Le piège aux maris
VI La crémerie et le boudoir.
VI
La crémerie et le boudoir.
Pauvre Titi !
Nous ne dirions pas la vérité, toute la vérité, rien que la véri-té, si nous voulions faire croire qu’elle eut quitté sans émotion la marchande à la toilette. Son petit cœur battait bien fort ! Au moment de se laisser glisser sur une pente fatale, à l’heure déci-sive où l’honnête chrysalide allait se transformer en un malsain papillon de nuit, sa pensée et son regard se reportaient involon-tairement en arrière ! Les souvenirs de l’existence laborieuse menée jusque-là, les joies de la pauvre mansarde, les parfums de l’humble giroflée en fleurs sur la fenêtre du cinquième étage, lui adressaient un reproche sous forme de dernier adieu ! Mais à quoi bon plaider une cause, même bonne, devant un juge pré-venu ; le sentiment légitime du devoir accompli, peut-il avoir une éloquence persuasive lorsque s’ouvre, devant des yeux de seize ans, un horizon infini de plaisirs, de jouissance et de luxe ; à quelles transactions malhonnêtes ne conduit pas la perspec-tive de robes de soie, de plumes ondoyantes, de bijoux étince-lants et d’un mobilier de palissandre ?
L’hésitation n’était guère possible.
Plaignons seulement Titi de n’avoir pas eu même une pensée pour la pauvre Bise ! C’était bien la peine de s’être dévouée, sa-crifiée pour cette malheureuse enfant ! Dans ce qu’elle quittait, elle ne voyait que son père ivre sept fois par semaine, et sa mère battue trois cent soixante fois par an. Quant à son frère, soumis au régiment à un rude apprentissage, au courageux forgeron dont elle avait cependant deviné l’amour ardent et discret, elle se gardait bien d’y penser, cela l’eût peut-être fait pleurer, et les larmes rougissent les paupières.
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La marchande à la toilette ne s’était pas trompée, sa longue expérience du cœur féminin ne s’était point trouvée en défaut.
Ce fut donc sans regret, presque sans remord, qu’elle prit la résolution d’abandonner sa mère et sa sœur. On lui offrait un si joli logement ! Et puis, n’allait-elle pas acheter des chapeaux à la mode autant qu’il lui conviendrait !… Dédaigner l’omnibus ! (un luxe d’autrefois,) ne plus sortir qu’en coupé ! habiter un nid de velours et de soie ! Quel rêve ! comme elle allait faire des en-vieuses !
Pauvre ! pauvre enfant !
Un matin elle partit indifférente, presque joyeuse ! sans tour-ner la tête vers ceux qu’elle abandonnait à jamais ! Mais, chose étrange ! ce fut avec une indicible émotion qu’elle s’arrêta il la porte de la pauvre crémerie, où chaque matin on lui servait son frugal déjeuner !
Il y avait à cette époque, dans le haut de la rue Rochechouart, une petite boutique peinte en bleu. Des carrés de carton, soute-nus par des cordons rouges et verts, se balançaient derrière les carreaux, et indiquaient aux passants l’invariable carte du jour : œufs sur le plat, omelettes, côtelettes, beefsteaks, café au lait, chocolat, riz, bouillon à toute heure, etc.
Mais le plus curieux, c’était sans contredit l’annonce sui-vante : Petit noir à dix centimes ! Mon Dieu ! quel pouvait être ce mystère ? il existe heureusement encore assez de gens àParis qui ne connaissent pas ce breuvage d’un prix minuscule, pour que nous essayions de dire ce que c’est.
Les petits débitants achètent, à prix réduit, le marc des res-taurants et des cafés ; ils le font bouillir avec une forte dose de chicorée, et ce breuvage une fois coloré à point, ils eu cèdent un énorme bol pour le prix modeste de dix centimes. Cela n’est ni bon, ni hygiénique, mais cela ne manque pas de chaleur et d’un certain fumet ; aussi le personnel féminin des ateliers et des
– 59 – usines en fait-il une grande consommation, et vous auriez grand-peine à prouver à tous ces gens-là que leur boisson favo-rite n’est pas le produit du plus heureux mélange de Bourbon, de Martinique et de Moka.
