Les Disparus
2 L'Histoire du Déluge..................................................... 252
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C'était donc, disais-je, une esquisse de ce à quoi avait ressemblé la seconde Aktion, plus ou moins.
Mais avant que j'en vienne aux morts de Shmiel, d'Ester et de Bronia, il me paraît juste de tenter d'imaginer comment ils étaient lorsqu'ils étaient encore en vie.
DE SHMIEL, ÉVIDEMMENT, nous savons un peu de choses, au point où nous en sommes. En effet, après avoir parlé à Jack et aux autres, j'ai l'impression que je peux l'imaginer très clairement, par exemple ce jour des années 1930 où l'une des photos que je connais si bien a été prise : traversant le centre de la ville – vous l'appelez le Ringplatz, si vous êtes, comme lui, assez âgé pour être né sujet de l'empereur François-Joseph ; c'est le Rynek pour ses enfants, les quatre filles superbes qui sont nées après la Grande Guerre et qui sont par conséquent polonaises, se considèrent pleinement comme telles jusqu'à ce qu'il devienne évident qu'elles se sont trompées – le voilà, traversant le Ringplatz, le Rynek, en route vers sa boutique, dirigeant du cartel des bouchers, plus grand que vous ne vous en souveniez, bien habillé dans un costume à gilet, comme celui qu'il porte sur cette photo que j'ai, datée de 1930, marchant d'un pas déterminé sur un trottoir de la ville. Je peux donc le voir dans ma tête, vêtu de ce costume-là ou bien d'un costume comme celui qu'il porte sur cette photo qu'il a envoyée en guise de souvenir à l'occasion de son quarante-quatrième anniversaire en avril 1939, celle où il pose avec ses chauffeurs, les deux frères, à côté d'un de ses camions, en commerçant qui a réussi, avec son cigare et sa montre à gousset en or. Je peux le voir. Le voilà, grand (sa deuxième fille, Frydka, était grande elle aussi), prospère, un peu suffisant peut-être, ne marchant pas trop vite parce qu'il veut s'arrêter pour saluer tout le monde avec cet air un peu grand seigneur si répandu dans la famille, relique d'une époque plus faste, comme s'il était en effet le król, le roi, comme l'appellent discrètement, à la fois par affection et par moquerie, certaines personnes, et naturellement il le sait, tout le monde sait tout sur tout le monde dans cette petite ville, mais il s'en fiche. Sa vanité en est même secrètement flattée : après tout, il est celui qui a choisi de rester dans cette ville, quand il aurait pu facilement partir ailleurs, précisément parce qu'il voulait un mâcher, un roi dans son village. Et pourquoi ne pas se réjouir d'être appelé le król, quel que soit le ton employé par ceux qui vous appellent ainsi ? Le voilà donc, marchant, faisant son important, un homme qui aime qu'on le remarque, qui se réjouit d'être quelqu'un dans sa ville, qui a très probablement pensé, jusqu'au bout, que revenir de New York à Bolechow a été la meilleure décision qu'il ait jamais prise.
Plus tard, les choses se sont compliquées, et c'est à cette période difficile qu'appartient le Shmiel des lettres, figure frappante, même si elle est un peu moins attirante que la précédente plus grandiose, un homme d'affaires entre deux âges, prématurément blanchi, le frère, le cousin, le mishpuchah de ses nombreux correspondants à New York qu'il a été obligé, avec le temps, de supplier, de haranguer, de cajoler de façon désespérée et, il faut le dire, un peu pathétique quand il essayait de trouver un moyen de sauver sa famille ou une partie de sa famille, les enfants, et même une seule fille, la chère Lorka (pourquoi elle ? Parce qu'elle était l'aînée ? Parce qu'elle était la préférée ? Impossible de le savoir à présent).
En tout cas, il est encore possible d'entendre la voix de Shmiel à travers ses lettres. D'Ester, il reste très peu désormais – parce que, il y a des années, dans l'appartement de mon grand-père ou de quelqu'un d'autre à Miami Beach, je n'ai pas voulu parler à l'effrayante Minnie Spieler, qui était, je m'en suis rendu compte trente ans plus tard, la sœur d'Ester, puisque je n'avais pas pensé à le lui demander, ne la trouvant pas suffisamment intéressante. Ayant maintenant parlé à toutes les personnes encore en vie qui ont eu l'opportunité de voir et de connaître Tante Ester, même de façon vague, je peux établir qu'il ne reste pratiquement rien de cette femme, à part quelques photos et le fait qu'elle était très chaleureuse et sympathique. (Une femme, je ne peux m'empêcher de le penser en considérant l'annihilation de son existence – annihilation peut sembler excessif, au premier abord, mais j'emploie ici le terme au sens étymologique de réduire à rien –, qui serait morte, selon le cours naturel des choses, de, disons, un cancer de l'intestin dans un hôpital de Lwów en, peut-être, 1973, à l'âge de soixante-dix-sept ans, même s'il est impossible d'imaginer, parce qu'elle est morte si jeune et il y a si longtemps, qu'elle puisse avoir la moindre prétention sur le présent en appartenant si absolument au passé. Et pourtant il n'y a aucune raison, à part la plus évidente, pour qu'elle n'ait pas été une personne que j'aurais pu connaître, quelqu'un comme toutes ces autres mystérieuses personnes âgées qui apparaissaient aux réunions familiales quand j'étais enfant ; tout comme les quatre filles, qui seront toujours jeunes, auraient été les « cousines polonaises » entre deux âges que nous serions allés voir un été, disons, dans le milieu des années 1970, mes frères, ma sœur et moi. Quand j'ai fait part de cette étrange idée à mon frère Andrew, il est resté silencieux un moment et il a dit, Ouais, ça te fait penser que l'Holocauste n'est pas quelque chose qui a simplement eu lieu, mais que c'est un événement qui est toujours en cours.)
