Le piège aux maris
XXI Tentations.
XXI
Tentations.
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme !
(Tartufe).
L’arrivée de mademoiselle Houlot ne changea en rien les ha-bitudes de la maison Daguet ; seulement les quatuors étaient devenus des quintettes, car Jules avait prié mademoiselle Hou-lot de vouloir bien tenir le piano à quatre mains avec la Mexi-caine. L’institutrice se prêta complaisamment à ce désir du fils de la maison, et les concertos, les symphonies, les sonates et les pastorales allèrent leur train crescendo. La passion musicale prenait chaque jour de nouvelles forces dans le cœur du jeune Daguet. Toute la ville parlait de ces merveilleux concerts et c’était à qui inviterait la famille Daguet à ses soirées. Ces jours-là, Jules était comme un fou. Dès cinq heures du matin, il réveil-lait toute la maison aux accords de son violon. – À huit heures, il demandait une petite répétition à X…, à dix heures, il cassait une croûte, avalait un verre de vin, et courait chez la Mexicaine pour faire une seconde répétition. – À midi, il arrivait chez la personne qui donnait la soirée. – Il s’emparait du salon, et, un mètre à la main, il calculait la place que devait occuper son or-chestre : – tant pour le piano, tant pour le violoncelle, tant pour les deux violons. – Il tourmentait les domestiques pour leur faire placer convenablement les fauteuils, les chaises et les ban-quettes destinés aux spectateurs.
Bref, il mettait tout sens dessus dessous, dans la bienheu-reuse maison où le soir il devait verser des flots d’harmonie. Tout en nage, il courait chez ses complices en concerts, et, suivi d’un commissionnaire et d’une voiture à bras, il faisait charger le violoncelle, les violons, les pupitres et les tabourets à pivot
– 183 – qu’il avait fait faire exprès pour sa musique de chambre. Si la maison où devait avoir lieu la solennité n’avait pas de piano, il y faisait transporter le sien. – Puis, après avoir convenablement tout disposé, quand le piano était placé, les pupitres calés, et les bougies éméchées… quand il avait arrangé les cahiers de mu-sique dans l’ordre voulu, disposé les tabourets et préparé quelques morceaux de colophane de rechange, il revenait dîner à la maison, mais dîner fort légèrement ; puis il procédait à sa toilette invariablement composée d’un habit noir à queue de morue, d’un pantalon à sous-pieds, d’escarpins découverts or-nés d’une rosette, d’une cravate blanche et d’une chemise à ja-bot, avec bouts de manchettes plissées. – Une fois qu’il était prêt, il fallait que toute la maison fût sous les armes. – Il gron-dait sa sœur qui commençait seulement à s’occuper de sa co-quette coiffure ! Il pressait sa mère qui n’en allait que plus len-tement, suivant l’habitude des gens méthodiques qui perdent la tête, sitôt qu’on vient déranger leurs habitudes lentes et cir-conspectes. Quant à mademoiselle Houlot, elle était toujours prête la première, et Jules lui en savait un gré infini. Arrivaient alors le cousin Hilarion et la délicate Éméla. – Cette dernière aidait sa cousine. – Hilarion prenait un journal. Le père Daguet, enveloppé dans une robe de chambre puce, dormait déjà au coin de son feu, car il allait peu dans le monde, et Jules se promenait de long en large, pestant et maugréant contre la lenteur des femmes. L’aiguille marchait toujours, et ni sa mère, ni sa sœur ne faisaient mine de se hâter !
– C’est déplorable ! nous allons arriver trop tard, et encore il nous faut prendre les dames Duchêne en passant ! – C’est dé-plorable, c’est déplorable !
Et il se laissait tomber sur une chaise, sur le dos de laquelle il essayait avec ses doigts, des démanchements inconnus jus-qu’alors.
– Si cela doit durer – je pars devant, avec mademoiselle Hou-lot et Hilarion. Qu’en pensez-vous, Hilarion… ?
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– Mon Dieu, moi… je ne vois qu’une chose !
Et l’ex-buraliste exhibait sa large tabatière et s’administrait un dé de tabac.
