Le piège aux maris
VII L’Opéra et l’Ambigu.
VII
L’Opéra et l’Ambigu.
La rue de Provence a un cachet tout particulier. Elle fait par-tie du petit nombre de rues qui possèdent encore une physio-nomie distinctes des autres voies de circulation. Les maisons y sont hautes, belles ; l’air circule facilement dans tous les sens ; les rues qui la rencontrent la croisent à angle droit, et donnent à tout le quartier l’apparence d’une ville tirée au cordeau. C’est régulier, mais froid. Le peintre n’y rencontre pas de ces con-trastes de couleurs qui quelquefois viennent révéler à ses veux étonnés des effets inattendus. Le promeneur s’y fatigue par la vue uniforme et grise des bâtiments ; quelques boutiques sombres, même pendant le jour, tapissent les devantures ; là, point de ces brillants étalages qui égaient les quartiers popu-leux, ni de ces voitures à grand style qui parcourent le faubourg Saint-Germain, en y jetant sinon la vie, du moins l’ombre du mouvement.
Les voitures pourtant y passent eu grand nombre, surtout l’après-dîner, mais ce sont presque exclusivement des coupés, sortis, il est vrai, des meilleures fabriques, – propres aux gens d’affaires et spécialement aux financiers.
C’est le quartier presque exclusif des grandes fortunes ban-quières. Là, ces dieux du commerce trônent dans leurs cabinets et dirigent avec morgue et sang-froid, les variations du change et la hausse et la baisse des valeurs commerciales.
Cette rue, comme toutes celles qui forment ce qu’on est con-venu d’appeler les beaux quartiers, se peuple dès le malin de petites gens, approvisionnant les locataires des diverses mai-sons de tout ce qui sert à la vie.
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Ce sont les charbonniers pliant sous le poids des sacs ; les porteurs d’eau, suivant d’un pas lent et morne le cheval qui traîne leur tonneau, et charmant leurs loisirs par des cris in-formes et pleins d’originalité ; les garçons bouchers, se précipi-tant, une grande manne sur la tête, au milieu des acteurs de cette scène, et recevant sur leur passage, en remerciement de leurs bousculades, des blasphèmes et des injures ; les bonnes, frétillantes sous leur tablier blanc, et trottant menu vers les bou-tiques de fruitiers, de laitiers, etc.
Un peu plus tard, la scène change : des hommes à la marche pressée, mais mis convenablement sillonnent les trottoirs et vont s’engouffrer sous de larges portes cochères : ce sont les employés des vastes maisons de banque des environs : toute la journée ils seront cloués à un bureau crasseux, au milieu de poudreux registres, et pour ne point salir leurs vêtements, atta-cheront aux manches de leurs redingotes des bouts de percaline destinés à les garantir du frottement continu des meubles. Abrutis, ils passeront leur vie en véritables mollusques, occupés à manier des choses qui pour eux ne sont que des cailloux et des chiffons de papier, et qui, pour ceux qui les emploient, sont de l’or, de l’argent et des billets de banque.
Après eux, c’est-à-dire, vers les dix heures du matin, le silence et la tristesse s’emparent de la rue. Jusqu’à midi, on aperçoit, de loin en loin, un passant qui se glisse rapidement le long des trot-toirs, et les propriétaires des boutiques de diverses sortes qui bâillent et rêvent derrière leur comptoir.
À midi, tout se ranime comme par enchantement : les voi-tures, rares jusque-là, commencent à se montrer, les trottoirs sont occupés par des hommes qui entrent par les portes où sont entrés le matin d’autres hommes : mais ceux-là n’y restent pas, ils en ressortent bientôt : ce sont les courtiers, les négociants, les hommes d’affaires. La Bourse va s’ouvrir, le courtier vient prendre des ordres, le négociant chercher de l’argent contre des
– 69 – lettres de change ; l’homme d’affaires court pour un renseigne-ment, pour une créance, pour une dette, pour n’importe quoi.
