Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 10 sur 21 · partie 3/4

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Les Disparus

2 L'Histoire du Déluge..................................................... 252

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Donc : les crépitements de la mitrailleuse, le froid, le tremblement. A un moment donné, ça a été son tour, elle s'est avancée sur la planche avec les autres. La planche avait probablement une certaine élasticité, peut-être qu'elle rebondissait un peu quand ils s'alignaient : comme dans un jeu, de façon incongrue. Puis une nouvelle rafale. L'a-t-elle entendue ? L'activité de son esprit à cet instant-là était-elle assez fervente pour qu'elle n'entende pas ; ou, au contraire, était-elle tout ouïe dans l'attente ? Nous ne pouvons pas le savoir. Nous savons seulement que son corps délicat de seize ans – qui, avec un peu de chance, était sans vie à ce moment-là, même si nous savons que d'autres étaient en vie quand ils sont tombés avec un bruit sourd et humide sur les corps chauds et ensanglantés, souillés d'excréments, de leurs concitoyens – est tombé dans la fosse, et que c'est la dernière chose que nous voyons d’ elle ; même si, évidemment, nous ne l'avons pas du tout vue en réalité.

 

ET TOUT CELA est arrivé probablement parce qu'elle était sortie de chez elle pour aller rejoindre son petit groupe, les trois camarades de classe, en fin de matinée, la veille.

Un sixième de la population juive seulement a péri ce jour-là, nous a dit Jack. (Seulement.) Mais les trois quarts de ces quatre filles ont péri ce jour-là.

J'ai remarqué, pas pour la première fois, que le verbe qu'employait invariablement Jack pour ceux qui ont été tués était périr, ce qui donnait, à mon oreille, une tonalité légèrement élevée, peut-être même biblique, à sa conversation lorsqu'il parlait de ceux qui n'avaient pas survécu à la guerre. Mort a cette finalité abrégée d'un monosyllabe et ne laisse, pour ainsi dire, aucune place pour l'argumentation. Périr, au contraire, tiré du latin pereo, dont le sens littéral signifie « passer à travers », donne une impression d'ampleur ; il suggère toujours pour moi une gamme de possibilités, bien au-delà du simple fait de mourir – impression confirmée par un coup d'œil jeté à l'entrée du dictionnaire latin assez vieux que je possède : passer, n’être rien, disparaître, se volatiliser, se perdre ; passer, être détruit, périr ; périr, perdre vie, mourir... Etre égaré, manquer, être gaspillé, dépensé en vain ; être perdu, être ruiné, être défait. Compte tenu de ce que je sais aujourd'hui, après avoir parlé à tous les anciens de Bolechow encore vivants, j'en suis venu moi-même à préférer périr à tous les autres verbes, lorsque je parle de ceux qui sont morts.

Les trois quarts de ces quatre filles ont péri ce jour-là, avait dit Jack.

Et donc vous le saviez, ai-je dit.

Il est resté silencieux un instant.

Hé bien, a-t-il dit, ils savaient... je me souviens. Père était dans le Judenrat – mon père était un membre du Judenrat, je lui ai demandé ce qui était arrivé à la famille Jäger, il m'a donc répondu, Une fille a péri. Et j'ai découvert ensuite que c'était Ruchele.

Cela, il me l'a dit lorsque tous les anciens de Bolechow étaient rassemblés autour de la table de sa salle à manger. Le lendemain, quand Matt et moi sommes retournés chez Jack pour l'interviewer seul, il m'a donné une version légèrement différente de cette histoire.

L’Aktion a eu lieu le mardi, a-t-il dit. Et le mardi soir, mon père est rentré à la maison. Il était au Judenrat. Ils étaient venus arrêter ma mère à la maison, mais mon père était au Judenrat. Il pensait qu'ils allaient l'arrêter, il avait donc pris la fuite et était arrivé à la maison dans la nuit. Alors, vous savez, je ne sais pas si c'est ce soir-là ou le lendemain matin, mais j'ai commencé à lui demander, Qui ont-ils pris ? J'ai demandé, Et les Jäger ? Et il a répondu, Une des filles Jäger. J'ai demandé, Laquelle ? Et il ne savait pas, il ne savait pas ou bien il ne voulait pas me le dire – je ne sais même pas s'ils savaient que je sortais avec elle. Et deux ou trois jours plus tard, ils m'ont envoyé chez ma tante – vous savez, j'ai très mal pris de perdre ma mère et mon frère.

Je ne savais que dire.

Je suis donc allé chez ma tante pendant quelques jours. Je me souviens que le soir – peut-être dans l'après-midi, peut-être dans la soirée, la nuit – je suis venu demander, Ils ont pris une des filles Jäger... laquelle ? et ils ont dit, Ruchele. Ça m'a fichu un sale coup de nouveau. Je n'ai pas dormi de la nuit, je me souviens que ma tante ne savait pas pourquoi, elle pensait que j'étais encore... après la mort de ma mère...

Il s'est tu un moment, puis il a poursuivi.

Je me souviens que, toutes les heures environ, ma tante entrait dans la chambre où j'étais couché et disait, Tu ne dors pas encore, tu ne dors pas encore ? A ce moment-là, je pensais à Ruchele, parce que c'était un nouveau choc.

Il est à jamais impossible de connaître ce qu'ont enduré, dans les jours suivant la première Aktion à Bolechow, Shmiel, Ester et les trois filles qui leur restaient, pour qui le sort de Ruchele était, jusqu'alors, la plus grande catastrophe de leur vie (même si nous savons que Shmiel, qui était encore vivant en 1941, a dû apporter sa contribution lorsque le Judenrat a ordonné une levée de fonds au début du mois de novembre, ce qui signifie que, de manière indirecte certes, il a payé la balle ou les balles qui ont mis fin à la vie de sa troisième fille). Mais, aujourd'hui, je sais ceci : très brièvement, il y a fort longtemps, dans la maison de la tante de Jack Greene, Ruchele avait beaucoup compté pour quelqu'un, et en considérant cela, alors que Jack continuait à me parler, j'étais heureux.

Vous comprenez, j'avais su qu'une des filles avait péri, répétait-il, mais je ne savais pas laquelle.

II se trouve que c'est la dernière chose que quiconque m'ait jamais dite à propos de Ruchele Jäger.

 

Le meurtre des enfants innocents est un problème célèbre, soulevé dans le texte de parashat Noach. Parashat Bereishit, un récit ostensiblement consacré à la Création, s’achève sur le constat dégoûté de Dieu que « la méchanceté de l'homme était grande sur la terre », constat qui le conduit — il y a de nombreux commentaires énervés sur cette notion — a « regretter » d'avoir fait l'homme. (« Qu'est-ce que cela pourrait bien signifier ? demande Friedman. Si Dieu connaît l'avenir, comment Dieu pourrait-il regretter une chose, une fois qu'elle s'est produite ? ») L'humeur mélancolique de Dieu ne dure qu'un bref instant, comme nous le savons, puisqu'il déclare immédiatement après qu'il va « dissoudre » l'humanité, les animaux, les oiseaux et toutes les choses qui rampent.

