde, parle peu et écoute beaucoup. Ne contrarie personne et surtout ne fais jamais de pédantisme. C’est à ton élève seulement que tu dois des leçons. Donc, si dans le courant d’une conversation générale quelqu’un avance une fausse pro-position, commet une erreur historique ou géographique, etc., ne relève pas ces fautes devant l’assemblée ; prends-en bonne note, et le lendemain, seule avec ton élève, rétablis les faits sous leur véritable jour. Si l’on te demande de jouer un morceau, ne te fais pas prier ; mais ne donne que tout juste ce qu’il faut pour prouver que tu connais le mécanisme de l’instrument et ne te livre pas aux instincts entraînants de l’inspiration. Ne mets que le sentiment gravé dans ton exécution, et garde pour la solitude les trésors de l’harmonie et de l’expression que tu as si vite amassés. Les jeunes filles et les jeunes femmes, en province sur-tout, ont toutes la prétention d’être des musiciennes consom-mées : laisse-les à leur douce erreur et ne les fais pas tomber du haut de leur petite vanité en faisant parade de tes talents. Sois

 

– 147 – gaie sans éclat, évite avec soin de te placer en avant ; mais si l’on cherche à te mettre au dernier rang, reprends tranquillement ta place et songe que tu es l’égale de tous. Si l’on te prie de chanter, refuse net. Tu ne dois pas le faire, cela te mettrait trop en évi-dence. Pour la danse, tu peux te permettre le quadrille ; mais n’accepte jamais d’invitations pour les danses de caractère, il ne serait pas convenable que ton élève te vît valser, polker ou ma-zurker. Une chose dont je te recommande particulièrement de te souvenir, c’est de ne montrer jamais de préférence pour per-sonne. Cela est de la dernière importance dans ta position. Tu ne dois donner prise ni à la jalousie, ni à l’envie. Si ton élève en est digne, aime-la : mais ne le lui laisse pas trop voir. Quant aux jeunes gens qui fréquentent la maison des Daguet, qu’ils soient pour toi comme s’ils n’existaient pas. Quelques-uns te feront la cour peut-être ; n’aie pas l’air de le remarquer et ne lis jamais une lettre, n’accepte jamais une fleur. Toutes ces petites choses sont puériles ; mais la société ne vit que de puérilités. Encore un mot : ne fais de confidence à qui que ce soit et n’en accepte de personne. Si par hasard dans une discussion politique ou reli-gieuse on invoque ton jugement, récuse-toi net… Ce sont des terrains brûlants où une femme, surtout une femme dans une position dépendante, ne doit mettre le pied qu’avec la plus grande précaution, et, comme ces passions de systèmes sont les plus exclusives et les plus enracinées de toutes, il faut craindre de se prononcer entre plusieurs opinions si l’on veut conserver la bienveillance de tous… Voilà ce que j’avais à te dire, mon en-fant ! C’est le dernier sermon que je te fais peut-être ; mais je sais que tu m’en sauras bon gré. Du reste, sois ce que tu as tou-jours été : loyale et sage ! Tout le bonheur de ta vie est dans ces deux mots !

L’heure qui leur était accordée fut bien vite écoulée. – Il fallut se séparer. – Au dernier moment, les deux femmes avaient re-pris une physionomie presque sereine, et elles s’embrassèrent avec effusion, mais sans pleurs ni tristesse. Pauvres âmes qui s’imposaient chacune une torture sans nom pour épargner un chagrin à l’autre ! car si l’une d’elles eût laissé déborder le trop

 

– 148 – plein de son cœur, c’en était peut-être fait pour ce soir, du moins, du départ de l’institutrice…

La cloche du départ a sonné… Madame Houlot serre encore une fois dans ses bras son enfant adorée, puis, tandis que sa fille entre dans la salle d’attente, elle s’assoit sur un des bancs qui garnissent la gare, et, là, donne enfin un libre cours à sa dou-leur. Puis elle tombe dans une sorte de prostration doulou-reuse ; – minuit venait de sonner, et elle n’avait pas encore bou-gé de son banc. Un homme de service, qui l’avait remarquée depuis quelques heures, toujours à la même place, craignit qu’elle ne fût malade et vint la tirer doucement par son châle.

– Eh ! madame, voulez-vous donc coucher dans la gare ?

– Ah ! pardon, monsieur, dit alors madame Houlot qui sem-blait sortir d’un sommeil pénible, pardon, je pars.

Et elle s’éloigna à pas lents : elle ne pouvait se résoudre à abandonner ce lieu où elle avait vu sa fille pour la dernière fois peut-être. – Ainsi qu’on souffre à s’éloigner du cimetière où l’on vient de déposer le corps d’un être chéri, – ainsi madame Hou-lot ne s’arracha-t-elle que péniblement de cette gare, gouffre immense qui venait d’engloutir son enfant.

Pendant ce temps, la jeune fille roulait vers Limoges où nous la précéderons pour faire connaissance avec les nouveaux per-sonnages qui doivent venir prendre leur place dans cette his-toire.

 

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