Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 18 sur 22

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Le piège aux maris

XVIII Les talents du jeune Daguet.

XVIII

 

 

Les talents du jeune Daguet.

Jules Daguet avait vingt-deux ans. Lorsque sa sœur l’appelait mon grand frère, c’était par flatterie sans doute, car le pauvre garçon était loin de mériter cet adjectif. Plus petit encore que son père, il était, en outre, presque bossu. Ses épaules inégales étaient voûtées, son dos large, ses bras longs et nerveux, le mi-lieu du corps déjà presque obèse, et le tout reposait sur deux jambes effilées, courtes, et qui ne rappelaient en rien le Bacchus indien. Sa figure était assez expressive et il ressemblait à son père, mais en laid. Une légère moustache blonde, qu’il retrous-sait avec prétention, et une naissante impériale au menton donnaient à sa physionomie quelque chose de burlesque. Joi-gnez à cela des lunettes vertes que la faiblesse de sa vue lui im-posait, et vous aurez le portrait de Jules. – À première vue, avec ses longs cheveux filasse qu’il laissait croître trop longs, il res-semblait assez à une de ces têtes sataniques qui sortent inopi-nément des boîtes à surprise. Cependant, peu à peu, on s’habituait à cette figure qui ne manquait pas d’originalité. – Jules Daguet avait une santé déplorable. Toujours dans les mains des médecins ou des apothicaires, il ne guérissait jamais. – C’était le premier né des Daguet et ils avaient réussi leur pre-mier ouvrage. – En sa qualité d’aîné, il hérita de tout ce que ses parents pouvaient avoir de mauvais dans le sang. Son père qui possédait Voltaire dans sa bibliothèque, avait sans doute lu, lorsqu’il était saute-ruisseau, l’Émile de Jean-Jacques. Il voulut essayer d’élever son fils à la mode de la nature, et, sous prétexte de le rendre fort et sain, il le tortura dès sa naissance, en lui fai-sant suivre un régime impossible. Dès l’âge de quatre ans, le père Daguet avait pris la haute main sur l’éducation du bambin et madame Daguet, confiante en son époux, le lui avait aban-donné. – À quatre heures du matin, M. Daguet père entrait dans

 

– 164 – le cabinet où reposait Jules. – Il le réveillait en sursaut, lui enle-vait sa petite chemise et le plongeait dans une cuve d’eau froide. Ensuite, il le faisait s’habiller et courait les champs avec lui jus-qu’à 8 heures, heure à laquelle on prenait le café au lait. Le pauvre enfant revenait exténué et le père disait sentencieuse-ment : « Dans quelques années, notre fils sera un hercule ! » – Lorsque vint l’âge des études, M. Daguet qui, non seulement, voulait un hercule pour rejeton, mais qui, encore, aspirait à lais-ser au monde au moins un Newton ou un Vaucanson, lança son fils dans les études les plus compliquées et les plus variées. – Jules travaillait 9 à 10 heures par jour. Il apprit à la fois le fran-çais, l’anglais, la géométrie, la musique et le dessin. Le jeune Daguet avait, il faut le dire, l’amour du travail poussé au su-prême degré, et son père était bien souvent obligé de l’arracher à une équation du troisième degré, ou à une résolution de sep-tième diminuée. – Le jeune Jules avait pour professeur un Jé-suite enragé de travail qui tenait à gagner son argent et il faisait piocher, ainsi que disent les collégiens, le fils Daguet, comme un nègre. – Il ne regrettait qu’une chose, ce brave Jésuite, c’était que M. Daguet se fût fortement opposé à ce que son héritier présomptif mît jamais son nez dans un dictionnaire grec ou la-tin. – Il résulta de cette combinaison morale et physique, de cette alliance de bains froids et de leçons interminables, qu’à l’âge de dix-huit ans le jeune Daguet, qui avait fini son éduca-tion, – se trouva malingre, chétif, malsain, à moitié bossu et bon à rien ! Il avait tout effleuré, rien approfondi. – On a beau savoir par cœur les huit livres de Legendre, traduire à coups de dic-tionnaire le Robinson Crusoé de Roberston, mettre à peu près l’orthographe et suer sur le manche d’un Stradivarius, on n’est pas capable, pour cela, de lever le plan d’un carré de choux, de comprendre Byron, d’écrire un sonnet ou de déchiffrer du Viotti devant son portier ! – Grâce au mode d’instruction paternelle, Jules qui aurait pu, comme tout autre, avoir de la santé et du sens commun, en était arrivé à ne posséder ni l’un ni l’autre. – Et cependant Jules se croyait fort ! – Il se trouvait sincèrement savant et artiste. – Son père, dont la modestie égalait le talent,

 

– 165 – avait été son professeur de dessin et lui avait appris cet art, qu’il possédait au suprême degré, de peindre à l’eau et à la couleur, les natures mortes. Les raisins, les poires et les oranges de Jules étaient encore plus insensés que ceux de son père. – La raison de ce phénomène est bien simple : – au lieu de donner l’original pour modèle, le vaniteux Daguet avait fourni ses propres co-pies… Mais l’ambition du fils dépassait celle du père et, un ma-tin, pour la fête de madame Daguet, Jules présenta au couple encore ensommeillé une aquarelle de sa composition : c’était un Amour aiguisant des flèches. – Le père sauta en bas du lit, pres-sa son fils sur son cœur et lui dit : Tu seras la gloire de Limoges !