La cause de l'ire de Dieu, la nature du péché qui provoque son dégoût, est décrite au début de Noach. La terre, comme Dieu en devient conscient dans Genèse 6, 11, a été corrompue (vatishacheth) ; elle a été corrompue (nish'chathah) – le mot revient immédiatement dans le verset suivant — parce que toute chair a corrompu sa voie (hish'chith). Quelle est la nature exacte de cette corruption ? Rachi note que la racine consonante du verbe hébreu qui revient, de manière frappante, si souvent au cours de ces versets, sh-ch-th, dénote l'idolâtrie (c'est le verbe employé dans le Deutéronome 4, 16, quand Dieu met en garde son peuple vis-à-vis des images sculptées s'ils ne veulent pas se corrompre) et suggère surtout une grossière immoralité sexuelle. Il glose sur « toute chair a corrompu sa voie » de la manière suivante : « Même les animaux domestiques, les bêtes sauvages et les oiseaux avaient des apports avec ceux qui n’étaient pas de leur espèce. »

La nature de la corruption a donc à voir avec le mélange incontrôlable de catégories qui sont censées rester distinctes – une préoccupation de cette religion particulière, comme cela devient de plus en plus clair à travers la Torah, depuis cet acte originel de Création cosmique, décrit comme un processus de séparation et de distinction, jusqu'à l'insistance rigoureuse, dans les livres plus tardif comme le Lévitique, sur la séparation des genres et des espèces de choses, par exemple la séparation des produits laitiers et des viandes, des serviettes avec la bande rouge et des serviettes avec la bande bleue. Et, en effet, lorsqu'il donne des instructions à Noé pour la construction, l'équipement et la cargaison de l'Arche, Dieu lui rappelle que les paires d'animaux avec lesquelles il repeuplera la terre plus tard (ce deuxième acte de Création) doivent être « chacune selon son genre » – une précision que Rachi explique de la façon suivante : « Celles qui sont restées foncièrement attachées à leur propre espèce et n’ont pas corrompu leur voie. »

Le châtiment pour ce type particulier de corruption reflète de manière tout à fait appropriée la nature du crime. Car le Déluge que déclenche Dieu a pour effet d'effacer les distinctions entre les choses : à mesure que les eaux montent, l'océan engouffre la terre ferme, et les montagnes et tous les traits distinctifs du paysage disparaissent ; lorsqu'ils finissent par réapparaître — comme ils étaient apparus au début de parashat Bereishit, lorsque Dieu avait séparé l'eau de la terre -nous sommes censés le ressentir certainement comme une seconde Création. Ce lien entre le crime et le châtiment, autre instance du souci, dans Noach, concernant la façon dont les opposés coïncident secrètement peut-être, est rendu évident dans un élément verbal frappant du texte : car le mot que Dieu emploie quand il dit « Je suis sur le point de détruire » toute chair est mash'chitham, qui est, comme les mots pour dire « corruption », dérivé de la même racine, sh-ch-th. Dans Noach, le châtiment colle littéralement au crime.

Compte tenu de cette préoccupation obsessionnelle de séparer, de distinguer, de purifier, ce qui est frappant dans le récit de l'insatisfaction de Dieu vis-à-vis de sa Création et de sa décision de déclencher un Déluge qui va l'oblitérer, c'est sa détermination de détruire « toute chair ». Le mot « toute » soulève quelques difficultés, puisqu'il implique que certains innocents au moins vont périr dans le désastre. Car nous pouvons présumer que dans la désignation de « toute chair » son inclus, par exemple, les petits enfants ou même les bébés — une catégorie de personnes peu susceptible d'avoir été engagée dans le métissage des espèces. De façon surprenante, dans la mesure où il fait preuve d'une grande humanité par ailleurs, Friedman ne montre aucun intérêt pour cette implication troublante que Dieu pourrait être capable de tuer des innocents ; il préfère s'attarder sur la « pureté » de Noé et son absence de « tache », de façon à montrer combien les auteurs de ce récit étaient larges d'esprit (« Et il est important qu'une histoire composée par des Juifs ait souligné la vertu de quelqu'un qui n'est pas un Juif... » ; et ce passage a été en effet invoqué dans certains débats pour soutenir l'idée qu'il pourrait y avoir une catégorie de gens appelés les Justes, c'est-à-dire des non-Juifs qui ont essayé de sauver des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale — des gens, probablement, comme Ciszko Szymanski sur qui j'allais apprendre, en temps voulu, beaucoup de choses). Rachi, de son côté, se débat, brièvement certes, avec les implications sombres de Noach. Son unique commentaire sur l'expression « la fin de toute chair » est le suivant : « Là où on rencontre la promiscuité, la catastrophe envahit le monde et détruit à la fois le bien et le mal. » Cela semble impliquer que soit le péché même signalé par sh-ch-th souille tous ceux qui y sont vaguement liés, y compris, disons, les victimes passives du métissage ; soit les coupables, à travers leur activité pécheresse sans discrimination, provoquent le châtiment des innocents — interprétation qui a la vertu de ne pas imputer le blâme à Dieu.

Rien de tout cela, il faut le dire, ne semble très satisfaisant quand on abandonne les abstractions des commentateurs et qu'on prend le temps de se demander à quoi peut ressembler l'extinction de la vie d'un petit enfant par noyade ou autrement. Même après avoir médité le commentaire de Rachi, il est difficile de ne pas penser, vu la façon dont la Torah se préoccupe de maintenir des distinctions entre les choses, que l'annihilation des innocents et des coupables sans discrimination dans le récit du Déluge a quelque chose de relâché et de non cascher, qui est à la fois inhabituel et dérangeant. Mais peut-être que dans certaines circonstances — lorsqu'on exécute des projets à une échelle gigantesque, par exemple, des projets de reconfiguration du monde entier – l'habilité de garder à l'esprit tous les détails, de faire certaines distinctions, devient contreproductive.

EST-CE QUE QUELQU'UN savait avec certitude quand Shmiel et Ester avaient péri ? ai-je demandé au bout d'une heure et demie environ de notre conversation, le jour où le groupe était réuni. J'avais déjà adopté le verbe de Jack, périr.

Meg a dit qu'elle pensait que c'était au cours de la seconde Aktion.

Jack a dit, Oui, c'est ce que je pense aussi, au cours de la seconde Aktion. Je ne les ai plus vus après ça. Mais je n'en suis pas certain, a-t-il ajouté.

J'ai demandé si l'un d'entre eux les avait vus entre la première

Aktion et la seconde.

Après la première Aktion, vous savez, a dit Bob, la vie a changé, bien sûr. Nous devions porter des brassards.