Alors le quartier s’anime de plus eu plus, et bientôt un nouvel élément va venir se joindre aux autres pour compléter la gaîté et l’ensemble. Des femmes en riches toilettes, souvent à pied, quelquefois en voiture, se montrent à leur tour. Celles qui mar-chent, cheminent lentement le long des trottoirs, étalant leur faste et leur beauté, ne se dérangeant pour âme qui vive, pas même pour les vieillards, pas même pour les enfants. Elles par-tent pour la promenade, ou plutôt, comme disent les caricatu-ristes parisiens, pour la chasse. Pendant que celles-là s’éloignent et se dirigent vers les boulevards et les Champs-Elysées, – d’autres, de la même espèce, regagnent leurs domiciles : ces dernières, dont la mise est beaucoup plus fripée, portent dans leurs bras de petits paquets enveloppés d’un journal. Les mau-vaises langues du quartier prétendent que ce journal renferme ce qui fait leur succès, mais quant à moi, je préfère croire qu’elles viennent des alentours acheter quelques provisions.
Bref, les unes et les autres appartiennent à cette catégorie de femmes faciles que l’on appelle de tant de noms différents. La rue de Provence est leur rue préférée : elles s’y logent, accumu-lées les unes auprès des autres, et rendent la vie et la gaîté à la rue en échange de l’hospitalité quelles en reçoivent.
Mais c’est le soir surtout qu’on les voit sillonner les trottoirs dans tous les sens ; le gaz est le soleil de ces papillons de nuit : C’est alors qu’elles vont, viennent, tournent et retournent des cafés aux restaurants, des théâtres aux concerts, des bals aux promenades. Jusqu’à une heure, deux heures du matin, et même plus tard, on les rencontre seules, ou accompagnées, dans les environs de leurs demeures et de tous les lieux de plai-sirs qui peuplent la capitale et s’y multiplient :
C’est dans cette rue, comme nous l’avons vu, que le vicomte Paul de Chatenay avait établi la demeure de Titi. Elle y vivait heureuse et contente. C’était là tout ce que cette fille au cœur sec
– 70 – avait ambitionné depuis l’âge de raison. Elle se trouvait donc dans son élément. La parure, les bijoux, les dentelles, étaient ses seules aspirations. Elle n’avait pas encore de voiture, et cette absence de véhicule la tourmentait ; c’était le seul souci de son existence, mais il était grand.
Le vicomte de Chatenay avait essayé tous les moyens de s’en faire aimer, et il s’y croyait réellement arrivé. Tout adroit, tout blasé qu’il fut, il s’était, en cela du moins, fait tromper par Titi qui n’aimait rien au monde qu’elle même. Elle n’avait aucun regret de ce qu’elle avait fait. Elle avait quitté son père ivrogne, sans réfléchir qu’elle retirait à sa mère et à sa sœur leur plus douce consolation : la présence à la maison de l’enfant chérie et gâtée.
Mais si le vicomte se croyait aimé, elle, de son côté, se trom-pait aussi en croyant avoir une influence énorme sur l’esprit de son amant. Elle avait tout essayé pour obtenir de lui ce qu’elle désirait si ardemment, c’est-à-dire une voiture ; mais il n’avait jamais voulu consentir à lui en donner une. Elle ne pouvait pourtant pas le taxer d’avarice, car il l’avait installée très conve-nablement. Elle avait toujours les toilettes les plus fraîches ; pas un seul de ses caprices ne tardait à être satisfait ; point de fêtes où elle désirât d’aller et où elle n’allât. Mais rien de tout cela n’avait plus de prix pour elle, quand elle était obligée d’aller à pied ou de se faire traîner dans des voitures de louage.
Un jour, le vicomte vint chez elle, et lui dit :
– Nous soupons ce soir, quelques amis et moi, à la Maison-Dorée. Voulez-vous être des nôtres, ma chère enfant ?
– Très volontiers, mon ami.
– Nous serons tout au plus une dizaine de personnes. Le prince de Libstein et sa maîtresse, la belle Suzanne la Folle, fe-ront partie de notre réunion.
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– Tant mieux, s’écria Titi, il y a longtemps que je désirais connaître cette Suzanne la Folle, dont tout le monde parle.
– Vous aurez tout le temps nécessaire pour faire connais-sance, ma toute aimable. Je vous apporte une loge d’Opéra. Vous irez avec Suzanne, et nous viendrons vous rejoindre à la Maison-Dorée, où d’ailleurs on vous attendra.
