Le piège aux maris
XIX Trio d’amis.
XIX
Trio d’amis.
Nous n’avons encore vu que le Jules Daguet créé par le père, il nous reste à connaître le Jules Daguet créé par la mère. Dès sa plus tendre enfance, la bonne dame avait inculqué à son fils les principes de dévotion qui réglaient sa propre vie. M. Daguet l’avait laissée complètement libre, quant à cette partie de l’éducation de son fils. Aussi, Jules avait-il hérité de toutes les superstitions, de toutes les manières bigotes de sa mère. À vingt-deux ans, il allait encore ponctuellement à confesse toutes les semaines, et, comme il travaillait beaucoup et avait peu de temps à perdre, c’était encore sa mère qui se rendait, tous les samedis, dans la chapelle Beaudout, pour lui garder sa place. – Aussi, dès qu’il arrivait, le premier tour était le sien. – Ses amis le raillaient de sa dévotion qu’ils trouvaient exagérée ; lui, leur répondait en leur souhaitant une prompte conversion ; puis il retournait à ses travaux. Sa mère était radieuse de la sagesse de son fils. – Elle avait pour lui des expressions particulières. – Ainsi, quand il sortait, elle se mettait à la fenêtre et lui criait : « Ne sois pas longtemps, mon innocent ! »
Ce surnom était resté à Jules, et quand on voyait passer, ra-pide, le jeune bossu aux lunettes vertes, chacun disait à son voi-sin :
« C’est l’innocent de madame Daguet. »
Le fait est qu’il était l’innocence même. Un jour ses amis vou-lurent le faire entrer dans un bal public. – On avait beaucoup causé musique et arts libéraux, et Jules, emporté par le feu qu’il mettait à tout ce qu’il faisait, ne s’était pas aperçu de la direction que lui avaient adroitement fait prendre ses deux amis Gabriel et Roger. Arrivé à la porte du bal, qui avait lieu dans un jardin,
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Jules s’aperçut de la supercherie et, faisant un signe de croix, il se sauva à toutes jambes, laissant ses compagnons stupéfaits de celle fugue inattendue.
Arrivé chez lui, Jules se mit en prières. Sa mère, qui le sur-prit, lui demanda s’il avait commis quelque faute.
– Non, ma mère, je prie pour Gabriel et Roger. Ils sont entrés dans un bal public, ils ont voulu m’y conduire avec eux… et il y avait de mauvaises femmes !
– Pauvre innocent ! Fais-moi une petite place sur le prie-Dieu, je vais dire mon chapelet pour ces infortunés !
Et Jules avait vingt-deux ans !
Qu’on ne nous taxe pas d’exagération, – ce que nous racon-tons, nous l’avons vu !
Gabriel et Roger, les deux amis de Jules, n’avaient ni l’un ni l’autre les habitudes religieuses du jeune Daguet. C’étaient des natures différentes. Dans ce trio d’amis, aucun n’avait de ten-dances communes avec les autres. Gabriel était le fils d’un an-cien garde du corps, qui avait toujours beaucoup aimé la cavale-rie, et qui, bien que fort riche par lui-même, s’était fait, par goût plutôt que dans un espoir de lucre, marchand de chevaux ; – non pas un de ces vulgaires maquignons courant les foires et cherchant à écouler des juments tarées ou des étalons poussifs aux paysans ; mais un éleveur sérieux, amateur d’une science dont il avait fait un art, et qui ne livrait au commerce que de belles et nobles bêtes, de race prouvée et parfaitement dressées. Gabriel était le type du jeune gentilhomme campagnard par ex-cellence. Assez beau garçon, il avait fait de nombreuses con-quêtes à Limoges, – mais il avait contre lui un vice capital il était paresseux ! Entendons-nous cependant. – S’il fallait courir un lièvre, organiser une partie de cheval, danser trois nuits de suite et faire des armes tout une matinée, Gabriel avait l’activité nécessaire. Il outrepassait quelquefois les permissions que sa
– 170 – mère lui donnait de passer la nuit dans un bal de société, pour finir au bal masqué du théâtre la soirée commencée dans le monde, et même pour n’apparaître à la maison paternelle que deux ou trois jours après. Sa mère grondait, son père jurait, Ga-briel saluait et allait se coucher sans souffler mot. Sa paresse ne se produisait dans toute sa splendeur que lorsqu’il s’agissait d’étudier. On le destinait à l’Ecole de Saint-Cyr, et, à dix-sept ans, il ne savait pas un mot d’orthographe ! Tous les professeurs avaient échoué devant cette paresse de parti-pris. À l’heure des leçons, quand arrivait le maître de mathématiques, l’oiseau était déjà déniché. – Gabriel courait le bois d’Amour, monté sur un des chevaux de son père, et le professeur en était réduit à don-ner mélancoliquement son cachet à madame Dugarril, c’était le nom de famille de Gabriel, et à retourner sur ses pas. – Nouveau sermon du père et de la mère, nouvelle salutation de Gabriel.