Il reste donc très peu sur la face de la terre aujourd'hui – une face que j'ai regardée souvent d'en haut, pendant les voyages que j'ai faits pour découvrir quelque chose à son sujet – de ce qu'a été Tante Ester pendant les quarante-six ans où elle a vécu, avant qu'elle disparaisse au cours des premiers jours de septembre 1942. Elle était très chaleureuse, très sympathique, avait dit Meg, le jour où nous nous étions réunis dans l'appartement de Jack et de Sarah Greene. Quelques jours plus tard, lorsque finalement, après de grands efforts de ma part pour la convaincre et la cajoler, Meg a consenti à me rencontrer en tête à tête dans l'appartement de son beau-frère, je lui ai demandé de me donner une idée de ce qu'une femme au foyer très chaleureuse et très sympathique de Bolechow pouvait bien faire de son temps, juste avant que la guerre change
Meg est restée silencieuse un moment, pendant quelle réfléchissait.
En hiver, a-t-elle dit, les nuits étaient très longues. Chez nous, ils avaient l'habitude de jouer aux cartes, mon père et ses amis. Et les dames faisaient du crochet et du tricot. Surtout de la broderie. C'était le passe-temps. Les parents jouaient aussi au bridge et aux échecs.
La maison des Jäger était toujours très bien tenue, a-t-elle ajouté un peu après.
Et puis, vers la fin de notre conversation, elle a répété ce qu'elle avait dit plusieurs jours auparavant à propos de la mère, décédée depuis longtemps, de son amie intime, Frydka Jäger. Sa mère était très agréable, a-t-elle dit. Elle avait une personnalité joyeuse, sa mère, a-t-elle dit – même si je dois ajouter que lorsque Meg, au cours de cette seconde et ultime conversation, a évoqué la personnalité d'Ester (à qui, je peux le dire désormais avec certitude, manquera toujours le détail révélateur, l'anecdote vivante – lequel d'entre nous ne se souviendra pas des mères de ses camarades de lycée comme de femmes sympathiques et joyeuses ?), c'était pour établir quelque chose à propos de Frydka, son amie.
Frydka était comme sa mère, a dit Meg ce jour-là. Lorka était un peu plus... Elle était différente.
Comment ça, différente ? ai-je insisté.
Meg est restée silencieuse.
Elle avait une allure différente, elle était différente. Mais différente en quoi ? J'éprouvais le besoin désespéré de posséder un fragment de la personnalité de Lorka, quelque chose de concret, quelque chose qui la sauverait des généralités.
Comment pourrais-je la décrire ? a dit Meg, les mains écartées en signe d'exaspération. Elle avait, a-t-elle fini par dire, une personnalité différente. Elle était très différente de Frydka. Elles ne se ressemblaient pas. Elles n'avaient même pas l'air d'être sœurs. Ruchele ressemblait beaucoup plus à Frydka. Mais Lorka avait l'air... différente.
J'ai fini par changer de sujet. Que peut-on dire, vraiment, de quelqu'un ?
Il était donc très difficile de savoir ce qu'avait été Ester. Peut-être qu'elle avait joué aux cartes avec des amies pendant les soirées d'hiver, fait du crochet ou du tricot ; elle avait certainement une maison bien tenue. Et elle avait clairement d'agréables dispositions Elle était très chaleureuse, très sympathique. Mais cette impression que je me fais de sa personnalité dérive en partie au moins du fait qu'une femme âgée qui avait été autrefois une adolescente à Bolechow voulait établir un fait à propos d'une autre personne.
Et Bronia ? Aujourd'hui, il ne reste presque rien, et c'est donc précieux, de la benjamine des filles de Shmiel, la plus jeune des cousines de ma mère, dans le monde. Le problème, c'était qu'elle était trop jeune : dix ans quand la guerre a éclaté, pas encore treize ans quand la seconde Aktion a mis fin à sa vie, elle était trop jeune pour être candidate pour les camps de travaux forcés, qui avaient pour effet, paradoxalement, de prolonger la vie de ceux qui s'y trouvaient, dans certains cas assez longtemps pour mourir au cours de l’Aktion suivante, dans d'autres assez longtemps pour décider de rejoindre les partisans de Babij, qui finiraient par être éliminés, et dans d'autres cas encore assez longtemps pour décider de se cacher, comme Jack, Bob et les autres l'avaient fait, ce qui explique qu'ils aient survécu. Pour toutes ces options, Bronia était trop jeune, et c'est simplement d'une jeune fille ordinaire que quelques personnes pouvaient se souvenir un peu en 2003. C'est donc comme une jeune fille ordinaire que je dois à présent la décrire.