Titi prit le coupon que lui tendait le vicomte : elle regarda quelle était la loge qu’on lui présentait et lut : Secondes loges de côté. Une petite moue, d’une expression peu gracieuse, vint crisper ses lèvres. Le vicomte s’en aperçut, et dit avec une cer-taine raillerie dans la voix :
– Vous vous attendiez à mieux, ma chère. Que voulez-vous ? À l’impossible nul n’est tenu. Or, l’impossible, c’est que vous vous trouviez au même rang, à la même place que les femmes du monde. C’est triste ! mais c’est ainsi. Vous êtes encore jeune dans la vie que vous avez voulu vous faire. – Plus tard, vous sen-tirez que j’ai raison… Je suis certain que Suzanne ne se formali-sera pas, – elle, – elle a de l’expérience.
– Ce qui est impossible, monsieur le vicomte, c’est de me mé-priser plus que vous ne le faites, dit Titi en colère.
– Je ne vous méprise pas, mon enfant, je vous laisse à votre place. – Vous ne pouvez consciencieusement rien exiger de plus de moi. Je suis votre protecteur, soit ! Mais vous savez parfai-tement que nos relations ne peuvent être publiquement affi-chées. Notre liaison n’est pas de celles qui doivent être éter-nelles, – vous le comprenez aussi bien que moi. – Vous, dont l’existence future est un problème que vous résoudrez très pro-bablement sans me demander conseil, vous pouvez mettre à vos pieds toutes les convenances sociales. – C’est votre rôle, et je comprends que vous n’hésitiez pas devant la publicité : elle vous est utile pour fonder l’avenir. – Mais, ma chère enfant, il n’en est pas de même pour moi. J’ai aussi mon avenir à sauvegarder, et, sans vouloir vous blesser, cet avenir n’a rien à voir avec le
– 72 – vôtre, or, je ne veux pas qu’on puisse dire que le vicomte Paul de Chatenay ait jamais conduit sa maîtresse au milieu du monde où, un jour, il choisira sa femme.
Tout l’orgueil de Titi se révolta. Elle allait répliquer verte-ment, quand ses yeux retombèrent sur tout ce qui l’environnait. Elle eut alors un mouvement de sagesse : elle se dit qu’elle de-vait au vicomte le luxe au milieu duquel elle vivait, les toilettes élégantes qu’elle portait. Si son amant lui avait donné tout cela ; il pouvait aussi le lui retirer. Elle se tut, et elle fit bien.
– Je suis persuadé, ma chère enfant, continua le vicomte avec plus de douceur, que vous n’aviez pas pensé à tout cela. Ne re-venez donc plus sur ces questions, toujours pénibles à trancher entre un galant homme et une femme aussi charmante que vous l’êtes. Suzanne viendra dîner avec vous. Mettez-vous en frais pour la traiter le mieux qu’il vous sera possible. Vous irez en-suite à l’Opéra dans sa voiture.
– Ah ! Suzanne a une voiture à elle ! dit Titi avec amertume.
Le vicomte sourit et ne répondit pas. Il voulait bien dépenser une partie de sa fortune pour sa maîtresse ; mais il ne voulait pas se compromettre. Or, donner une voiture à Titi, c’était atti-rer sur lui les yeux de toute sa société ; c’était s’afficher, et le vicomte avait en ce moment de sérieuses raisons pour tenir aux apparences.
Il s’éloigna donc, après avoir adressé quelques tendres pa-roles à la jeune fille ; mais celle-ci n’y prit pas garde ; elle était encore trop novice pour se rendre un compte exact de sa posi-tion, et elle prenait pour une insulte ce qui n’était, en définitive, qu’une leçon prudemment donnée par un homme plein d’esprit et de délicatesse, malgré son langage positif.
Quoiqu’elle manquât absolument de cœur, ce qui devait, plus tard, la distinguer entre toutes ses pareilles, – elle ressentit vi-vement cette injure et rêvait aux moyens de se venger, sans ce-
– 73 – pendant risquer entièrement sa position, quand Suzanne la Folle arriva.
Les deux femmes eurent bientôt fait connaissance, et le soir, après un long dîner, elles arrivèrent à l’Opéra. On donnait ce jour-là les Huguenots, le chef-d’œuvre d’un homme qui n’a fait que des chefs-d’œuvre, j’ai nommé Meyerbeer.
Titi n’avait jamais vu l’Opéra. Elle avait bien quelquefois as-sisté à des représentations théâtrales ; mais elle n’avait pas en-core entrevu, même en songe, les splendeurs d’un tel spectacle, et la vue d’une salle aussi luxueuse, ornée des plus jolies femmes de Paris, devait d’abord la plonger dans une sorte d’éblouissement.