– Mais, malheureux, tu ne travailles pas ! s’écriait le père !
– Mais, tu ne songes donc qu’à t’amuser ! s’écriait la mère.
– C’est vrai, j’ai tort… je le reconnais… Je sens bien que je m’en repentirai plus tard !
Et le lendemain, il recommençait. L’argent ne lui manquait pas, – et comme sa mère était chargée de fournir à ses menus plaisirs et n’avait pas la mémoire longue, il en profitait pour lui demander sa semaine tous les deux jours… Elle finit cependant par s’apercevoir que cette semaine était bien courte et un jour elle lui refusa de l’argent. Gabriel insista ; elle fut inflexible. – Gabriel salua, comme il avait l’habitude de le faire, et alla de son pas tranquille engager sa montre et sa chaîne ; – on lui prêta cent francs. – Il chercha et trouva facilement Roger, et le sur-lendemain, il reparut à la maison, sans un sou bien entendu, mais le sourire aux lèvres, comme s’il fût arrivé du sermon ou de la promenade :
– Qu’as-tu fait de ta montre ? demanda la mère, qui s’était aperçue de l’absence de la chaîne au gilet de son fils.
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– Tu as vendu ta montre, misérable ! cria le père !
– Je n’ai point vendu ma montre, mes chers parents, – mais avant-hier, j’avais besoin d’argent, et comme ma mère m’en a refusé, – j’ai engagé la montre et la chaîne… je crois que c’était le seul parti que j’eusse à prendre.
– Et tu as donné ton nom au Mont-de-Piété !
– J’ai donné mon nom !
– Miséricorde ! notre nom au Mont-de-Piété ! Va vite retirer ta chaîne et ta montre et ne recommence plus !
– Bien, j’y vais ! – Seulement je vous ferai observer que je n’ai plus un sou.
– Il mangerait le diable, ce gamin-là, dit le père. – Donne lui cent cinquante francs… Est-ce assez ?
– Je tâcherai que cela soit assez…
Et après un salut respectueux, il alla décrocher sa montre.
Voilà Gabriel !
À part ses dépenses et sa paresse, c’était le garçon le plus franc et le plus loyal qui se pût rencontrer. Il n’avait rien à lui, et Roger, qui n’avait que fort peu d’argent à dépenser, était de toutes ses petites fredaines ; Gabriel payait pour deux.
Roger, lui, était un jeune homme au front rêveur et qui s’ennuyait mortellement à Limoges. Il avait été élevé à Paris, dans le même collège que Georges-Napoléon Sainte-Hélène, et Paris lui semblait la terre promise pour la réalisation de ses pro-jets. Roger voulait être comédien et sa famille le tenait serré à Limoges, espérant que le goût du théâtre l’abandonnerait un jour ou l’autre, mais ils furent trompés dans leur attente. Roger ne quittait pas le café Maurice, où se réunissaient les comédiens de la compagnie Josset qui exploita Limoges pendant plusieurs
– 172 – années consécutives. Il restait en admiration devant le premier rôle, gaillard de cinq pieds huit pouces, qui faisait craquer la salle sous le bruit des applaudissements. Il tutoyait le second comique et avait quelquefois le bonheur de serrer la main au troisième rôle, le sombre traître de la troupe. La chronique scandaleuse ajoute qu’une jeune ingénuité lui donnait souvent la réplique dans les pièces qu’il étudiait ! Cependant il voulait tenter un grand coup, et, à force de patience, de visites empres-sées à M. Josset, dont il comblait les enfants de sucre de pommes et de brioches, il obtint de jouer un proverbe d’Alfred de Musset sur la scène Limousine. Il va sans dire que l’ingénuité en question avait fortement appuyé sa demande. Il répéta huit jours sur le théâtre, devant les acteurs de la troupe, qui, contrai-rement à l’esprit gouaillard qui distingue en général le comédien de province, prirent intérêt à ce jeune homme qu’une vocation irrésistible entraînait. Ils ne lui épargnèrent pas les conseils, et, grâce à eux, un jeudi, il fut en état de paraître devant le public. La chose avait été tenue secrète et l’affiche du jour portait seu-lement ces lignes, sous le titre de la pièce :
« Le rôle de… sera rempli par M. X… amateur de la ville. »
Limoges tout entier fut en rumeur. Quel pouvait être cet ama-teur ? Rien n’avait transpiré ; – toute la journée ou questionna les acteurs, ils furent muets. – Le second comique accepta, les unes après les autres, onze chopes de bière ; mais il ne trahit pas le secret de la comédie.