Titi s’arrêta, mit involontairement la main sur la poignée de cuivre, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’elle respira l’atmosphère de la boutique chargée de parfums grossiers.
Madame Verdureau, la maîtresse du lieu, trônait à sa place habituelle, derrière le comptoir. C’était une petite femme, grosse et laide, en forme de boule, et portant empreinte sur sa figure l’expression du plus parfait contentement de soi-même. Les tables de marbre blanc étaient garnies de couverts posés de place en place ; ça et là, quelques-uns des individus fréquentant ce restaurant étaient assis, mangeant ou digérant, les uns à l’aide de la lecture du Siècle du jour, de la veille ou de l’avant – veille, et les autres en attendant que leur tour fut venu de se plonger dans le feuilleton ou dans la chronique.
Madame Verdureau fit à la jeune fille un salut presque ami-cal, et cria d’une voix qui aurait été mieux à sa place dans la bouche d’un chef d’escadron :
– Trois de café… léger !
Titi fut accueillie par les sourires de chacun. – En effet, à la crémerie, presque tous la connaissaient, ayant l’habitude de la voir venir chaque malin. Un vieux monsieur, appartenant à la respectable classe des employés, à en juger du moins par ses vêtements brossés avec un soin méticuleux et par son air pa-terne, leva la tête et détourna un moment son attention du jour-nal qu’il lisait pour faire à la jeune fille un signe protecteur. – Son voisin, qui dévorait le Siècle de la veille, profita de cette oc-casion pour lui demander :
– Vous avez fini le journal d’aujourd’hui, monsieur ?
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– Mais non, mais non, un moment, que diable ! – répondit le monsieur d’un ton bourru en se replongeant dans sa lecture.
Une grande et grosse campagnarde apportait en ce moment à Titi le déjeuner commandé, et celle-ci, prenant un petit pain dans une corbeille d’osier qui en contenait une pyramide, se mit à manger avec un appétit tout juvénile.
L’habitué qui tenait le journal de la veille jeta un regard sur l’heureux possesseur de celui du jour, et voyant qu’il n’en était qu’à la seconde page, il ne put réprimer un mouvement d’impatience en murmurant :
– Vieux croûton !
Ne trouvant pas sans doute un bien grand plaisir à relire pour la troisième fois les mêmes nouvelles, il jeta la feuille de côté, à la grande satisfaction de celui qui lisait le Siècle de l’avant-veille, et qui, de l’extrémité de la salle, se précipita en deux en-jambées sur cette nouvelle proie offerte à sa voracité.
Le dépossédé chercha, pour se distraire, à lier conversation avec Titi, ce qu’il fit d’une façon fort heureuse.
– Et vous allez toujours bien, mademoiselle ?
– Très bien ! merci, monsieur.
– Voilà une belle journée ! continua l’amateur de conversa-tion. Il ferait bon d’aller se promener par un temps pareil ! Ah ! ils sont heureux ceux qui ont des loisirs ! mais quand, comme moi, on est dans les affaires, car je suis dans les affaires… Je ne sais pas si vous me remettez, mademoiselle ?
– Nullement, monsieur.
– J’ai eu, il y a quelque temps, l’honneur de vous offrir de la toile… Je suis marchand de toile… vous savez, je vais de maison en maison offrir ma marchandise… Si je ne suis pas établi, c’est que je ne le veux pas ; car j’ai gagné de quoi. Comme je vous le
– 61 – disais l’autre jour, si je trouve quelque brave fille… vous me comprenez ? Je ne tiens pas à la dot, moi ! Ce qu’il me faut, c’est un petit minois bien propret, bien coquet, qui fasse bien der-rière un comptoir. Ah ! si vous vouliez, – ajouta-t-il en baissant la voix… je…
En ce moment, il vit le vieux monsieur, la tête baissée, écou-tant de ses deux oreilles. Vivement contrarié de cette indiscré-tion, il saisit le journal abandonné par l’employé, et se mit à le parcourir tout en disant :
– Ah ! vous avez fini. Ce n’est pas dommage.