Le deuxième acte était commencé quand les deux lorettes en-trèrent dans leur loge. Au tapage qu’elles firent, la salle entière se retourna pour contempler les nouvelles venues, et Marguerite lança dans le désert les roulades de son grand air.
Au bout de quelques minutes, toutes les jumelles étaient bra-quées sur leur loge, Suzanne la Folle était connue de tous ; mais Titi, que le vicomte avait tenue, jusqu’à présent, un peu à l’écart, excitait la curiosité des gandins. Quelle était cette nouvelle fleur, éclose dans le jardin des amours faciles, et qui en avait soin ? Voilà ce qui préoccupait tous ces esprits désœuvrés.
On chuchotait de tous côtés ; chacun adressait à son voisin des questions sur la jolie étrangère, et chacun en était réduit à avouer son ignorance.
Titi triomphait de l’attention générale qui l’avait accueillie. – Elle se disait :
– Allons, je fais de l’effet. – Prenez garde, mon cher vicomte, le jour où votre insolence me décidera tout à fait à me venger, je ne manquerai certainement pas de collaborateurs pour cette vengeance.
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Mais tout a une fin, même la contemplation d’une jolie femme, et bientôt on ne s’occupa presque plus d’elle. Alors, en vraie parisienne qu’elle était, elle chercha à s’intéresser aux scènes qui se déroulaient devant elle. Jusque-là elle avait bien entendu un bruit confus d’orchestre, de voix, de chœurs, le tout entremêlé d’applaudissements ; mais, toute aux jouissances de sa vanité satisfaite, elle n’y avait prêté aucune attention. Elle se décida à écouter. Le troisième acte commençait. Les chœurs qui se succédaient l’ennuyèrent fortement. Puis vint cette page su-blime qu’on appelle le septuor du duel. Cette situation émou-vante, que le maître a si bien sentie et si énergiquement rendue, la laissa froide : elle ne la comprit pas. Ce flot de musique l’assommait.
Elle se retourna alors vers la salle et examina attentivement la toilette de chacune des femmes assises aux premières loges. Mais cet examen la lassa bientôt aussi. Elle ne s’intéressait vraiment qu’à elle-même, et la vue de ce spectacle animé ne l’amusait pas suffisamment. Elle se rappela alors qu’elle n’était pas seule, et à défaut de toute autre distraction, elle se retourna vers sa compagne pour causer avec elle.
Quel ne fut pas son étonnement ? Suzanne la Folle, Suzanne la rieuse, celle qui était renommée partout pour ses joyeux pro-pos et son intarissable gaieté, avait les yeux remplis de larmes, et sa figure paraissait toute décomposée.
Titi suivit machinalement la direction du regard de sa nou-velle amie, car ce ne pouvait être l’opéra qui lui donnait cette émotion ; la toile était baissée. Suzanne regardait d’un autre côté, et la cause probable de sa vive émotion était une loge rem-plie d’honorables bourgeois qui bâillaient en souvenir de l’acte précédent, et attendaient l’acte suivant en mangeant des oranges.
Dans toutes les figures des individus (hommes et femmes) qui peuplaient la loge, Titi chercha en vain un indice qui pût expliquer l’attendrissement de Suzanne. C’étaient des gens qui,
– 75 – comme Titi, s’ennuyaient religieusement, voilà tout ! À cette différence près qu’ils avaient payé beaucoup pour venir cher-cher cet ennui-là, tandis que Titi n’avait rien payé du tout et qu’elle avait au contraire excité l’admiration et l’envie.
Comment donc s’expliquer cette mélancolie subite de Su-zanne ?
Ce mystère devait rester impénétrable pour Titi, et cependant rien n’était plus simple, plus facile à comprendre.