L’Amour fut encadré et placé à l’endroit le plus voyant du sa-lon. – Tous les amis et habitués de la maison furent de l’avis du père Daguet et la mère arrosa de ses larmes l’enfant bien aimé qui usait si habilement des dons que le Seigneur lui avait prodi-gués. – Il nous a été donné de voir cette aquarelle et nous sommes restés en extase. – Figurez-vous quelque chose de rose (la couleur chair n° 4), avec une tête d’Albinos, des saucissons pour jambes et des bouts de boudin pour bras ; un carquois qui, par un miracle d’équilibre se tenait ferme, sans lisière ni cour-roie, sur quelque chose qui avait la prétention d’être un dos, prétention nullement justifiée ! – une roue de brouette qui tournait sans manivelle, et vous aurez une idée de l’Amour ai-guisant ses flèches !

Jules avait mieux réussi dans ses études sur le violon. – Il était parvenu, à force de travail, à dompter cet instrument ter-rible, il jouait assez correctement les morceaux qu’il avait étu-diés pendant un mois et, grâce à la complaisance de mademoi-selle Sophie Duchêne, dont nous parlerons tout à l’heure, il al-lait bravement en mesure. Mais, si l’on reconnaissait au passage les notes de l’air qu’il traduisait, l’on ne reconnaissait pas l’intention du compositeur. Jules n’avait que le métier, il n’avait pas le goût, – et s’il lui arrivait parfois de vouloir mettre un peu d’expression dans son chant, c’était toujours à faux qu’il frap-pait. Il avait appris l’harmonie théoriquement, comme un soldat

 

– 166 – apprend la charge en douze temps ; mais cela ne lui servait à rien. L’harmonie est en musique, ce que la grammaire est en littérature. Vous pouvez écrire mille phrases à la suite les unes des autres, et ces phrases, seront bien françaises, bien orthogra-phiées, bien ponctuées ; – cependant ces phrases en dépit de leur correction, n’auront aucun sens. Il en était de même, en musique, pour Jules Daguet ; il écrivait sur quatre portées des accords innombrables, tous plus justes les uns que les autres : pas de quintes à la suite les unes des autres, pas d’octaves dou-blées, – mais aussi pas de mélodie. Du bruit, toujours du bruit, rien que du bruit ! – Or, en musique, comme en littérature, ce n’est ni le bruit ni la phrase qui constituent le véritable mérite d’une œuvre, c’est l’idée. L’harmonie n’est que l’accessoire, obli-gé il est vrai, mais toujours accessoire, de toute idée musicale ou littéraire. L’idée domine partout dans les arts… C’est une belle et noble jeune fille, qu’il faut parer du mieux que l’on peut. – L’une est la reine, l’autre n’est que la dame d’atours ; en un mot l’harmonie n’est que l’habilleuse de l’idée. – Or, Jules avait le fonds du costume nécessaire, mais il n’habillait que des manne-quins avec sa soie et son velours.

Il était cependant fou de musique, et, chaque semaine il don-nait un concert dans le salon de sa mère. Deux violons, un vio-loncelle et un piano étaient les éléments de ces petites fêtes mu-sicales, qui, du reste, marchaient parfaitement, grâce à de nom-breuses répétitions et surtout grâce au talent remarquable de mademoiselle Duchêne, pianiste consommée et convaincue, qui conduisait le quatuor et savait à propos ramener les égarés dans la bonne voie, et sauver les passages périlleux par une exécution brillante et rapide. – Le second violon était tenu par un jeune homme de dix-neuf ans, Roger, fils d’un riche horloger de la ville ; le violoncelle, par un vieil Allemand du voisinage, qui ne manquait pas de talent. Il va sans dire que le premier violon appartenait à Jules Daguet. – Et c’est pour le premier violon surtout que la gracieuse mademoiselle Duchêne se montrait prodigue de services discrets. – Que de traits avortés aux répéti-tions, elle lui a sauvés le soir ! – Combien de fois, lorsque, suant

 

– 167 – et haletant, le pauvre Jules commençait à perdre la tramontane, n’a-t-elle pas vigoureusement attaqué le chant, lui laissant ainsi le temps de se remettre et de reprendre haleine.

Jules apportait une telle ardeur à tout ce qu’il faisait, que chaque concert était pour lui un travail fatigant. – Il ne quittait sa chaise que moulu et brisé. – Aussi, en le voyant si actif et si échauffé, son ami Gabriel, un jeune habitué de la maison Da-guet, murmurai-t-il à l’oreille de mademoiselle Éméla, jeune fille à l’œil noir : « Ce pauvre Jules, regardez-le donc, – ne di-rait-on pas qu’il scie du bois ! »

 

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