Enfin tout le monde était prêt. – Jules ouvrait la marche ; Hi-larion donnait le bras à sa cousine ; Claire et mademoiselle Houlot, bras-dessus, bras-dessous, suivaient la caravane en ca-quetant de choses et d’autres. Mademoiselle Houlot avait pris en grande affection la charmante enfant qui lui était confiée ; ses beaux projets de tenir son élève à distance s’étaient évanouis devant cette nature primesautière, toute d’affection et de câline-rie. Ce n’étaient plus l’institutrice et son élève, – c’étaient la sœur aînée et la sœur cadette. – Éméla tenait l’autre bras de mademoiselle Houlot, et, sans dire un mot, écoutait le charmant babillage des deux bonnes amies qu’elle aimait, elle aussi, de tout son cœur. Elle n’était point froissée de ce que l’on ne la mê-lât pas à la conversation. Elle se disait que, probablement, elle n’avait pas assez d’esprit pour entrer en lutte avec ses deux compagnes et elle se contentait du lot qui lui échoyait, tout mo-deste qu’il fût. Cette mièvre créature n’était pas plus développée au moral qu’au physique, mais elle faisait preuve d’un grand jugement en ne se mêlant pas la plupart du temps, aux causeries et aux divertissements de ses jeunes amies. Nous avons au bout de la plume une phrase qui pourrait, à notre sens, donner une idée du caractère de cette enfant, et prouver qu’elle ne manquait pas de tact. Voici cette phrase que bien des lecteurs prendront, sans doute, pour une Lapalissade ; mais qui cependant, toute biscornue qu’elle soit, nous semble avoir sa raison d’être :
« Il faut avoir énormément d’esprit pour savoir que l’on n’est qu’une bête ! »
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Tout alla bien pendant six mois. Claire, faisait des progrès ra-pides. Madame Daguet était enchantée, et le père Daguet enra-geait de ne pouvoir placer un de ces mots caustiques qu’il ché-
– 185 – rissait, à propos de la jeune institutrice ; mademoiselle Houlot était invulnérable. D’une humeur toujours égale, d’une complai-sance sans bornes, comme sans servilité, tout le monde l’adorait, c’est le mot ! – Ainsi se trouvait-elle, sinon heureuse (pouvait-elle être heureuse sans sa mère), du moins calme et tranquille. Tous les mois elle envoyait cent francs à madame Houlot, et quand elle jetait dans la boîte la lettre qui contenait le précieux mandat, elle sentait passer dans son cœur comme un rayon de soleil. Si une larme furtive perlait le long de ses cils adorables, c’était une larme d’amour et de reconnaissance en-vers le Dieu bon qui lui permettait d’assurer l’existence de ce qu’elle avait de plus cher au monde.
Cependant un grand changement s’opérait dans la personne d’un des membres de cette famille. Jules subissait une trans-formation. La vue de mademoiselle Houlot avait fait naître dans ce cœur, si innocent jusque-là, des sensations dont il s’était ef-frayé tout d’abord. Peu à peu, il se familiarisa avec de certaines pensées, qui, quelque temps auparavant, lui eussent paru des crimes. Il devint inexact aux offices, au grand scandale de sa mère. Il ne sortait plus de la maison et ne rendait plus de visite à la Mexicaine, qui sentait et devinait trop bien les motifs de cet abandon. Il jetait parfois, à la dérobée, des regards étranges sur l’institutrice, et, quand ils faisaient de la musique ensemble, ses lunettes vertes tremblaient comme agitées par un mouvement convulsif. Il ne voyait pas les notes et estropiait tous les pas-sages.
– Qu’avez-vous donc ? lui disait mademoiselle Houlot.
– Rien… un peu mal à la tête !
Et il s’enfuyait dans sa chambre, où il restait seul, sans lire, sans écrire, nous n’osons pas dire sans penser, des heures en-tières. Peu à peu sa taille se voûta davantage, son nez bourgeon-na comme sous l’influence des liqueurs fortes… Ses mains tremblaient et ses jambes déjà si maigres n’étaient plus que des ombres ; – ses yeux se cernaient et ses lèvres remuaient comme
– 186 – s’il eût parlé, quoiqu’aucun son ne se produisît. – Personne ne s’apercevait de rien, sinon la Mexicaine qui, fort instruite pour son âge, devinait le motif de ce dépérissement anormal. – Quel-quefois, il sortait à la brune et, avisant un commissionnaire qu’il ne connaissait pas, il lui donnait un carré de papier où était écrit le nom d’un ouvrage qu’il n’osait acheter lui-même et que le commissionnaire lui apportait dans le coin obscur où il l’attendait. Alors, cachant avec soin le livre sous un gros paletot qui le couvrait, il rentrait sans rien dire à personne, se blottis-sait dans son lit, et dévorait l’ouvrage dont il venait de faire l’acquisition. – Il se fit ainsi une bibliothèque soigneusement renfermée dans une malle dont la clef ne le quittait jamais. Fau-blas, Piron, Parny, etc., etc. ; il avait amassé une collection com-plète. Mais cela ne suffisait pas à sa mortelle curiosité.
Il aimait… Il aimait d’un amour insensé, hideux et tout maté-riel, la charmante mademoiselle Houlot. – Ce bossu, cet être laid, rabougri, malsain et dont les paupières rouges trahissaient les nuits passées dans des rêves étranges ; il aimait… mais non de cet amour pur qui fait pardonner bien des fautes et qui trouve son excuse en lui-même. – Il aimait comme aiment les satyres, – comme Claude Frollo aimait la Esméralda !