J'ai hoché la tête. Parmi les instantanés apportés par Meg se trouvait une photo qui avait été prise, de toute évidence, pendant cette période : Pepci Diamant marchant dans la rue avec une autre fille – que Meg avait identifiée comme une des Flüchtling, les réfugiés des environs qui étaient arrivés en ville à mesure que les Allemands marchaient à travers la Pologne –, toutes les deux portant le brassard blanc avec l'étoile de David bleue. Sur la photo, les deux jeunes filles sourient. Je me suis demandé qui l'avait prise ; et je me suis demandé aussi ce que Pepci Diamant pouvait avoir en tête lorsqu'elle l'avait collée dans son album qui, nous le savons, allait lui survivre.

Jack a dit, Après la première Aktion, on ne pouvait plus aller... on ne pouvait plus sortir dans la rue. Il y avait un temps alloué pendant lequel on pouvait apparaître, une heure ou deux par jour.

Le Judenrat, a continué Bob, devait fournir des gens pour le travail et toutes sortes de choses, et c'est comme ça que ça se passait. Et bien sûr...

(je me suis demandé pourquoi il disait bien sûr de cette façon, et j'ai supposé qu'il voulait simplement dire, avec la malchance des Juifs)

… au même moment un déluge a commencé.

Un déluge ? ai-je demandé. Pendant un instant, j'ai cru qu'il employait une métaphore. Un déluge de malheurs, un déluge d'ennuis, quelque chose dans le genre.

Mais non : c'était un vrai déluge. Il pleuvait énormément, a dit Bob, et la pluie emportait tout dans les champs, donc la nourriture est devenue très chère tout à coup. Il y a eu une famine. Lorsque le printemps de 1942 est arrivé, beaucoup de Juifs mouraient – et pas un ou deux par semaine, mais par jour. De faim, tout simplement.

J'ai pensé à Shmiel et à Ester, aux trois filles, vivant dans l'angoisse et la terreur dans la maison peinte en blanc. Dans ses lettres à mon grand-père, à son cousin Joe Mittelmark, à Tante Jeanette et à son mari, il se plaignait constamment des problèmes d'argent, des dépenses encourues pour envoyer les filles à l'école, du fait qu'il n'avait pas assez d'argent pour récupérer son camion au garage. À présent, disons, à Pâque de 1942, il n'y avait plus du tout de travail et les gens étaient affamés. Comment vivent les gens, m'étais-je demandé, quand il n'y a plus d'économie ? Ils ne vivaient plus ; ils mouraient de faim.

Meg a dit, à voix basse, Tout le monde parlait de la faim, après la première Aktion. Il m'arrivait de rêver de pain. Pas de gâteaux, mais de pain.

Matt a demandé, Je sais que ça va paraître idiot, stupide, mais je veux dire... est-ce que je peux vous demander quelque chose ? Bien sûr, ont-ils répondu en chœur.

Matt voulait savoir ce qu'on ressentait, quelle était l'atmosphère dans la ville au cours de ces journées qui ont suivi la première Aktion. J'avais déjà remarqué que je me souciais d'apprendre ce qui s'était passé, de connaître les événements et l'ordre de leur occurrence, tandis que Matt demandait toujours quelle impression faisaient ces événements.

Je veux dire, a-t-il poursuivi, il y avait des gens, des membres de vos familles qui avaient été tués, c'était atroce de toute évidence. Alors quand vous vous rencontriez dans la rue, à ce moment-là, pendant les périodes de la journée où vous étiez autorisés à sortir, qu'est-ce que vous vous disiez, des choses du genre, « Je suis désolé, j'ai appris pour ta mère », vous en parliez ou pas ?

Il ne me serait jamais venu à l'esprit de poser ce genre de questions.

Meg a dit, Il n'y avait qu'un seul sujet de conversation. Jack a ri, d'un rire sombre, et dit, Non, trois. Meg n'a pas ri, mais elle a compris la plaisanterie de Jack. Oui, a-t-elle dit, trois : nourriture, nourriture et nourriture.

 

PENDANT QUE LES quatre survivants discutaient de la période entre la première grande Aktion et la seconde, j'ai essayé de concilier ce que j'entendais et ce qu'on m'avait raconté précédemment. Tante Miriam – qui, lorsqu'elle m'écrivait trente ans auparavant, avait eu accès à des survivants, qui étaient morts au moment où j'avais commencé à poser mes questions, mais avaient peut-être eu une plus grande intimité avec mes parents et des souvenirs plus précis de ce qui leur était arrivé – pensait qu'Ester et deux des filles avaient péri en 1942 ; cela aurait eu lieu, de toute évidence, au cours de la seconde Aktion. La fille aînée, m'avait-elle écrit, avait rejoint les partisans et était morte avec eux : il s'agissait de Lorka et, d'après ce que savaient les survivants de Sydney, tout cela était vrai. Mais Miriam avait entendu dire que Shmiel et une autre fille avaient péri en 1944, alors que le groupe de Sydney était pratiquement certain que Shmiel, Ester et Bronia, la benjamine, avaient été emportés dans la seconde Aktion.

Peut-être que ce qui s'était passé, me suis-je dit, c'était ceci : Lorka s'était retrouvée dans les forêts avec les partisans, très probablement les Babij, comme tout le monde en convenait. En ce qui concernait les autres, Miriam avait entendu dire qu'Ester et deux de ses filles étaient mortes au cours de l'année 1942, alors qu'en vérité Ester et deux de ses filles étaient mortes dès 1942 : Ruchele en octobre 1941, au cours de la première Aktion, et Ester et Bronia en septembre 1942, au cours de la seconde. Et peut-être que Frydka était en effet morte en 1944, comme l'avait entendu dire Miriam après avoir rejoint les partisans, comme tout le monde le disait (tout le monde, en tout cas, s'accordait pour dire qu'elle était encore vivante en 1943, avant que les ultimes liquidations eussent lieu).

Cela ne laissait que Shmiel qui, quoi qu'il ait pu lui arriver jusqu'en 1944, était alors à des années-lumière, semblait-il, du monde de 1939, lorsqu'il écrivait les lettres où l'on pouvait encore, c'était mon impression, entendre sa voix : fière, désespérée, dictatoriale, amère, pleine d'espoir, épuisée, troublée. Qu'était-il arrivé, essayais-je de concevoir en écoutant les Australiens, à Oncle Shmiel ?