Suzanne la Folle n’avait pas toujours été ce qu’elle était. Fille d’un vieil officier retraité dont l’unique fortune consistait dans sa pension, élevée à la maison de la Légion d’Honneur, elle s’était mariée sans dot à un homme pauvre comme elle, à un artiste de mérite, mais qui était alors encore inconnu. Le mé-nage avait commencé par être des plus malheureux, au point de vue pécuniaire, mais cependant, à mesure que le peintre se fai-sait un nom, le bien-être arrivait, pas assez vite cependant ! La coquetterie de la jeune femme croissait de jour en jour, et bien-tôt, malgré l’argent que commençait à gagner le peintre, la gêne, la misère même, revinrent s’asseoir à leur foyer. Suzanne ne recula pas, pour avoir de l’or, devant les plus tristes moyens. – La malheureuse se vendit d’abord à un riche banquier, puis à d’autres encore. – Une fois lancée sur la route du vice, une femme ne s’arrête plus ! L’aisance reparut tout à coup. Mais, un jour, l’artiste découvrit la source de cette amélioration subite dans le ménage. C’était un noble cœur. Il rougit d’avoir participé à un bien-être acquis au prix de son honneur, et il chassa sa femme qui partit pour l’Italie avec un grand seigneur appelé à Naples par des fonctions diplomatiques.
Rongé par le désespoir, car il avait passionnément aimé cette femme, le mari ne tarda pas à s’éteindre de langueur et d’ennui, laissant à son tour un petit garçon, fruit de cette triste union. Le vieux capitaine étant mort aussi, cet enfant se trouva seul, et l’assistance publique dut s’en charger. En d’autres termes, on le mit aux Enfants-Trouvés.
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Lorsque Suzanne revint à Paris, elle ne retrouva plus de traces ni de son mari, ni de son fils. Seule alors, elle voulut ou-blier, elle chercha à tromper ses remords et embrassa follement la vie de plaisirs et de débauche qui devaient lui procurer des distractions et des moyens d’existence. Assez jolie, quoique sa physionomie n’eût rien de remarquable, elle affecta une gaieté qui allait jusqu’à la folie, et oh n’entendit plus sortir de sa bouche que des propos joyeux et lestes. Pour soutenir cette gaie-té factice qu’elle s’était imposée ; pour jouer convenablement le nouveau rôle qu’elle s’était choisi, elle recourut à des moyens ignobles : elle s’enivra.
Elle était devenue fort à la mode, quand le prince de Libstein la rencontra ; celui-ci mit le comble à sa réputation : il dépensa pour elle des sommes folles, lui meubla un délicieux hôtel dans la rue Saint-Lazare, mit à sa disposition un nombreux domes-tique, et en fit, en un mot, la plus enviée des femmes du monde interlope.
Telle était sa position sociale lorsqu’elle se rendit à l’Opéra avec Titi, et que celle-ci s’aperçut de son émotion.
Suzanne était beaucoup plus apte que sa nouvelle amie à ju-ger des œuvres d’art. Elle avait beaucoup entendu parler des hautes questions d’esthétique dans l’atelier de son mari, et elle avait un jugement assez fin en ces matières. Ainsi les Hugue-nots, qu’elle connaissait pourtant de longue date, l’avaient-ils fortement impressionnée. Mais ce qui surtout l’avait boulever-sée, c’était la vue de la loge où elle venait autrefois, avec son ma-ri, entendre les œuvres des maîtres. Elle ne pouvait en détacher ses yeux, et elle revoyait comme dans un songe toute sa jeunesse écoulée, les jours tranquilles passés dans la misère et dans l’obscurité, sa fuite en Italie et son triste retour à Paris, où elle ne devait retrouver que le vide et la honte.
Toutes ces pensées l’abattaient. Au fond, elle n’avait pas de cœur, sa conduite l’avait beaucoup prouvé ; mais cependant elle en avait plus que Titi qui, certes, à sa place, n’aurait pas eu le
– 77 – moindre regret, et aurait joui largement de sa position sans re-mords comme sans soucis.
Suzanne n’avait jamais, même dans ses moments d’épanchements les plus intimes, même dans les crises les plus violentes de ses ivresses, dit à qui que ce fut, homme ou femme, le secret de sa vie passée et les circonstances qui l’avaient jetée dans le milieu où elle vivait. C’est ce qui expliquera comment Titi, ignorant tout, était en droit de s’étonner de l’émotion su-bite de sa nouvelle amie.
Entre le quatrième et le cinquième acte, le prince de Libstein se présenta dans la loge des deux lorettes. Il ne connaissait pas encore Titi et fut littéralement ébloui de la beauté de la jeune fille. Celle-ci s’en aperçut, et accueillit avec une grâce toute charmante l’amant de Suzanne. Il était fort heureux que cette dernière ne fût pas d’humeur jalouse, car la conversation se tint exclusivement entre le prince et Titi, qui semblaient se plaire infiniment l’un à l’autre.
