Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 11 sur 22

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Le piège aux maris

XI Mesdames Leclerc

XI

 

 

Mesdames Leclerc

C’est dans le faubourg Saint-Germain qu’habitait la famille Leclerc, rue Madame, àla porte même du jardin du Luxem-bourg. Madame Leclerc était une femme aussi distinguée au moral qu’au physique. D’origine normande, elle avait été de fort bonne heure amenée à Paris, et elle avait reçu une bonne éduca-tion qu’elle avait développée ensuite elle-même et poussée assez loin. L’étude de la médecine et de l’anatomie, car on la destinait à l’état de sage-femme, lui donna le goût des sciences. Elle fut reçue sage-femme ; mais elle n’exerça jamais. Elle préféra étu-dier, et tour à tour, la numismatique, la botanique, et surtout la géologie. Enthousiaste de toutes les idées, la révolution de 1848 la trouva préparée pour la lutte. Elle fît partie de tous les clubs féminins qui demandaient l’émancipation complète de la femme. Elle fit des discours et tint même chez elle une sorte de comité. Il y avait peut-être bien un peu de ridicule au fond de tout cela ; mais pour madame Leclerc elle avait une conviction arrêtée. Elle voulait la femme libre, c’est-à-dire électeur, éli-gible, académicienne ou juge. Nous n’avons pas à discuter ces théories, nous les constatons seulement pour mieux faire con-naître le caractère de madame Leclerc. Bonne et sensible, elle eût vendu son dernier couvert d’argent pour secourir un infor-tuné. Voltairienne, elle doutait de l’existence de Dieu. Elle écri-vait beaucoup sur toutes sortes de sujets ; mais elle gardait ses manuscrits sous clef, et elle ne publia jamais qu’un mémoire adressé à l’Académie des sciences sur une question archéolo-gique, lequel mémoire lui valut une médaille d’or. Elle n’avait que fort peu cultivé les arts ; mais sa fille Léonie, élevée dans une des meilleures pensions de Villiers-le-Bel, avait tous les ta-lents dits d’agrément. Elle jouait presque couramment les 25 premières études de Bertini et dessinait un Romain très conve-

 

– 120 – nablement. Le casque laissait bien un peu à désirer ; mais on ne peut pas exiger la perfection dans un amateur. Quant à l’écriture elle était moulée, pour employer le mot technique. Seulement la pauvre enfant ne put en aucun temps se décider à mettre l’orthographe. Elle avait appris tout pêle-mêle et sans ordre. Sa petite tête n’avait jamais pu s’appliquer sérieusement à l’étude. Une passion la dominait. Depuis son extrême jeunesse, elle avait eu la vocation du théâtre, et voici comment ce goût lui était venu.

Nous ne connaissons encore que mesdames Leclerc, mère et fille, il est temps de vous montrer M. Leclerc, le père, un type curieux qui mérite un examen particulier. M. Leclerc était mar-chand fruitier dans un des marchés principaux de Paris. Tou-jours vêtu d’une blouse bleue, il portait une redingote noire par-dessous et un chapeau déformé sur sa tête. Type de l’avarice, il était cependant très bon pour sa femme et pour sa fille, qu’il adorait. Il paraissait rarement au salon. Quoiqu’à son aise, il ne voulut jamais abandonner son commerce. La place qu’il occu-pait dans le marché de… était la meilleure, il avait ce que l’on appelle un coin. Sa mère était propriétaire, ou du moins s’était rendue propriétaire de cette place, et il y avait 60 ans que le bonhomme Leclerc vivait dans ce marché. Il y était né pour ain-si dire. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connais-sait. Il serait mort s’il n’avait pas tous les matins bu sa petite goutte avec le père Lombret, son voisin, ou dégusté un verre de cassis avec la mère Bourgeois, son autre voisine. Il était obli-geant et prêtait volontiers son argent. Il est vrai qu’on assurait qu’il savait bien le faire rentrer, et que sa poche était toujours plus grosse quand il le rencaissait que lorsqu’il l’en tirait ; mais il y a tant de mauvaises langues !