Jack pensait, avait-il dit, qu'il avait été arrêté au cours de la seconde Aktion, puisque plus personne ne l'avait revu ensuite. Mais, comme Meg me l'avait rappelé, on n'avait plus le droit de marcher dans les rues après la seconde Aktion : bien des gens n'avaient plus été revus après la seconde Aktion, mais cela ne signifiait pas nécessairement qu'ils n'étaient pas encore vivants. Et pourtant, si Shmiel avait survécu à la seconde Aktion, alors Frydka, que Jack avait vue régulièrement après cela – puisqu'elle venait souvent dans sa maison qui avait été transformée en un des Lager, les dortoirs pour les gens qui travaillaient dans les camps de travaux forcés –, lui en aurait sûrement parlé à un moment quelconque, et il est probable qu'il s'en serait souvenu. Mais l'impression de Jack, même après avoir vu Frydka régulièrement jusqu'en novembre 1942, lorsque tout le monde était dans un Lager ou un autre – parce que sinon vous étiez mort ou caché, ou encore transféré dans le ghetto de Stryj –, c'était que Shmiel avait péri en septembre 1942, en même temps que sa femme et sa plus jeune fille. L'information de Tante Miriam était donc sans doute erronée. Peut-être que ce n’était qu'un vœu pieux (et, en effet, comme Bob devait me le rappeler quand je l'ai rencontré en privé, quelques jours après la réunion avec le groupe, pendant toute l'Occupation, les gens disparaissaient tout simplement, et pas nécessairement au cours des Aktionen organisées. Des gens étaient arrêtés au hasard, emmenés, m'a-t-il dit, par exemple, le père de Shlomo Adler a été emmené et comme sa mère courait derrière lui, ils l'ont emmenée elle aussi, ainsi que son oncle), Shmiel est donc peut-être parti au cours de la seconde Aktion ou peut-être a-t-il disparu tout simplement, un jour. Peut-être que ce vieux résistant rencontré à Washington s'était trompé. Peut-être qu'il avait pris le nom d'un autre Shmiel Jäger.

Plus Jack et les anciens de Bolechow à Sydney parlaient, cet après-midi-là, plus j'étais convaincu que Shmiel avait en effet disparu avec Ester et Bronia, au cours de la seconde Aktion, qui fut la pire de toutes.

 

QUAND LA SECONDE Aktion a-t-elle commencé ? leur ai-je demandé.

Bob a dit, En août 1942.

Meg a dit, d'une voix lente et emphatique, Septembre. Le 4, le 5 et le 6 septembre.

C'est exact, a dit Jack. Désolé ! a dit Bob.

Shmiel, Ester et Bronia ont donc disparu au cours de cette Aktion, ai-je répété.

Ce devait être la seconde Aktion, a acquiescé tout le monde, parce que après ça plus personne n'a vu les Jäger, en dehors de Frydka et de Lorka, qui avaient déjà commencé à travailler dans les camps de travail de la ville, ce qui explique pourquoi elles ont survécu à la seconde Aktion.

Elles étaient à la Fassfabrik, à la fabrique de barils, a dit Jack, avec les Adler.

Parmi ces Adler, je le savais, deux avaient survécu, deux cousins : Shlomo et Josef Adler, qui à présent vivaient tous les deux en Israël. Shlomo, je l'avais appris, était le chef autoproclamé des anciens de Bolechow, écrivant des e-mails, organisant des réunions annuelles en Israël pour les survivants de la ville. Il était le plus jeune de tous les survivants ; après les assassinats de ses parents, il était allé se cacher avec Josef, alors qu'il n'avait que treize ans. Les autres habitants de Bolechow, comme j'allais le découvrir, faisaient des plaisanteries affectueuses sur l'intensité de l'investissement affectif de Shlomo pour le cercle toujours plus réduit des survivants, mais pour moi cela avait du sens, d'une certaine façon : c'était certainement une manière de rester en contact avec ses Parents, qu'il avait perdus si jeune. En tout cas, Shlomo était devenu la voix officielle de ce qui restait du Bolechow juif ; c'était lui qui avait écrit à mon frère aîné, Andrew, après qu'il avait vu la vidéo de notre voyage à Bolechow, que mon cousin en Israël, Elkana, avait montrée un peu partout ; c'était Shlomo qui nous avait dit de ne pas nous tracasser à faire ériger un quelconque monument parce que, avait-il insisté, les Ukrainiens allaient voler les briques, la pierre.

C'était à l'automne de 2001. Au cours de l'été 2002, l'été où Bob Grunschlag était passé à New York et était venu me rencontrer à mon appartement, le temps d'un thé glacé, j'avais reçu un appel de Shlomo Adler, qui disait qu'il allait venir New York, lui aussi, et qu'il avait très envie de me rencontrer. Par un après-midi étouffant, il était passé chez moi, où mes parents étaient venus aussi, impatients de rencontrer cet homme, un homme de leur génération, qui avait connu les parents de ma mère à Bolechow. Nous nous sommes rencontrés, les présentations ont été faites ; Shlomo, avec beaucoup de fierté et d'autorité, a récité un vers de poésie latine – du Virgile, je crois – quand il a su que j'avais fait des études classiques, quelque chose qu'il avait appris dans une salle de classe de Bolechow, il y avait bien longtemps. Il ne savait plus ce que ce vers signifiait. Nous nous sommes assis. Alors que je lui montrais des photos de notre voyage à Bolechow en 2001, il a marqué un temps d'arrêt devant la photo de la mairie, le ratusz, le Magistrat. C'est là que s'est passée la seconde Akcja, a-t-il dit, le doigt pointé sur la photo, en utilisant le terme polonais pour Aktion. Shlomo est un homme à l'allure corpulente, charpenté comme un camionneur ; il a un intense visage d'oiseau de proie, formidablement animé, le genre de personne qui vous colle son index sous le nez quand il veut vous convaincre de ce qu'il dit. Ce n'est pas le genre de personne dont vous voulez vous faire un ennemi, ai-je pensé, l'après-midi où nous nous sommes rencontrés. J'ai donc été surpris, ce même jour, lorsque, son index reposant sur la photo de la mairie – l'édifice à côté duquel s'était élevée pendant des générations la boucherie de la famille Jager, jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucun de ces Jäger, l'endroit où la moitié des Juifs de Bolechow encore vivants après la première Aktion, deux mille cinq cents personnes environ, ont été forcés à se rassembler au cours des premiers jours de septembre 1942, et d'où, après de nombreuses exécutions sommaires dans la cour du ratusz qui avaient réduit ce nombre a cinq cents personnes peut-être, elles ont été conduites de force à la gare et embarquées dans les wagons à destination de Belzec —, j'ai donc été surpris quand cet homme corpulent, le doigt pointé sur la photo de Matt du bâtiment vieillot, s'est mis à trembler, le doigt, puis la main et le bras entier, avec une violence telle que ma mère a dit, Tout va bien, je vais vous chercher un verre d'eau, ce qu'elle a fait, et qu'il a fallu quelques minutes pour que Shlomo se calme et puisse dire, Je suis désolé, il s'est passé des choses terribles là-dedans...

Frydka et Lorka étaient donc à la Fassfabrik avec les Adler, disait Jack. Mais c'était après la seconde Aktion. A ce moment-là, elles étaient probablement les seuls membres survivants de ma famille à Bolechow.