La jeune fille ne put réprimer un sourire, et regarda le vieil-lard qui sourit aussi. Mais elle tomba de Charybde en Scylla, car le vieil employé nourrissait aussi une profonde passion pour la causette.
– Il me semble que vous êtes bien en retard ce matin, made-moiselle, dit-il. L’ouvrage ne va donc pas en ce moment ?
– Pardonnez-moi, monsieur. C’est l’heure à laquelle je viens toujours travailler…
– Ah ! il me semblait que vous passiez plus tôt. – Je me suis donc trompé. Après cela, je vois tant de monde entrer ici le ma-tin.
– J’y reste longtemps ; comme je ne dois être à mon bureau qu’à dix heures, vous comprenez que j’ai du temps à perdre. – Du reste, je suis bien content d’avoir choisi cette crémerie pour y venir prendre ma collation du matin.
– Content, et pourquoi ?
– Parce que j’ai le plaisir de vous y voir souvent.
– Vous êtes trop aimable, monsieur.
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– Et j’espère avoir encore longtemps le bonheur d’apercevoir ici votre gracieux visage.
Le marchand de toile leva la tête et roula des yeux furibonds au vieux monsieur, qui n’y prit pas garde le moins du monde.
– Je ne crois pas que vous m’y verrez dorénavant, répliqua Ti-ti.
– Ah ! vraiment ! Et pourquoi ? Est-ce que vous changez d’atelier ?
– Non, monsieur.
– Alors, vous allez-vous marier ?
La jeune fille sourit et ne répondit pas.
– Ah ! c’est cela, continua le vieil employé. Et vous épousez quelque brave ouvrier, laborieux, honnête, un bon sujet, n’est-il pas vrai, mademoiselle !
Le marchand de toile était sur les épines. Tout en lisant un ar-ticle de fond sur l’influence du clergé, il écoutait attentivement cette conversation.
– Non, monsieur, je ne vais pas me marier.
– Alors, vous changez de domicile ?
– C’est cela, monsieur, je déménage.
– Et où allez-vous demeurer, sans indiscrétion ?
– Bien loin, monsieur ! À l’autre bout de Paris !
– Ah, vraiment !
Ici la crémerie fut envahie par une légion d’ouvrières. Les cris de madame Verdureau retentirent précipités : trois de café ! quatre de chocolat, deux de riz sans sucre ! etc., etc.
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Quelques-unes des nouvelles arrivées étaient sans doute con-nues du vieil employé, car il échangea avec elles de petits signes d’intelligence amicale, et laissa ainsi Titi achever ses trois de café.
La toilette de cette dernière n’avait en elle-même rien de bien remarquable ; pourtant elle excita l’attention des nouvelles ve-nues, tant elle était propre et coquette et tant est invétéré le sen-timent d’envie et de dénigrement chez le sexe féminin, dans quelque classe qu’on le prenne.
Tous les veux étaient fixés sur elle, et cherchaient à y critiquer quelque chose. Malgré son peu de timidité, cet examen la fati-gua ; aussi payant à madame Verdureau le prix de sa consom-mation, elle s’empressa de quitter avec joie cette boutique où elle pensait bien ne plus devoir jamais retourner.
Le marchand de toile déposa son journal qui fut repris à l’instant par son premier possesseur, saisit un petit ballot placé à côté de lui, et s’élança sur les traces de la jeune fille.
Un éclat de rire universel, dominé par la voix puissante de madame Verdureau, retentit à cette double sortie. Les ouvrières se livrèrent à toutes sortes de quolibets, les mots de pimbêche, de mijaurée, furent sur toutes les lèvres ; et cette explosion de dédain ne fit que s’accroître lorsque le vieil employé raconta, en l’enjolivant, le fragment de conversation qu’il avait pu saisir.
Cependant Titi descendait la pente de la rue Rochechouart sans se douter qu’elle était suivie de si près. – Une voix essouf-flée cria tout à coup derrière elle :
– Mademoiselle !
Elle se retourna et crut, en voyant le marchand de toile, qu’elle avait oublié quelque chose à la crémerie. Elle fut vite dé-trompée.
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– Mademoiselle, lorsque tout à l’heure j’ai été interrompu par ce vieil imbécile, je vous faisais une proposition, qui, croyez-le bien, est sérieuse.
