Le piège aux maris

Marie de Solms · Chapitre 20 sur 22

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Le piège aux maris

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Le piège aux maris

Nous avons déjà parlé de mademoiselle Sophie Duchêne, cette pianiste qui dirigeait les quatuors de la société Daguet. Elle et sa mère n’habitaient Limoges que depuis deux ans, quoique madame Duchêne y fût née ; mais, mariée de fort bonne heure à un négociant, elle partit pour le Mexique avec son mari et y res-ta vingt ans. Là, elle mit au monde la petite Sophie. Son mari mourut sans avoir pu réaliser une grande fortune, et sa veuve se décida à retourner dans son pays natal pour y marier sa fille qui avait dix-sept ans. Elles ne possédaient que 1,800 francs de rente, mais avec cette somme et de l’économie, on peut vivre et bien vivre à Limoges. Sophie Duchêne, ou la Mexicaine, comme on l’appelait communément, était une jolie blonde, au teint rose, et malgré quelques taches de rousseur elle était fort écla-tante le soir. Toujours vêtue de robes à couleurs voyantes, d’une désinvolture un peu étrange pour une petite ville, elle attirait partout l’attention sur elle et sur ceux qui l’accompagnaient. Ses formes opulentes faisaient rêver plus d’un lion limousin ; – mais toutes les déclarations, tous les hommages échouaient devant le sourire dédaigneux et méprisant dont elle savait accueillir les soupirants.

Comme elle parlait beaucoup et très haut, les jeunes gens n’osaient guère se risquer à lui adresser des compliments inté-ressés. Un jour, un jeune gandin, car il y a des gandins partout maintenant, avait osé lui glisser un billet doux dans la main. Aussitôt notre Mexicaine avait ouvert le billet devant tout le monde et en avait fait la lecture à toute la société, au grand dé-sarroi du gandin qui fut pendant huit jours la fable de la ville. – Sophie Duchêne avait cependant un cœur comme une autre ; elle avait même un sang généreux dans les veines et avait rap-

 

– 176 – porté du Mexique un peu de cette ardeur qui rend les femmes de ce pays si adorables et si adorées. – Mais, par-dessus tout, elle avait de l’ambition – elle ne voulait pas d’amant, elle voulait un mari et c’était sur Jules Daguet qu’elle avait jeté les yeux : oui, sur ce jeune homme maladif, presque bossu et qui portait des lunettes vertes ! Jules était riche et laid, elle était pauvre et séduisante, cela pouvait s’arranger sans aucun doute. – Mais, en fille adroite, elle s’y prit de loin et tout en s’impatronisant peu à peu dans la maison Daguet, elle sut si bien jouer son rôle, que personne, pas même Jules, ne se douta des plans que la jeune Mexicaine roulait dans sa tête. – Elle se contentait d’être la fi-dèle et infatigable accompagnatrice de Jules, qui l’aimait beau-coup, mais comme il aurait aimé un camarade. Leurs rapports étaient artistiques, et leurs conversations particulières, car ils étaient fort souvent seuls ensemble, tellement madame Daguet avait confiance en son fils. Au surplus, leurs entretiens ne rou-laient que sur la musique.

Ainsi Jules montait, sa boîte à violon sous le bras, chez ma-dame Duchêne comme il fût allé chez un ami ; – souvent la mère était sortie, mais la porte lui était toujours ouverte.

– Bonjour, Sophie – disait-il en entrant. – Eh ! bien, cette so-nate – répétons-nous ?

Il avait un peu du sans-façon de son père, dans ses manières d’agir !

Et il posait son chapeau n’importe où – débouclait sa boite à violon et sciait du bois pendant une heure ou deux.

Mais s’il n’aimait pas d’amour Sophie Duchêne, elle lui était chère à un autre titre, et il aurait été tout désorienté, s’il ne l’avait plus eue sous la main. Sophie s’était rendue indispen-sable au jeune dévot ; c’était un grand pas de fait, et elle s’en tenait là pour le moment.

 

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Une autre habituée des soirées de la famille Daguet était Éméla – jeune fille à moitié poitrinaire, cousine de Jules, per-sonnage assez nul, mais dont la bonté, la douceur faisaient ex-cuser l’insignifiance. – Elle n’avait aucun talent de société. Elle jouissait tranquillement de ceux des autres dans son coin et écoutait avec ravissement les quatuors organisés par Jules, ou les romances chantées par lui, par Sophie et par Roger, qui avait des succès fous dans la chansonnette comique.

