Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 16 sur 22

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Le piège aux maris

XVI À Limoges

XVI

 

 

À Limoges

Descendons du chemin de fer, tournons à gauche et passons sous l’arc-de-triomphe, dit Porte-du-Soleil, nous voilà dans Li-moges. Clic, clac, clic, clac ! Les oreilles ont peine à s’habituer à ce bruit qui semble particulièrement désagréable aux Parisiens. C’est qu’à Limoges tout le monde, ou presque tout le monde, porte des galoches, espèce de chaussure moitié sabot, moitié soulier, dont la semelle est en bois. Cette chaussure commune à tous est nécessitée par la nature du pavage de la bonne ville de Limoges. Le grès est inconnu dans ce chef-lieu d’un des plus beaux départements français. Dans certaines villes telles qu’Orléans, Rouen, Rennes, etc., on emploie une sorte de caillou ovale pour paver certaines rues ; mais au moins on a la précau-tion, la bonté si vous aimez mieux, de placer les cailloux à plat. Ce système a bien son désagrément, et quand on a l’habitude de fouler le bitume, la dalle ou le large grès de Fontainebleau, on a de la peine à se tenir en équilibre sur ces petites billes : à chaque instant le pied se fourvoie entre deux pierres, et l’on est fort heureux d’en être quitte pour une bottine déchirée ou pour une entorse. Mais ce pavage n’est encore qu’un lit de roses auprès de celui de Limoges. Par une bizarrerie dont nous avons cherché la cause pendant bien longtemps, sans l’avoir jamais trouvée, l’édilité limousine s’obstine à faire placer lesdits petits cailloux sur champ, c’est-à-dire la pointe en l’air ! Horrible supplice pour celui qui, dès son jeune âge, n’a pas cultivé la danse des œufs où la course sur des goulots de bouteilles que réussissait si bien le clown Auriol. Aussi, au bout de quelques jours, le voyageur se décide à mettre ses bottes au fond de sa malle et, adoptant la chaussure de bois, vient augmenter le nombre des clic clac ! clic clac ! qui l’ont abasourdi à son arrivée. Du reste, Limoges seule a le secret de rendre jolies ces chaussures si dédaignées des ci-

 

– 150 – tadins de Paris. Il faut voir les fines galoches des riches artisans du pays ! vernies, coquettes, avec de charmantes bouffettes de toutes couleurs, au milieu desquelles brille une agrafe d’argent ou d’acier poli ! Ces petits sabots rendent le plus vilain pied ado-rable. C’est à n’y pas croire, en vérité. – La ville est propre dans quelques quartiers, dans le centre principalement, et nous ne sortirons pas de cette partie de la cité limousine, à moins que ce ne soit pour aller au Bois d’amour, délicieuse promenade, où messieurs les militaires et mesdames les blanchisseuses échan-gent de doux propos et justifient le nom poétique de ce lucus de Cupidon – Caporal !

Mais quelle est cette longue file de spectres noirs, gris et blancs, avec des cierges à la main et d’immenses cagoules poin-tues sur la tête ? Les capuchons abaissés tombent jusqu’aux ge-noux et deux trous pratiqués devant les yeux permettent de se diriger. Ce sont les pénitents qui vont, un cierge à la main, faire une procession dans la ville. Ils chantent tous du nez et en faux bourdon les louanges d’un saint quelconque et quêtent de mai-son en maison pour les âmes du purgatoire. Pour celui qui n’a jamais vu pareille procession, il y a un certain intérêt à cette marche lente, à ces cierges et à ces longs capuchons pointus. Cela rappelle vaguement l’Espagne ; on sent dans l’air comme un parfum d’inquisition, et on cherche machinalement des yeux le pauvre hérétique que l’on va brûler. Rassurons-nous, la mode est passée dans le beau pays de France de brûler les gens, pour une discussion théologique ou politique. Il y a d’autres moyens de prévenir les abus qui naissent de l’envie irrésistible qui a tou-jours entraîné le peuple français à parler des affaires de son pays, dans des carrés de papier vulgairement appelés journaux. On ne brûle plus les hommes, on brûle les carrés de papier en question. On ne torture plus les auteurs de libelles, on se con-tente d’enterrer vivantes toutes les idées qui ont le malheur de lever le nez sans la permission des autorités constituées. Autres temps, autres mœurs ! Heureusement que les idées du peuple français ont la vie dure et sont d’humeur reproductive ! À la place où l’on enterre une idée, il en pousse dix autres, et c’est un

 

– 151 – assez ingrat passe-temps que cette chasse d’un gibier qui renaît et pullule de lui-même.

Mais laissons l’autorité se tirer d’affaire comme elle pourra, et revenons à nos pénitents gris, blancs et noirs ! – Si le jour, la cérémonie vous a paru quelque peu solennelle, le soir il n’en est plus de même. Les quêtes à domicile sont finies et les pénitents, rabattant leurs cagoules et retroussant leurs robes, retournent à leur domicile. – Le dépôt de l’argent ne se fait que le lendemain.

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Abandonnons-les donc et entrons dans la superbe église de Saint-Martial ! Aux murs, aux pilastres, de tous les côtés, vous verrez pendus… des petites jambes, des bras en cire blanche, ou bien des tableaux représentant la Vierge au milieu d’un nuage bleu de Prusse, apparaissant à un homme en habit noir, ou à un matelot, ou à une mère en pleurs, etc. Le personnage accessoire des tableaux change à chaque cadre nouveau, mais la vierge au nuage bleu de Prusse est la même partout ; il y a quelque part une fabrique spéciale de ces petits tableaux carrés et cela s’expédie à Limoges, à Lyon pour la gentille Notre-Dame de Fourvières, à Rennes, à Saint-Malo et partout où la superstition est le plus en honneur. Mais au moins, cette superstition-là ne fait de mal à personne. Et d’ailleurs les ex-voto sont dans l’intérieur de l’église et chacun est maître de faire ce qu’il veut dans sa maison.

Une autre cérémonie assez curieuse a lieu à Limoges : c’est la cérémonie de la châsse de saint Martial. Tous les ans, à la fête du patron de la ville, on promène en grande pompe la châsse du saint ; on fait des prières particulières et, pour terminer la fête, on fait entrer dans la châsse un jeune homme estropié : au bout de dix minutes, il en sort complètement guéri ! ! !

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Le peuple croit fermement aux miracles de saint Martial, et on serait fort mal venu de chercher à l’en dissuader !

 

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Sortons de Saint-Martial, et pénétrons dans la rue du Clo-cher, une des plus commerçantes de la ville, bien qu’elle soit un peu trop étroite et trop en pente.

Au n° 10, nous voyons une grande maison. Entrons-y pour faire connaissance avec la famille Daguet.

 

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