Titi l’interrompit net.
– Je suis infiniment flattée de cette proposition, soyez-en persuadé, monsieur. Mais je vais me marier. Ainsi, vous le voyez, vous arrivez trop tard.
– Désolé, mademoiselle. Pardon de vous avoir dérangée.
Et, saluant gauchement, il s’éloigna. Titi se mit à rire fran-chement et sa gaieté durait encore quand, dans la rue Lamar-tine, elle se trouva en face de son amoureux forgeron, portant sur l’épaule une lourde barre de fer.
– Celui-ci, sans s’inquiéter des passants que son fardeau gê-nait, porta la main à sa casquette et commença :
– Ah ! mademoiselle Titi !…
Il n’acheva pas, car mademoiselle Titi, honteuse d’être ren-contrée et accostée dans la rue par un homme dans une position aussi infime, passa fière et muette sans paraître le reconnaître. – Le forgeron resta abasourdi, il aurait bien couru après elle, mais sa barre de fer l’en empêchait ; il dévora donc son chagrin et continua sa route.
La jeune fille arriva enfin rue de Provence, où était situé son taudis.
C’était une de ces maisons correctes et froides, telles que l’art architectural de notre époque les comprend, sans grâce, sans poésie, sans laideur même. – Une porte cochère basse, et dont un seul battant était ouvert, y donnait accès. – La loge du con-cierge était petite, mais convenablement meublée ; les escaliers étaient bien cirés, bien frottés, bien luisants ; c’était propre et même luxueux : mais fort monotone.
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– Que demandez-vous, mademoiselle ? – dit la concierge du fond de sa bergère où elle lisait un roman de Gustave Flaubert, Salammbô, – peut-être.
– Je viens habiter un appartement qu’on m’a arrêté ces jours-ci, répondit Titi à qui la leçon avait été faite.
– Ah ! c’est madame que nous attendons, dit la femme deve-nant tout à coup obséquieuse. Si madame vent me suivre, je vais conduire madame.
Cette concierge était comme toutes ses pareilles ; elle savait qu’avec les petites dames, il y a gros à gagner, et elle cherchait dès l’abord à se mettre bien avec sa nouvelle locataire.
Titi la suivit et arriva au second dans un appartement où on la laissa seule. C’était un nid délicieux, créé pour l’amour. – Chambre à coucher, salle à manger, boudoir, tout y était d’un goût exquis.
Cependant cet assemblage charmant aurait fait réfléchir une fille qui aurait gardé encore un peu de cœur, tant on sentait qu’il n’y avait là nulle place pour l’âme de la femme, et qu’on ne pou-vait venir y chercher que le plaisir. – Mais Titi ne réfléchit pas. Elle parcourut toutes les pièces une à une avec une joie d’enfant ; s’assit sur tous les sièges, se mira dans toutes les glaces, et se reposa enfin dans le voluptueux boudoir où se trou-vait placé, sur une ottomane, un coquet déshabillé du matin.
Fascinée par l’élégance de ce vêtement, elle le prit et l’admira longuement. Un billet parfumé s’offrit alors à sa vue : elle l’ouvrit et y lut ces mois :
« Mademoiselle,
« Merci d’être venue ? Si je puis un jour vous plaire, j’en serai largement récompensé : tout indigne que je sois d’être aimé de vous, je me présenterai cependant aujourd’hui.
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« Un verrou est à la porte de ce boudoir, poussez-le, si vous ne voulez point me recevoir, je ne vous en voudrai pas. – Vous êtes libre ! »
Le billet n’avait pas de signature.
Titi leva les veux et sourit en voyant le verrou à la perte, ainsi qu’on le lui indiquait ; mais elle ne le poussa point. Elle se hâta au contraire d’échanger sa toilette d’ouvrière contre le déshabil-lé de la femme à la mode. Il lui allait délicieusement, aussi ne se lassait-elle pas de se contempler dans les glaces, quand tout à coup une clef s’introduisit discrètement dans la serrure. Elle n’eut que le temps de se jeter sur la causeuse placée devant elle et de s’y allonger gracieusement, – puis elle attendit.
La porte s’ouvrit lentement.
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