Mais sous cette enveloppe frôle et délicate, un médecin habile eût pu découvrir une riche constitution qui n’attendait qu’une crise favorable pour se développer et s’épanouir. Combien en avons-nous vu de ces jeunes filles, pâles, étiolées, à quinze et seize ans, dont tout le monde disait : – Pauvre enfant ! gare à la chute des feuilles ! – Puis, après les avoir perdues de vue pen-dant dix ans, nous étions fort surpris de rencontrer un beau jour une femme vigoureuse, suivie de deux ou trois anges bouffis, qui nous disait d’une voix ferme et sonore : – Eh bien ! l’on ne reconnaît donc pas ses amis ?

Son père, Hilarion-Martial Tillet, cousin germain de madame Daguet, avait tenu autrefois un bureau de loterie, et les quelques mille francs d’économies qu’il y avait faites, joints à sa pension militaire et à sa croix, lui permettaient de vivre heureux avec sa fille qu’il aimait beaucoup et qui avait le plus grand soin de lui. Peu parleur de sa nature, Hilarion-Martial Tillet jouait parfai-tement à tous les jeux. – Et lorsqu’il était commodément assis à une table de reversis ou de boston, sa tabatière ronde et plate à côté de lui sur la table de jeu, et son large mouchoir à carreaux sur ses genoux, il se considérait comme l’être le plus heureux de la terre. Poli et obligeant, il était l’ami de tout le monde et lors-qu’on le consultait sur un objet quelconque, il saisissait sa taba-tière, faisait passer le couvercle par-dessous la boîte, prenait entre le pouce et l’index une énorme pincée de tabac et répon-dait invariablement ces mots : – Mon Dieu ! moi, je ne vois qu’une chose !

 

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Il absorbait sa prise, replaçait le couvercle sur la tabatière et tout était dit. Jamais personne n’a pu savoir ou deviner quelle chose voyait Hilarion !

Tel était le noyau de la société Daguet. Ceux-là étaient les amis, les fidèles ! Le reste se composait d’indifférents et nous n’en parlerons pas. Tout était donc d’une simplicité extrême dans cette famille ; à part les cancans du petit père Daguet, rien ne venait troubler la sérénité monotone de la maison, type de presque toutes les maisons bourgeoises de la province. Nous avons vu qu’aucune intrigue ne se fomentait dans le sein de cette petite réunion d’intimes. Les projets de la Mexicaine dor-maient dans son cœur et elle savait garder son secret. L’ami Ga-briel dansait, polkait comme un Hongrois, mais avait le cœur parfaitement libre. Il était aimable, mais il n’était pas aimant ; son heure n’était pas encore venue. Roger ne pensait qu’au théâtre, et à la charmante ingénuité, qui allait bientôt quitter la ville, – Jules ne pensait qu’à son violon et Hilarion ne pensait à rien du tout. Dans un coin, mesdames Daguet et Duchène cau-saient scapulaires et jubilé.

Un jour, à deux heures de l’après-midi, l’omnibus du chemin de fer s’arrêta devant la porte de M. Daguet. Madame Daguet, M. Daguet et Claire descendirent précipitamment et mademoi-selle Houlot fut reçue à bras ouverts par la famille, en en excep-tant Jules qui exécutait les variations du Carnaval de Venise chez la Mexicaine. Un peu fatiguée du voyage, mademoiselle Houlot, après avoir fait déposer ses deux petites malles dans la jolie chambre bleue qu’on lui destinait et qui était voisine de celle de Claire, demanda la permission de se reposer un peu.

– À votre aise, chère demoiselle ! – Il est deux heures ; – si vous le voulez bien, Claire viendra vous réveiller à six, nous souperons et nous irons ensuite remercier Dieu et la sainte Vierge qui vous ont fait arriver à Limoges sans encombre.

Et après une embrassade générale, lorsque l’aimable Claire se fut assurée que sa bonne amie, c’était le titre qu’elle lui décer-

 

– 179 – nait, ne manquait de rien, mademoiselle Houlot fut laissée seule dans sa chambre. Ce n’était point pour dormir qu’elle avait dési-ré quelques heures de solitude, c’était pour pleurer tout à son aise ! Le cœur lui débordait. – La vue de cette jeune fille entou-rée de ses parents, la joie et le bien-être qui semblaient régner dans cette famille, lui faisaient faire un triste retour sur sa posi-tion à elle. Elle ne pouvait retenir ses larmes en pensant à sa mère. Le chagrin, joint à une certaine agitation causée par le voyage assez fatigant de Paris à Limoges, lui occasionna une espèce de crise nerveuse. Elle ne pleurait plus, elle sanglotait et elle fut obligée de se cacher la tête dans son oreiller de crainte que ses sanglots ce fussent entendus dans la chambre voisine. Peu à peu la crise se dissipa ; elle avait beaucoup pleuré, elle se sentit soulagée… Elle baigna dans l’eau fraîche ses beaux yeux rougis, et, choisissant une grande feuille de papier, elle écrivit une longue lettre à sa mère pour lui annoncer son arrivée. Cette lettre était un chef-d’œuvre de tendresse, de consolation et d’encouragement. – Elle n’avait pas encore pu juger les Daguet, mais l’affabilité de la réception lui faisait augurer des jours heu-reux dans cette maison. Sa lettre achevée, elle mit sa petite garde-robe en ordre dans les tiroirs d’une superbe commode et sur les rayons d’une jolie armoire à glace. Puis elle fit une toi-lette très simple, mais pleine de goût, et lorsque six heures son-nèrent, elle était prête pour la véritable présentation. Claire frappa discrètement à la porte et sur le mot entrez ! elle s’élança dans la chambre, un beau bouquet à la main.