Quoi qu’il en soit, M. Leclerc jouissait de la considération gé-nérale. Jamais, dans sa longue existence, il n’avait demandé un service à qui que ce fût, et mettait ainsi en pratique le vieux qua-train :

 

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X… et moi nous nous aimons bien.

Voulez-vous en savoir la cause ?

C’est qu’il ne me demande rien,

Et que je fais la même chose.

Il achetait lui-même toutes les provisions nécessaires à la maison, assez mal tenue du reste par mesdames Leclerc. L’une toujours courant, le jour au Jardin des Plantes, le soir aux cours publics, l’autre toujours déclamant, ne pouvaient guère s’occuper de l’intérieur du ménage.

M. Leclerc, lui, balayait, faisait les lits et la cuisine. Du reste, on mangeait fort peu dans cette maison. Madame Leclerc ava-lait un petit pain en courant, Léonie et son père prenaient le matin une soupe de deux sous à la halle, et toute la journée la petite grignotait une vieille pomme par-ci, une vieille poire par-là. Ce n’était que le soir, après la tombée de la nuit, que M. Leclerc allumait du feu dans l’âtre et procédait à la confec-tion de quelque potage gigantesque accompagné de haricots, de pommes de terre, rarement de viande. Là, on causait un peu, puis le bonhomme s’endormait dans son fauteuil ; c’était le couvre-feu. Cela se passait ainsi l’été ; mais l’hiver, la nuit venait de bonne heure, et souvent le père Leclerc qui raffolait du spec-tacle, emmenait la petite Léonie au parterre ou aux troisièmes galeries des Folies-Dramatiques. Après la représentation, il la hissait sur son dos et rapportait son petit paquet, comme il di-sait. Ce fut donc aux Folies-Dramatiques que Léonie prit le goût du théâtre. Une fois en pension, elle organisa parmi ses petites amies une troupe dont elle se fit la directrice, et se donna en chef et sans partage les rôles de brigands. Pourquoi ? Elle n’a jamais pu l’expliquer. Les maîtresses de la pension prirent un grand plaisir en assistant à ces représentations. Auteur et co-médienne à la fois, Léonie composait toutes les pièces qu’elle faisait représenter. C’était le mélange le plus baroque que l’on pût imaginer de tout ce que cette enfant avait vu aux Folies-Dramatiques. Gulistan épousait Colombine, et Gonzalve de Cordoue, accusé de trahison par Marguerite de Bourgogne, était précipité dans la mer.

 

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Léonie était, à ce qu’il paraît, sublime dans cette dernière scène, surtout au moment où, figurant une personne qui nage, elle saisissait un banc de la classe :

– Je suis sauvée, merci, mon Dieu ! JE TIENS LE PARAPET !

Ce goût devint si prononcé, que le vieux Leclerc, sur la mo-tion de sa femme, lâcha quelques écus supplémentaires, et Léo-nie put prendre enfin des leçons d’un professeur. X…, de l’Odéon, qui dirigeait un cours de déclamation, et qui fut chargé de cultiver les dispositions de l’ex-élève de Villiers-le-Bel ; c’est à ce cours qu’elle fit connaissance d’une autre jeune fille nom-mée Mariette, qui devint bientôt son amie intime. Le père de Mariette était un vieil architecte, fort aise au fond de voir sa fille prendre le théâtre ; il espérait ainsi être bientôt débarrassé d’elle et pouvoir aller en paix finir ses jours dans une petite pro-priété qu’il avait en Bourgogne. Mariette n’était pas jolie, mais elle avait une figure singulière remplie de vivacité. J’ai rarement eu l’occasion de rencontrer une construction de visage sem-blable : Figurez-vous à peu près un triangle rectangle dont le nez serait le sommet, le menton et le haut de la tête ses deux autres extrémités. Noire comme un corbeau, mais pétulante et vive comme la poudre, bavarde comme une pie et très commu-nicative, Mariette pouvait plaire à certains hommes, et elle plut à son professeur, homme blasé, qui fut tenté par la jeunesse et le brio de Mariette. Elle succomba plutôt par vanité que par amour. Fière d’avoir été l’objet d’une préférence de la part d’un ACTEUR aussi renommé que X…, elle se donna à lui, après lui avoir fait promettre de l’épouser, ce qu’il fit. C’était pour Léonie un danger que cette amitié d’une jeune fille déjà femme de fait. Léonie était sage, non par vertu, elle l’avouait volontiers et avait quelque chose dans l’esprit des théories de sa mère qui, disait la chronique, n’aurait peut-être pas refusé le saint-simonisme ; mais parce qu’elle ne voulait se donner qu’à un mari. Elle consi-dérait le mariage comme une simple formalité qui garantissait l’avenir de la femme, sans engager son cœur. Elle craignait par-dessus tout les bâtards, et voilà seulement pourquoi elle voulait