QUELLE QU'AIT ÉTÉ la date exacte, tout le monde dans la salle à manger de Jack s'est accordé pour dire que la seconde Aktion avait été de loin l'événement le plus horrible et le plus dévastateur pour les Juifs de Bolechow.

Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Parce que entre la fin de l'été et le début de l'automne 1941, lorsque la première Aktion a eu lieu, peu de temps après l'invasion de la Pologne orientale par les nazis, et la fin de l'été 1942, lorsque la seconde Aktion a eu lieu, les objectifs et les méthodes des gouverneurs allemands des territoires occupés, appelés Generalgouvernement, avaient changé. Dans tous les territoires occupés de l'Est, à la fin de l'été et à l'automne 1941, les unités SS spéciales, connues sous le nom de Einsatzgruppen, qui avaient été envoyées pour tuer les Juifs des villes occupées, avaient procédé plus ou moins comme les troupes allemandes et leurs alliés ukrainiens s'y étaient pris jusqu'alors pour tuer les mille Juifs de Bolechow au cours de la première Aktion : ils les avaient emmenés dans des forêts, dans des ravins ou dans des cimetières, dans des endroits à l'écart où des fosses communes avaient été creusées obligeamment par les gens du coin, et les avaient abattus là. Entre-temps, cette méthode avait été jugée trop traumatisante pour les membres des Einsatzgruppen. Dans ce qui est considéré comme le livre de référence sur les camps d'extermination en Pologne orientale – les camps de la mort de l'opération dite Reinhard : Treblinka, Sobibor et Belzec –, l'auteur, Yitzhak Arad, explique que « l'exposition prolongée des membres des Einsatzgruppen au meurtre de femmes, d'enfants et de personnes âgées avait un effet psychologique sur certains d'entre eux qui pouvait conduire jusqu'à la dépression nerveuse ». Pour soutenir ce point de vue, qui est aujourd'hui bien connu, il cite le rapport d'un témoin oculaire d'une visite du Reichsfürhrer Heinrich Himmler il Minsk, à la fin de l'été 1941, où ce dernier a assisté à l'exécution d'une centaine de Juifs – soit un dixième, il est peut-être important de s'en souvenir, de ceux qui ont été tués au cours de la première Aktion à Bolechow :

Lorsque les coups de feu ont commencé, Himmler est devenu de plus en plus nerveux. A chaque rafale, il baissait les yeux vers le sol... L'autre témoin était l'Obergruppenführer von dem Bach-Zelewski... Von dem Bach s'est adressé à Himmler : « Reichsführer, il ne s'agit que de cent... Regardez bien dans les yeux les hommes de ce commando, voyez à quel point ils sont secoués. Ces hommes sont finis. »

Arad note, en citant ce passage, que le mot qu'il traduit par « finis est fertig, qui veut dire aussi, nous le savons, « prêt », comme lorsque mon grand-père, en regardant sa quatrième femme, celle qui avait été à Auschwitz, alors qu'ils faisaient leurs bagages pour un nouveau séjour estival à Bad Gastein, la station thermale autrichienne où elle voulait aller chaque année, insistait-elle mystérieusement, avait dit, Also, fertig ? Alors, prête ?

Comme les malheureux SS étaient fertig, finis, à cause des exigences épouvantables de leur tâche à la fin de l'été 1941, il avait fallu trouver une autre méthode pour résoudre la question juive. C'est ainsi qu'ont été conçues les chambres à gaz. Arad cite le témoignage donné par Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz, au procès de Nuremberg :

Au cours de l'été de 1941, je n'arrive pas à me souvenir de la date exacte, j'ai été soudain convoqué chez le Reichsführer SS Himmler, qui m'a reçu sans son officier adjoint. Himmler a dit : « Le Führer a ordonné que la question juive soit résolue une fois pour toutes et que nous, les SS, exécutions cet ordre. Les centres d'extermination existants dans l'Est ne sont pas en mesure de mener à bien les grandes Aktionen qui ont été prévues... »

Peu de temps après, Eichmann est venu à Auschwitz pour me faire connaître les plans des opérations telles qu'elles allaient se déroulerdans les différents pays concernés. Nous avons discuté des manières et des moyens de procéder à l'extermination. Cela ne pourrait se faire que par gazage, dans la mesure où il aurait été impossible de disposer, pour l'exécution par balle, du grand nombre d'hommes qui auraient été nécessaires, et cela aurait constitué une tâche trop lourde à exécuter pour les hommes de la SS, particulièrement en raison du nombre de femmes et d'enfants présents parmi les victimes.

Par considération pour la santé nerveuse des SS, il fut décidé lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, que les Juifs des Generalgouvernement, représentant (selon les estimations allemandes) quelque 2284000 personnes environ, seraient les premiers à être liquidés par gazage dans des camps de la mort spécialement conçus à cet effet : Treblinka, Belzec, Sobibor. Cette opération qui devait être par la suite baptisée « Reinhard », en l'honneur de Reinhard Heydrich, qui avait été nommé Protecteur de Bohême et de Moravie par Hitler et assassiné à Prague en mai 1942. Heydrich, nous le savons, avait une passion pour le violon.

Tout cela est historiquement documenté. Je ne mentionne ces quelques détails documentaires qu'afin d'expliquer pourquoi la seconde Aktion à Bolechow, au cours de laquelle Shmiel, Ester et Bronia ont été arrêtés, selon les anciens de Bolechow à Sydney, a été si différente – tellement plus importante et violente – de la première.

 

LA SECONDE AKTION à Bolechow a été très différente parce qu'elle faisait partie de l'Opération Reinhard.

La seconde Aktion a été la plus importante, a dit Bob. Ça a représenté plus de deux mille personnes.

Assise à côté de lui, sans le regarder, mais en prononçant ses mots lentement et distinctement, Meg a dit, Deux mille cinq cents.

Ils les ont emmenés à Belzec, a dit Bob.

Oui, a dit Meg.

Ils ont été emmenés à Belzec, qui était un camp d'extermination, a dit Bob.

Je le savais, bien évidemment. Ma Petite Ville de Belz. Pas très loin, non ? ai-je demandé pour les faire parler.

Euh, je ne sais pas, a dit Bob, cent cinquante, cent soixante kilomètres. C'était juste après Lwów, vous voyez. Et ça, c'était en septembre 1942 ?

Ils se souviennent de septembre, je me souviens d'août, a dit Bob avec un air rusé.

Bob ! a coupé Jack. C'était dans le livre que l'historien allemand a écrit.

Je peux seulement vous dire ce dont je me souviens, a répliqué timidement Bob. Je ne sais pas ce que l'historien a dit.