– Nous n’en savons pas plus que vous, répondaient-ils inva-riablement.
Josset, le directeur, qui sentait poindre une bonne recette, se frottait les mains et répétait à tous les questionneurs :
– Vous verrez ça ce soir. – Ah ! vous serez bien surpris, – bien surpris !
En effet, le soir la salle était comble.
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La première pièce fut à peine écoutée… on attendait l’amateur.
Enfin le rideau se leva sur le proverbe ; – la curiosité était à son comble. – Roger entra. – D’abord personne ne le reconnut, tellement la scène, le rouge, le blanc et la rampe changent les physionomies. – Mais peu à peu un murmure circula :
– C’est le fils Roger, disait-on à voix basse, c’est le fils Roger.
Son père et sa mère étaient dans une loge de côté… Ils étaient pâles tous deux, car ils avaient aussi reconnu leur fils. – Mais ils restèrent attentifs et silencieux, prenant malgré eux un vif inté-rêt à ce qui allait se passer. Ils maudissaient leur fils qui voulait se faire comédien ; mais ils eussent éprouvé un violent chagrin s’il eût été sifflé. Il n’en fut rien. Grâce aux nombreux conseils qu’il avait reçus, grâce à une voix fraîche et sympathique, grâce surtout à la manière dont il fut secondé par l’ingénuité, il se tira à son honneur d’un rôle assez difficile. Aux yeux d’un homme du métier, il n’aurait paru que convenable ; à ceux de ses com-patriotes il sembla superbe !
Trois fois rappelé, il revint trois fois saluer le public, tenant toujours par la main la jeune ingénuité à qui pareille fête n’avait jamais été faite, et qui lui devait bien quelque reconnaissance de l’honneur qu’il lui procurait.
C’était joli pour un début, et le soir, à souper, car il offrit un souper à ses camarades (Gabriel lui avait prêté de l’argent), il reçut les compliments du directeur et des comédiens.
– Vous ferez quelque chose, lui dit le gigantesque premier rôle en avalant, d’un trait, un énorme verre de vin de Beaune.
Ses parents n’eurent pas la force de le gronder, – mais ils se refusèrent à le laisser aller à Paris tenter les fortunes du théâtre : – Tu seras majeur dans un an, lui disait le père, – alors tu feras ce que voudras ; – mais nous n’aurons pas sur la cons-
– 174 – cience de t’avoir soutenu ni encouragé dans une carrière qui nous paraît dangereuse pour toi.
Tels étaient les deux amis de Jules Daguet – amis d’enfance, qui ne manquaient jamais une des soirées ou un des concerts de Jules et qui l’aimaient sincèrement. Lui, de son côté, le leur rendait. Ces trois jeunes gens formaient un singulier trio : nul d’entre eux n’avait les mêmes goûts. – Jules fuyait les plaisirs mondains, – Gabriel détestait les acteurs, qu’il appelait des ca-botins, et Roger adorait son théâtre, comme il disait emphati-quement.
Le lendemain de son succès, le bruit en vint aux oreilles des Daguet. Madame Daguet et Jules firent dire une messe pour Roger, et le père se contenta de murmurer : – Tiens, tiens ! – s’il joue encore une fois, j’irai le siffler !
Gabriel félicita Roger, mais lui déclara que, du jour où il se fe-rait tout à fait comédien, il ne le saluerait plus dans la rue. Ro-ger haussa les épaules, et, pour raccommoder Gabriel avec les acteurs, il l’emmena chez l’ingénuité à laquelle il le présenta. La soubrette Déjazet, jeune femme au minois piquant, se trouvait là ! – On dîna gaîment. Un certain petit vin blanc mousseux fit pétiller les regards et le lendemain Roger disait à Gabriel :
– Eh ! bien, diras-tu encore du mal des artistes dramatiques ?
– Mon cher Roger, je n’ai pas changé d’opinion – je déteste les cabotins !
– Et les cabotines ?
– Tu ne me laisses pas finir – je déteste les cabotins, mais j’adore les cabotines !
Et chacun reprit le chemin de sa maison en riant aux éclats.
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