 

– 123 – un mari. Ne jugez pas trop mal Léonie ; elle n’a pas encore aimé et elle n’a jamais reçu de conseils que d’une mère philosophe et d’une amie qui est loin d’être le modèle de toutes les vertus. Léonie, malgré sa sagesse, était fort curieuse ; après quelques confidences imprudentes de Mariette, elle restait songeuse. Joi-gnez à cela la lecture de tous les romans à la mode, la fréquenta-tion du monde de théâtre, et vous comprendrez que Léonie dut avoir de bonne heure la science du bien et du mal. Mais heureu-sement pour elle, elle était orgueilleuse ; les chutes de ses com-pagnes lui faisaient pitié. Elle n’aurait jamais consenti, à se vendre. Elle voulait que l’homme qu’elle aimerait lui donnât son nom, elle ne voulait pas être sa maîtresse.

Maintenant que nous connaissons à peu près la maison Le-clerc, nous accompagnerons Georges chez le professeur X… et assisterons avec lui à la soirée dramatique dans laquelle Léonie doit se produire.

X… demeurait dans la rue Dauphine. Il avait loué dans le pas-sage qui conduit à la rue Mazarine une grande salle qui avait été autrefois un pensionnat, et au moyen de papiers peints, de fi-celles et de planches fixées sur des tonneaux, il avait organisé une assez jolie petite scène. – On jouait le drame, le vaudeville ou la comédie sur ce petit théâtre, qui, grâce à un système de stores inventé par X…, pouvait offrir aux yeux des spectateurs charmés quatre ou cinq décorations. Nous nous rappelons y avoir vu une forêt, une prison, un salon et une ferme. – C’était plus qu’il n’en fallait pour contenter des bourgeois déjà préve-nus, et tous plus ou moins parents des acteurs.

X… faisait les honneurs de sa salle et plaçait son monde… Il avait un mot agréable pour chacun, et lorsqu’on lui demandait s’il déclamerait quelque chose :

– Pardonnez-moi, répondait-il, je suis enroué… mais mes élèves vous dédommageront.

– Alors vous êtes content d’eux ?

 

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– Enchanté ! C’est-à-dire que le Conservatoire n’a qu’à bien se tenir, je ne lui dis que ça.

Lorsque Georges arriva, la petite salle était déjà presque pleine et il se glissa derrière une grosse dame afin de ne pas être remarqué.

Les choses se passèrent assez bien. Quand Léonie parut, Georges sentit son cœur battre violemment, il avait peur pour elle ; mais elle fut charmante et il se promit de ne pas manquer la représentation qu’il annonça ainsi dans son journal :

« Samedi prochain, dans la jolie salle de la Tour-d’Auvergne, véritable bonbonnière ouverte généreusement à tous les talents par son habile propriétaire, M. R…, aura lieu une représentation qui ne peut manquer de fixer l’attention publique. Une belle jeune fille, élève du fameux X…, de l’Odéon, jouera dans cette soirée. Témoin de ses succès dans des représentations particu-lières, nous n’hésitons pas à lui prédire les plus heureux débuts. Avis à MM. les directeurs du Gymnase et de la Comédie fran-çaise. C’est un nouvel astre qui se lève… Par ce temps de déca-dence dramatique, les talents sont rares ; depuis longtemps le Conservatoire radote… Il est temps qu’une étoile apparaisse au ciel, et nous sommes certain que cette étoile sera mademoiselle Léonie C… »

 

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