Le prince de Libstein était ce qu’on est convenu d’appeler un bel homme, sa moustache et ses favoris étaient régulièrement taillés. Il savait parler convenablement de chiens de chasse, de femmes et de chevaux. Il aimait et estimait également ces trois classes d’individus qu’il rangeait, à titre exactement identique, dans la catégorie des choses de luxe. Il avait fait de Suzanne la Folle la femme la plus élégante de Paris, mais il commençait à s’en lasser et cherchait à la remplacer par une autre.
Il quitta les deux lorettes, laissant Titi enchantée et Suzanne indifférente.
La première s’étonnait de ce que le vicomte ne fût pas venu aussi causer un peu avec elle, et elle commençait à croire qu’il n’était pas dans la salle, lorsqu’elle l’aperçut tout à coup dans une loge des premières, causant avec une femme d’un très grand air et paraissant appartenir à la plus haute société pari-sienne.
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Le vicomte était parfaitement à l’aise et ne semblait même pas se douter que sa maîtresse fût là. Il ne tourna pas un mo-ment les yeux vers elle. La vanité blessée fit naître un orage dans le cœur de Titi. – Rendant insolence pour insolence, la lo-rette se mit à lorgner le vicomte avec impertinence. Celui-ci ne parut pas s’en apercevoir. Mais la dame avec laquelle causait M. de Chatenay remarqua ce manège ; elle fixa ses yeux sur la jeune femme avec un air de profond mépris, et se retourna presque aussitôt du côté du vicomte Paul. Titi comprit parfai-tement que cette dame demandait à M. de Chatenay s’il la con-naissait.
Le vicomte se retourna nonchalamment, la regarda, et fit un mouvement de tête et d’épaule qui signifiait clairement : « Je ne connais pas cette femme. »
C’en était trop. Titi résolut de se venger.
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Au moment où Suzanne la Folle se mettait à table chez Titi et où elles préludaient à la soirée de l’Opéra par un dîner en tête-à-tête, Bellotte, l’ouvrière de madame Bricard, quittait l’atelier de sa maîtresse et montait rapidement à sa chambrette. Là, elle fit une espèce de toilette, remplaça la robe pleine de fils, qui trahis-saient son état, par une robe simple et proprette, et orna son chignon touffu d’un bonnet à rubans de couleurs.
Elle redescendit aussitôt, et passa fièrement devant la loge de la portière.
Madame Sainte-Hélène la regarda s’éloigner, et se retournant vers son mari, elle murmura :
– Comme cette petite Bellotte est superbe aujourd’hui ! Elle va à quelque rendez-vous bien sûr ! Je gagerais qu’il y a du Quoniam là-dessous ! Joli assemblage ! L’un finira sur l’échafaud et l’autre à Saint-Lazare ! Qu’en dis-tu ?
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Pour toute réponse, M. Sainte-Hélène marmotta quelque chose d’incompréhensible entre ses dents et se remit avec acharnement à la soupe gigantesque que les deux portiers étaient en train de déguster.
Cependant Bellotte, après avoir pris la rue Cadet, descendait le faubourg Montmartre. Au coin de cette rue et du boulevard Poissonnière, elle fut rejointe par un individu en casquette qui lui prit le bras sans façon, le plaça sous le sien, et s’écria avec un geste plein d’entrain, mais impossible à rendre :
– Allons ! en route, mauvaise troupe, et vive la joie !
C’était Quoniam ! – Mais Quoniam beau, élégant, étincelant !
Sa casquette était presque neuve, sa redingote n’était pas trop délabrée. Le pantalon était bien un peu éraillé et usé aux ge-noux, mais cette petite imperfection se fondait dans l’ensemble, et était dissimulée aux regards profanes par les longues basques du vêtement susdit, cadeau de M. Balby.
– Il faut avouer, dit-il à Bellotte eu hâtant le pas, et en la fai-sant presque courir, ce dont elle ne se plaignit pas, il faut avouer que Fanfan le Mâconnais a tout de même eu là une rude idée en me faisant prendre des renseignements sur la bien-aimée de son cœur, et en obtenant pour moi, du patron, la permission d’avoir quelques heures de libres dans la journée.
– As-tu des nouvelles ? demanda Bellotte.
– Parbleu ! j’ai découvert le nid ; mais, tu comprends, c’est un secret, et je ne peux pas… Ah ! sapristi, quelle queue !