Je me suis réjoui secrètement de la ténacité de Bob Grunschlag face à l'insistance de son frère aîné – et plus encore, face à l'opposition de Meg. Quelque chose dans cette attitude soulignait une qualité que je croyais avoir perçue chez Bob, quelque chose de combatif, quelque chose de brûlé par le soleil et de coriace, après tant d'années passées sur Bondi Beach. Le goût de la controverse des frères cadets, peut-être. Même si j'étais pratiquement sûr en fait qu'il avait tort dans cette instance, son refus de croire aveuglément les mots imprimés d'un historien était quelque chose que je partageais, sachant fort bien à quel point il est facile de faire des erreurs même en toute innocence – l'œil qui saute une ligne pendant la transcription d'un mot d'un manuscrit un peu effacé –, sans parler des erreurs d'un genre plus compromettant que nous commettons si souvent, comme la mémorisation erronée d'informations récentes simplement parce que l'esprit a besoin d'intégrer certaines données aux histoires sur le monde qu'on nous a appris à nous raconter depuis toujours et que, pour cette raison même, nous chérissons.

Bien entendu, il est important de distinguer différents types d'erreurs – de s'accorder sur les choses importantes, comme le dirait par la suite Bob. Cela dit, les petites erreurs, lorsque nous en prenons conscience, ont pour effet de nous déstabiliser, quand bien même elles sont expliquées et pardonnées ; inévitablement, elles nous obligent à nous demander quelles autres erreurs, même si nous envisageons clairement dans quelles circonstances elles ont pu être commises, aussi insignifiantes soient-elles, peuvent être en réalité tapies dans les histoires et, plus encore, dans les textes auxquels nous nous fions aveuglément pour établir les « faits ». Le livre d'Ytzhak Arad, par exemple, contient un appendice, l’Appendice A, qui fournit, comté par comté, les détails des déportations à Belzec des Juifs polonais au cours de l'Opération Reinhard, pendant la fin de l'été et l'automne 1942. Quand j'ai ajouté ce livre à ma bibliothèque de livres consacrés à l'Holocauste, bibliothèque qui devait tant, au début, aux recommandations de mon frère Andrew (Masters of Death est un livre à lire absolument, m'avait-il dit, et je me le suis donc procuré, puisque je suis son frère cadet, après tout), j'ai feuilleté ce volumineux appendice rigoureusement organisé, à la recherche du nom Bolechow. Là, j'ai lu que dans le comté de Stryj, dans la ville de Bolechow, deux mille Juifs avaient été déportés, ce que je savais évidemment, puisque cette information concorde avec les différents rapports des survivants et des témoins de la seconde Aktion. Mais l'appendice du livre d'Arad donne les dates des déportations de masse comme étant du 3 au 6 août 1942. C'est ce dont Bob se souvenait, naturellement, même si Meg avait déclaré avec emphase que la seconde Aktion s'était déroulée les 4, 5 et 6 septembre ; et, comme nous le verrons dans un moment, un autre survivant a témoigné, quatre ans seulement après l’Aktion, qu'elle s'était déroulée les 3, 4 et 5 septembre. Selon moi, la prépondérance des preuves suggère que la grande Aktion a eu lieu au cours de ces premières journées de septembre, et je suppose que le « mois d'août » d'Arad est simplement une erreur (assez facile à commettre, compte tenu du grand nombre d'entrées indexées pour le mois de septembre). Comme j'ai grandi en entendant des histoires, comme j'ai passé de nombreuses années à chercher dans des archives et que je sais (par exemple) qu'une entrée qui dit « Kornbuch » doit en réalité désigner une femme qui s'appelait Kornblüh, comme j'ai parlé à tant de survivants, comme je l'ai dit, je ne suis pas gêné par cette disparité entre les témoignages oraux et écrits, entre la date que quelqu'un peut vous donner au cours d'une interview et l'information indiquée dans l'appendice d'un livre qui fait autorité. Après tout, si vous alliez à l'instant sur le site Internet de Yad Vashem et que vous cherchiez sur la banque de données des Noms des Victimes de la Shoah à « Jäger » de Bolechow, vous apprendriez – ou plutôt vous penseriez apprendre – qu'une jeune femme du nom de Lorka Jejger a existé et que la notice suivante est véridique :

Lorka Jejger est née à Bolchow, en Pologne, de Shmuel et d'Ester. Elle était célibataire. Avant la Seconde Guerre mondiale, elle a vécu à Bolchow, en Pologne. Pendant la guerre, elle était à Bolchow, en Pologne. Lorka est morte à Bolchow, en Pologne. Cette information est fondée sur une page du témoignage donné le 22/05/1957 par son cousin, un survivant de la Shoah.

Alors qu'en fait pas un élément de cette notice de la banque de données de Yad Vashem n'est exact, puisque (comme nous l'apprend son certificat de naissance), Lorka est née le 21 mai 1920 et qu'elle est vivante, selon plusieurs témoins visuels, jusqu'à l'hiver 1942 au moins. Et j'ajouterai que la totalité ou presque des informations fournies par cette source importante qu'est la banque de données de Yad Vashem, concernant « Shmuel Yeger » (ou « léger ») et « Ester Jeger » (et les trois filles que la banque de données leur attribue : « Lorka Jejger », « Frida Yeger » et « Rachel Jejger ») est manifestement erronée, depuis l'orthographe des noms jusqu'aux noms des parents (« Shmuel léger est né à Bolchow, en Pologne, en 1895, fils d'Elkana et de Yona », erreur qui, ai-je pensé lorsque j'ai lu cela pour la première fois, efface mon arrière-grand-mère Taube Mittelmark de l'histoire, et avec elle les tensions entre frère et sœur qui ont peut-être eu pour résultat la décision de Shmiel de quitter New York en 1914 pour rentrer à Bolechow, décision qui l'a conduit à figurer dans cette archive erronée), en passant par les années de leur naissance et de leur mort. Mais à moins d'avoir, comme moi, un intérêt personnel pour les quelques faits qui peuvent être connus à leur sujet, vous ne sauriez jamais que l'information concernant ces six personnes, que vous avez été si content de trouver dans la banque de données de Yad Vashem, est presque entièrement fausse et vous ne vous seriez aperçu de rien.

J'ai donc l'habitude de ces divergences entre les faits et leur « enregistrement », et cela ne me dérange plus beaucoup. Mais je vois combien cela peut troubler certains.

En tout cas, comme Bob me l'a rappelé, sur les choses importantes tout le monde était d'accord. Des choses terribles se sont produites au cours de la seconde Aktion.

BOB M'A RACONTÉ par la suite que son père, Jack et lui avaient survécu à la seconde Aktion parce que son père, chef du Judenrat, avait reçu des avertissements ; et parce que, après la première Aktion, ils avaient construit une cachette.