– Ma bonne amie, dit-elle, en embrassant Mlle Houlot : voici vos étrennes fleuries… Laissez-moi les arranger dans ce vase ;… seulement le soir, il faudra les mettre sur le balcon parce que c’est très mauvais la nuit… cela donne la migraine... Laissez-moi vous regarder ! Oh ! que vous êtes jolie, ma bonne amie ! Vous serez heureuse avec nous ! – D’abord, je ferai tout mon possible pour vous contenter : – j’ai peut-être la tête un peu dure, mais j’ai de la bonne volonté… Est-ce bien difficile l’anglais ? – c’est surtout cela que maman veut que j’apprenne. – Vous verrez

 

– 180 – mon grand frère, c’est un savant et il a des lunettes vertes, – mais venez, le dîner nous attend.

Et, prenant mademoiselle Houlot par la main, la charmante enfant entraîna l’institutrice dans le salon où plusieurs per-sonnes étaient déjà réunies, Monsieur et madame Daguet étaient bien aises de mettre un peu de solennité à l’installation de leur institutrice, vanité bien pardonnable du reste à des pro-vinciaux… Mademoiselle Houlot eût préféré dîner en famille ; mais elle n’était plus maîtresse de disposer de sa volonté, elle appartenait aux Daguet et il fallait désormais se résigner à n’être plus soi que dans les moments de solitude !

Il y avait donc grand dîner chez Daguet. En deux heures, il avait fait prévenir tout son monde, et, comme il n’y avait point de cérémonie entre les intimes, et que d’ailleurs le petit père Daguet avait horreur de tous les salamalecs, – un mot à lui ! – personne ne trouva extraordinaire cette invitation à brûle-pourpoint. Jules avait été lui-même prévenir Gabriel et Roger et avait amené mesdames Duchène. Hilarion Martial-Tillet et Éméla étaient les commensaux ordinaires de la maison. Tout le monde fut exact, excepté Gabriel qui arriva dix minutes en re-tard et fut grondé par madame Daguet à qui il présenta hum-blement ses excuses, en disant qu’il était un grand coupable et qu’il s’en repentirait plus tard.

Le fait est que Gabriel n’avait pas sa montre ce jour-là. À la suite d’une discussion pécuniaire, il avait pour la deuxième fois engagé le bijou.

Le père Daguet, qui avait l’œil à tout, lui dit malicieusement :

– Ça ne m’étonne pas si le gaillard est en retard, il n’a pas sa montre. – Pourquoi n’avez-vous pas votre montre, Gabriel ? ajouta-t-il d’un son de voix lugubre.

– Je ne la porterai pas de quelques jours, – elle retarde !

– Ah ! elle retarde, et de combien ?

 

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– Monsieur, la chaîne et la montre retardent en ce moment de cent vingt-cinq francs !

Un éclat de rire accueillit cette saillie, dite avec le sang-froid imperturbable qui n’abandonnait jamais Gabriel.

La présentation de mademoiselle Houlot avait été faite. Celle-ci modeste, sans embarras, était parfaitement sortie de ce pas difficile… elle avait eu pour chacun de bonnes paroles… avait accepté la demande faite par Claire d’admettre Éméla dans les leçons d’anglais, et, après de nouvelles embrassades, – on em-brasse énormément à Limoges, – la glace fut rompue.

À table la conversation devint bientôt générale. – Une seule personne mangeait peu et contre son habitude parlait encore moins. – C’était mademoiselle Sophie Duchêne. Elle semblait rêveuse et considérait souvent à la dérobée mademoiselle Hou-lot, qui causait avec Jules placé à côté d’elle et qui semblait prendre un plaisir extrême à la conversation. – Elle remarquait que les yeux du jeune Daguet avaient, derrière ses lunettes vertes, un éclat et une vivacité qu’elle ne leur avait jamais vus, et elle se sentait inquiète, troublée. – La Mexicaine était jalouse ! Il y a dans le cœur des femmes de certains instincts qui les trom-pent rarement : du premier coup d’œil, Sophie avait deviné que cette nouvelle venue allait prendre une place importante dans la vie de Jules, – et qu’elle allait peut-être, en une seule soirée, perdre le fruit de deux années de patience et de dissimulation.

 

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