Cette dernière exclamation avait trait à la foule qui encom-brait la porte de l’Ambigu, où, ce soir – là, se donnait la seconde représentation d’un drame à succès du célèbre Rennedy.
– À la queue ! à la queue ! criait la foule à ceux qui cher-chaient à prendre des places plus en avant que ne le permettait la stricte justice.
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– Attends ! attends ! plus souvent ! que je m’y mettrai à la queue ! dit l’apprenti.
Et il alla résolument se camper sur les marches mêmes du théâtre, où, toujours orné de Bellotte, il fit mine de lire attenti-vement et même d’étudier l’affiche. Puis il se glissa avec agilité dans un vide que formaient deux personnes, et s’y tint ferme malgré les cris qui partaient de tous côtés.
– À la queue ! à la queue ! hurlait-on.
– De quoi ! de quoi, dit Quoniam ! On y est, à la queue ! je suis là avec un ami. Il m’a retenu ma place à moi et à mon épouse. C’est-il pas vrai ? dit-il en tapant sur l’épaule d’un ou-vrier en blouse qui se tenait devant lui.
L’ouvrier se retourna, et à la vue de la figure joyeuse de l’apprenti bien connue des habitués des hautes galeries de l’Ambigu, il sourit et fit un signe d’acquiescement.
La place était conquise. Aussi quand les bureaux s’ouvrirent, Quoniam et Bellotte se trouvèrent-ils presque eu tête. Bouscu-lant tous ceux qui les précédaient, ils grimpèrent, avec l’agilité des chats de gouttière, l’escalier raide qui conduisait aux der-nières places et se casèrent sur un des premiers bancs de côté, de façon à n’être pas gênés par le lustre.
Là, pendant que Quoniam qui n’avait pas dîné, sortait de sa poche un morceau de pain et un cervelas à l’ail, et se mettait à dévorer, Bellotte, qui ne voulait pas compromettre la fraîcheur de son bonnet, l’enlevait avec précaution et l’accrochait à l’aide d’une épingle au rebord de la galerie, de telle façon que le bon-net pendait en dehors et venait ajouter aux ornements de la vaste salle.
Enfin la représentation commença. Le drame et ses horreurs se déroulèrent aux yeux stupéfaits des assistants. L’ingénue fit couler des pleurs, le traître fit pousser des hurlements de rage et
– 81 – de colère à toute la population perchée en haut. C’était un suc-cès, un vrai, un franc succès ; en un mot un succès populaire.
Mais nulle part dans la salle, l’émotion ne fut ressentie aussi vivement qu’aux places où se trouvaient Quoniam et Bellotte, places nommées dans le langage imagé du peuple parisien le paradis ou le poulailler.
Leur émotion était si violente qu’à chaque entr’acte l’apprenti et la couturière descendaient quatre à quatre les escaliers, se précipitaient sur le boulevard et rafraîchissaient leurs gorges brûlantes à l’aide de coco et de pommes, puis ils remontaient à leurs places avec la même agilité sauvage.
Pendant un des entr’actes, qui fut d’une longueur démesurée, les deux jeunes gens cherchèrent à se distraire dans la salle même.
Ils aperçurent alors madame Bricard aux secondes galeries, et Quoniam, en véritable gamin de Paris, la soumit à une série de tortures épouvantables. Comme il lui restait du pain de son dî-ner, il en confectionna une kyrielle de boulettes qui toutes vin-rent s’aplatir sur le nez de la brave couturière, au grand déses-poir de la bonne dame, qui bondissait chaque fois qu’un projec-tile l’atteignait et cherchait en vain de quel côté ces perfides boulettes pouvaient venir. Les galeries élevées assistaient à cet exercice de tir improvisé avec un plaisir indicible et applaudis-saient à chaque coup frappé juste.
Mais il n’est si bonne compagnie qu’il ne faille quitter. Le spectacle se termina, et Quoniam ainsi que Bellotte s’éloignèrent en s’entretenant de la pièce qu’ils venaient de voir, des vertus de la jeune fille si malheureuse, des infamies du traître et des coq-à-l’âne du comique. Le chemin est long de l’Ambigu à la rue Lamartine, et le sujet du drame ne pouvait suffire à leur entretien ; aussi la promenade fut-elle souvent ponctuée de baisers donnés par l’apprenti à la couturière qui
– 82 – non seulement ne les repoussait pas, mais encore les rendait avec usure.
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