Nous étions cachés, m'a-t-il dit lorsque nous avons parlé en privé tous les deux, parce que nous avions construit un faux mur dans l'étable. Il avait été construit par un charpentier juif après la première Aktion. Nous étions au courant parce que, quelques semaines auparavant, il y avait eu des Aktionen dans d'autres villes de la région. Et la veille de l’Aktion à Bolechow, la seconde, mon père est rentré et a dit : « Demain, ça commence. » Nous sommes donc allés nous cacher pendant la nuit ou aux premières heures du jour, avant que tout commence dans les rues de la ville. Ils sont entrés dans les maisons, les unes après les autres, ils ont attrapé des Juifs dans les rues, dans les champs. Puis, ils les ont emmenés à la gare et entassés dans les fourgons à bestiaux, et expédiés à Belzec. Et Belzec était un camp d'extermination – uniquement un camp d'extermination.

Il savait que je savais ce que cela voulait dire. A Belzec, on descendait du train et on entrait dans les chambres à gaz.

La perquisition dans les maisons, la traque des Juifs dans les rues et dans les champs : les Grunschlag n'avaient rien vu de tout cela, bien sûr. Je me suis souvenu de Jack disant, Si j'avais été témoin, j'aurais été mort, moi aussi. Et pourtant, à cause d'un accident géographique particulier, les Grunschlag ont eu une certaine connaissance des informations qui ont circulé pendant les trois jours de la seconde Aktion.

Nous les avons entendus les conduire jusqu'au train, a dit Bob, parce que nous habitions dans la rue qui menait à la gare. Quand on suit la rue Dolinska, on tourne à droite pour aller à la gare. Et ils les emmenaient le long de cette rue jusqu'aux fourgons à bestiaux. Nous avons donc entendu l'agitation, les cris et les pleurs, et tout. Quand ça a pris fin, nous sommes sortis de notre cachette, et vous pouvez imaginer l'ambiance qui régnait.

Non, en fait : je ne pouvais pas. Et je ne peux toujours pas. J'ai essayé bien des fois d'imaginer, de projeter ce qu'a pu être l'expérience d'Oncle Shmiel, d'Ester et de Bronia au moment où ils étaient emmenés, poussés ou traînés hors de la maison à un étage, peinte en blanc, dans la rue Dlugosa, la maison que Shmiel avait remise en état quand il y avait emménagé, et lorsqu'ils avaient été ensuite contraints de parcourir la brève distance qui les séparait de la cour de la mairie – contraints de parcourir la brève distance et puis d'attendre là pendant des jours, jusqu'à ce qu'on les fasse marcher jusqu'au train, cette fois. Dans les mémoires de Jack et de Bob demeurent des souvenirs concrets des bruits, les plaintes, les gémissements, les cris des deux mille Juifs de Bolechow qui ont survécu aux premiers jours de l'Aktion et sont allés jusqu'à la gare ; mais ces souvenirs et ces bruits, il est impossible pour moi de les imaginer parce que je n'ai jamais entendu le bruit que peuvent faire deux mille personnes qu'on conduit à la mort.

Et pourtant, alors qu'il est important de résister à toute tentation de ventriloquie, d'« imagination » et de « description » de quelque chose qui n'a tout simplement aucun équivalent dans notre expérience de la vie, il reste possible d'apprendre au moins ce qui a pu filtrer au cours de ces trois journées de septembre, les trois jours de la seconde Aktion, puisque les rapports de témoins oculaires nous sont parvenus. Ces descriptions ne nous permettront jamais de « savoir ce que Shmiel, Ester et Bronia ont vécu », dans la mesure où il n'y a absolument aucun moyen de reconstruire leur expérience subjective, mais cela nous autorise à nous faire une image mentale – une image floue, c'est certain – des choses qui leur ont été faites, ou plutôt qui leur ont été probablement faites, puisque nous savons que d'autres, dans la même situation, les ont subies. Je peux regarder les diverses sources disponibles, les comparer, les collationner, et de là parvenir à une version plausible de ce qui est probablement arrivé à Oncle Shmiel, à sa femme et à leur fille, dans les journées qui ont précédé leur mort. Mais, bien entendu, je ne saurai jamais avec certitude.

Parmi les divers témoignages oculaires donnés par les quelque quarante-huit Juifs de Bolechow qui ont survécu à l'occupation nazie, j'ai sélectionné au hasard celui d'une certaine Matylda Gelernter, donné le 5 juillet 1946, à l'âge de trente-huit ans – née, par conséquent, la même année que le beau-frère de Meg, l'année de la naissance de Jeanette, la tante de ma mère. Elle a fait, à Katowice, la déposition suivante sur ce qui s'était passé dans la ville pendant la seconde Aktion :