Lui, jusqu’alors si craintif, lui qui se sauvait de la porte d’un bal où il y avait des mauvaises femmes… il osa prendre des le-çons de débauche !
Et quand il se crut assez instruit, il se résolut à commettre le crime le plus épouvantable qui existe sur terre ; il s’était fait froidement ce raisonnement :
« – Je suis laid, elle est belle ! Jamais elle ne voudra de moi… Lui faire la cour, cela ne m’avancerait à rien… Eh ! bien, je l’aime, je la veux et elle sera à moi… Une fois ma maîtresse, elle se taira : elle aura peur du scandale… Je lui promettrai le ma-riage... Je l’épouserai… Mais je la veux… Je la veux !…
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Et, en proie à une fureur horrible, il se roulait sur son lit en poussant des rugissements de bête féroce.
Une nuit, tout dormait. Deux heures venaient de sonnera Saint-Martial… La pluie tombait à flots… le tonnerre retentissait d’instant en instant, et une atmosphère lourde et sulfureuse pe-sait sur la ville de Limoges. Alors, se levant de son lit comme un voleur qui va briser un secrétaire, comme un assassin qui va frapper une victime… Jules vêtu seulement d’un pantalon, pieds nus, armé d’une lanterne sourde, sortit à pas de loup et se diri-gea vers la chambre bleue occupée par mademoiselle Houlot. Il s’arrêta, haletant, devant la porte de sa sœur et écouta attenti-vement. – Rien ! – Elle dormait ! – Arrivé à la porte de l’institutrice, il s’arrêta encore… Son cœur battait violemment et semblait prêt à briser les parois de sa poitrine. – Il essuya avec sa manche, les gouttes de sueur froide qui ruisselaient sur son front brûlant, et, d’une main frémissante, il commença à mettre la clef qu’il avait fait faire le matin, dans la serrure. – Il tourna doucement, doucement, et le pêne cédant à la pression s’écarta sans bruit de la gâche. – Alors, il passa son corps difforme par la porte entrebâillée et il écouta. Il n’entendit que la respiration douce et régulièrement cadencée de la jeune institutrice, dont la bouche entrouverte laissait échapper ces mots : ma mère !
– Ta mère ne te protégera pas cette nuit ! murmura le petit bossu…
Il se précipita dans la chambre.
Jetons un voile sur cette scène effroyable… et hâtons-nous d’ajouter, qu’aux cris réitérés de la jeune fille, tout le monde accourut bientôt dans sa chambre… Jules, hideux de colère et de rage, en voyant sa tentative échouer, avait bondi dans une en-coignure, lorsqu’il avait entendu du bruit. – Mademoiselle Hou-lot était en proie à une attaque de nerfs ! – Le père Daguet res-tait hébété et la bonne madame Daguet tomba sur ses deux ge-noux, et, dans sa douleur insensée, sans se rendre un compte
– 188 – exact de ce qu’elle faisait, se mit à chanter le De profundis !… Seule, la petite Claire rendait des soins à sa bonne amie…
Quand mademoiselle Houlot revint à elle, Jules et son père avaient disparu… Madame Daguet lui faisait respirer du vi-naigre… et Claire lui tapait doucement dans les mains.
– C’est un accès de folie, dit madame Dagnet, mon innocent est incapable…
– Je ne sais ce que c’est, madame, mais je partirai demain.
Claire fondit en larmes ; madame Daguet se remit à genoux et récita, pour son malheureux fils, – les sept psaumes de la péni-tence.
Mademoiselle Houlot tint parole et partit, sans avoir revu Jules, qui s’était enfermé dans sa chambre. Elle reprit le chemin de fer de Paris, après avoir serré Claire et madame Daguet sur son cœur.
– Soyez tranquilles – je serai discrète.
Ce fut son dernier mot.
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Madame Houlot, en voyant revenir inopinément sa fille, de-vina qu’un nouveau malheur allait encore augmenter la somme de leurs infortunes.
L’institutrice lui raconta tout et sa mère lui dit :
– Tu as bien agi ! Oh ! le vilain homme ! Mais que faire main-tenant ?
– Tout n’est pas désespéré… Il nous reste madame de Vin-zelles.
– Mais tu te rappelles ce que le bon M. Baratte nous en a dit. – Prends garde, ma fille !
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– Ne crains rien, ma mère. Je serai forte. Et puis ton amour sera toujours là, devant mes yeux, et me soutiendra dans les épreuves qu’il plaira à Dieu de me réserver encore.
– Va donc chez madame de Vinzelles ! dit la mère en soupi-rant.
FIN DU PIÈGE AUX MARIS.
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