Les 3, 4 et 5 septembre 1942, la seconde action à Bolechow a eu lieu sans liste : les hommes, les femmes et les enfants étaient arrêtés dans leurs maisons, leurs greniers, leurs cachettes. Six cent soixante enfants environ ont été arrêtés. Des gens ont été tués sur la place de Bolechow et dans les rues. L'action a commencé dans l'après-midi du mercredi et a duré jusqu'au samedi. Le vendredi, le bruit a couru que l'action était déjà terminée. Des gens ont décidé de sortir de leurs cachettes, mais l'action a recommencé le samedi et, ce jour-là, plus de gens ont été tués qu'au cours des journées précédentes. Les Allemands et les Ukrainiens se sont acharnés sur les enfants en particulier. Ils prenaient les enfants par les pieds et leur fracassaient la tête contre le bord des trottoirs, et tout en riant ils essayaient de les tuer d'un seul coup. D'autres jetaient les enfants par les fenêtres d'un premier étage, de telle sorte que l'enfant était réduit en bouillie en atterrissant sur le pavé. Les hommes de la Gestapo se sont vantés d'avoir tué 600 enfants et l'Ukrainien Matowiecki (originaire de Rozdoly, à côté de Zydaczowy) estimait avec fierté avoir tué de ses propres mains 96 Juifs, essentiellement des enfants. Le samedi, les cadavres ont été rassemblés, jetés dans des wagons, les enfants dans des sacs, et emmenés dans un cimetière où ils ont été, cette fois, jetés dans une fosse commune. En ce qui concerne le fait que cette Aktion avait été programmée, Backenroth, membre du Judenrat de Bolechow et originaire de Weldzirz, avait téléphoné depuis Drohobycz. Il avait annoncé que nous devrions attendre des « invités » le jeudi. Mais les Ukrainiens de Bolechow, sans attendre la Gestapo, avaient commencé à capturer et à tuer des Juifs avant le début de la soirée. Mon père, mon enfant (pas encore deux ans) et moi avons couru jusqu'à la maison d'un Ukrainien que nous connaissions qui avait dit un jour qu'il nous protégerait. Mais il ne l'a pas fait. Nous sommes retournés chez nous et nous nous sommes cachés dans une petite niche. L'enfant pleurait parce qu'il avait soif, mais pas trop fort puisqu'il avait l'habitude de ce genre de situation. Même lorsqu'ils ont abattu une femme juive devant la porte de notre cachette, l'enfant a été terrifié, mais n'a pas pleuré. Dans le grenier de la maison voisine, ma mère, mon frère et ma belle-sœur se cachaient avec un bébé de quelques mois. Lorsque les hommes de la Gestapo et les Ukrainiens ont surgi dans le grenier du voisin, ils ont voulu fuir et ont descendu les escaliers du grenier pour tomber sur d'autres hommes de la Gestapo et des Ukrainiens en train de se soûler avec de l'alcool de cerise qu'ils avaient trouvé dans la cave. Ils étaient tellement occupés à boire qu'ils n'ont même pas remarqué que des gens descendaient, et ces derniers ont pu remonter immédiatement dans le grenier. Mais le bébé s'est mis à pleurer. Ma belle-sœur n'avait plus de quoi l'allaiter ou quoi que ce soit pour le distraire. Elle l'a couvert avec un oreiller et l'a étouffé. Un grand nombre de juifs travaillaient dans les usines à ce moment-là. Mais ils ont été arrêtés dans les usines, conduits en ville et ils étaient triés près de la mairie. Les plus doués, selon l'avis des contremaîtres des usines, étaient relâchés, les autres gardés. Très vite, ils ont été abattus sur la place et dans les rues. Les murs et les pavés étaient littéralement couverts de sang. Après l'action, les murs des maisons et les trottoirs ont été lavés à l'eau des robinets de la mairie. Un épisode horrible a eu lieu avec Mme Grynberg. Les Ukrainiens et les Allemands, qui sont entrés chez elle, l'ont trouvée en train d'accoucher. Les larmes et les supplications des voisins n'ont rien pu faire et elle a été emmenée en chemise de nuit et traînée devant la mairie. Là, quand les premières douleurs du travail ont commencé, elle a été jetée sur un tas d'ordures dans la cour de la mairie, avec une foule d'Ukrainiens autour d'elle qui faisaient des plaisanteries, se moquaient d'elle pendant qu'ils la regardaient donner naissance à un enfant. Celui-ci lui a été immédiatement arraché des bras, avec le cordon ombilical encore attaché, et il a été jeté par terre — la foule l'a piétiné pendant qu'elle se relevait, le sang coulant entre ses jambes, et elle est restée comme ça pendant plusieurs heures contre le mur de la mairie, après quoi elle a été emmenée à la gare avec les autres et embarquée dans un fourgon à destination de Belzec. Dans la nuit qui a suivi l'action, les Ukrainiens ont cherché tous les endroits à piller. Ils étaient pieds nus. Ils ont essayé d'ouvrir la serrure de la niche dans laquelle nous étions enfermés et cachés. Nos cœurs ont cessé de battre, nous étions morts. Mon enfant avait déjà cessé d'émettre le moindre son. Au cours de l'action — en septembre 1942 — qui a duré trois jours, 600 à 700 enfants ont été tués, et 800 à 900 adultes. Krasel Streifer, qui avait à peu près 70 ans, a été abattue dans son lit, parce qu'elle ne pouvait pas marcher. Ma belle-mère, Jenta Gelernter, âgée de 71 ans, est morte aussi à ce moment-là. Elle a été traînée hors de son lit en chemise de nuit ; ils ne l'ont pas autorisée à mettre autre chose. Ils l'ont abattue près de la mairie parce qu'elle ne marchait pas assez vite. Le reste des Juifs qui avaient été capturés, environ 2 000, a été envoyé à Belzec. Pendant le trajet, Stem s'est échappée du train. Elle nous a raconté que d'autres gens s'étaient échappés eux aussi. Elle nous a ensuite expliqué que pendant le trajet, dans une gare, je ne sais plus où, ils avaient lâché de la vapeur brûlante dans un wagon et les gens avaient été brûlés, s'étaient évanouis et avaient étouffé. Les gens étaient terriblement assoiffés et la situation était particulièrement pitoyable pour les enfants qui mouraient de faim et de soif. Mme Stem a sauté du wagon, laissant derrière elle sa fille âgée de quatre ans. Cette même Mme Stem avait été attrapée dans un abri, qui avait été repéré à cause des cris et des gémissements de son enfant de deux ans. Lorsqu'ils avaient entendu les Allemands et les Ukrainiens s'approcher, les gens qui étaient dans l'abri avec Mme Stem avaient commencé à lui dire qu'ils allaient se faire prendre à cause de son enfant. Elle l'avait alors couvert avec un oreiller et lorsque l'abri avait été finalement découvert, l'enfant était mort, suffoqué. Les Siczowcy ukrainiens, unités paramilitaires assistant les SS, avaient été envoyés de Drohobycz pour participer à la seconde action. Pendant la marche jusqu'à la gare de Bolechow pour être transportés à Belzec, les gens devaient chanter, notamment la chanson « Ma Petite Ville de Belz ». Qui refusait de chanter était battu jusqu'au sang sur les épaules et la tête, à coups de crosse de fusil.

Voilà une esquisse du genre de choses qui se sont passées pendant la seconde Aktion, épisode minuscule de l'Opération Reinhard – dont l'un des buts, les rapports le montrent, était de faire des Generalgouvernement des territoires Judenrein, débarrassés des Juifs, à temps pour le dixième anniversaire de la prise du pouvoir par Hitler en 1933, même si l'autre but, peut-être plus important encore, était d'éviter aux hommes de la SS le traumatisme psychologique d'avoir à abattre des enfants de l'âge de Bronia, la cousine de ma mère, ou des femmes un peu rondes, très chaleureuses, très sympathiques, comme Tante Ester ; on peut supposer qu'il n'était pas trop traumatisant d'avoir à abattre un homme de quarante-sept ans comme Oncle Shmiel, un homme qui avait porté les armes et combattu pour l'empereur, après tout. Je me suis souvent demandé, depuis la première fois que Jack Greene m'a appelé et que j'ai pu concentrer mon image mentale sur la mort de Ruchele Jäger – et depuis que j'ai commencé à lire systématiquement la littérature sur l'Opération Reinhard –, si celui qui l'avait tuée en fait, qui se servait de la mitrailleuse perchée quelque part à une certaine distance de la planche au-dessus de la fosse, avait ressenti un traumatisme psychologique, même si je sais que la probabilité est faible. Mais il est important d'essayer de penser à ça, au moment précis du tir, parce qu'en dépit du fait que nous avons pris l'habitude de penser à la tuerie en termes d'« opération », d'Aktion et de chambre à gaz, il y avait toujours (et c'est plus facile à imaginer dans le cas d'un coup de feu, où le lien qui unit le doigt qui appuie sur la détente et les balles aux cibles, et aux morts qui en résultent paraît si évident, si direct) un individu qui était là pour le faire, et c'est aussi important à imaginer – j'ai failli dire « à se remémorer » –, je crois, que d'essayer de sauver quelque chose de la personnalité ou de l'apparence physique d'une seule victime, d'une fille de seize ans dont vous ne saviez absolument rien jusqu'à ce que vous vous mettiez à parcourir de vastes distances pour parler à des gens qui l'avaient connue.

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