Je me souviens de Bronia, m'a raconté Jack, à la fin de son récit beaucoup plus long sur Ruchele. C'était une gamine, je la voyais souvent dans la rue et je l'appelais : « Hallo, Bronia ! »
La façon dont il a dit hallo au lieu de hello m'a ému ; il y avait là quelque chose de joyeux et de quotidien, quelque chose d'un peu daté. Le mot même – c'est simplement une traduction de ce que Jack avait dit en polonais à Bronia, il y a des décennies de cela – était comme l'émissaire d'un moment perdu de l'histoire. J'ai souri.
Jack a souri, lui aussi. Elle avait quatre ans de moins, elle avait l'âge de Bob. Elle avait dix ans quand la guerre a éclaté. Ruchele était née en 1925, je crois que c'était en septembre 1925, et Bronia, pour autant que je m'en souvienne, est née en 1929– Elle jouait dans le jardin, je me tenais contre la barrière et je l'appelais : « Hallo. Bronia. » C'était une petite fille adorable, encore très petite fille. On voyait bien qu'elle avait toujours l'esprit à jouer, l'esprit au jeu.
C'était peut-être cette douceur enfantine qui avait fait sourire Meg, le jour de la réunion des anciens de Bolechow, à la simple mention du nom de Bronia, lorsque je lui avais tendu une photo d'elle, jolie petite fille entre ses parents, ce jour-là. Et Bronia ! avait-elle dit, son visage s'éclairant pendant un instant. Et pourtant, lorsque je lui avais parlé en privé, quelques jours plus tard, elle était frustrée de ne pas vraiment se souvenir de quoi que ce fût à propos de Bronia – pas même de s'être arrêtée une fois dans la rue pour lui dire bonjour.
La plus jeune, je ne m'en souviens pas, a dit lentement Meg, assise dans la salle de séjour de son beau-frère. Bronia. J'ai fouillé dans ma mémoire, j'ai essayé, mais je n'y arrive pas... Lorka je l'ai vue, parce que nous avons grandi ensemble, et Ruchele était toujours dans la maison. Mais Bronia, je n'y arrive pas – il n'y a aucun souvenir, je ne peux pas vous dire pourquoi. Elle était encore un bébé.
Elle s'est interrompue une seconde.
Lorsque vous alliez chez eux, elle était là, quand vous m'avez montré cette photo, j'ai su que c'était elle. Mais je ne peux pas... Sa voix a déraillé.
C'était donc Bronia. Dans cette photo très nette que j'ai d'elle en 1939, quand elle a probablement dix ans, elle porte une blouse sombre, des socquettes blanches et des Mary Jane. Elle sourit. Ses parents, qui, eux, ont lu les journaux, ne sourient pas.
ET C'ETAIT, POUR autant que je sache, après avoir parlé avec tous les Australiens, ce qu'ils avaient été.
Peut-être que ce qui leur était arrivé était quelque chose qui ressemblait à ceci :
Le jour en question – le 3, le 4, le 5 septembre 1942 – il y avait eu, très probablement, un bruit fracassant contre la porte d'entrée (je ne peux pas imaginer que les Allemands, avec leurs guides ukrainiens, aient frappé poliment : peut-être qu'ils ont cogné sur la porte de la maison peinte en blanc avec la crosse de leur fusil). Pour une raison quelconque – sans doute parce qu'elles travaillent déjà à la Fassfabrik –, Lorka et Frydka ne sont pas à la maison ; et ce sont donc Shmiel, Ester et Bronia qui sont emmenés (frappés ? empoignés ? cognés à coups de crosse comme la porte d'entrée ? Impossible de le savoir) hors de la maison et dans la rue, où tant d'autres qui pleurent, qui crient, qui sont terrifiés, sont déjà rassemblés et poussés en direction du Magistrat, du ratusz, de la mairie à côté de laquelle se trouve la boucherie des Jäger depuis des générations.
Dans la cour située à l'arrière de la mairie, on les fait attendre, avec les deux mille cinq cents autres, et alors que je considère cette scène, je dois envisager la possibilité qu'un des trois, ou peut-être plus, ne survit pas à cette période d'attente. Par exemple, Bronia est peut-être une des quatre-vingt-seize Juifs que l'Ukrainien a prétendu tuer de ses propres mains à ce moment-là, la plupart d'entre eux étant, nous le savons, des enfants. Peut-être que cette petite fille a été jetée depuis un étage sur le pavé ; peut-être qu'elle a été attrapée par les chevilles par un policier ukrainien qui l'a fait tourner jusqu'à ce qu'elle ait la tête fracassée, la matière de son cerveau répandue, la matière qui a constitué autrefois la personnalité que personne, soixante et un ans plus tard, ne peut se remémorer en détail, sur la pierre d'angle de la mairie. Ou peut-être qu'Ester, femme corpulente à cette époque-là, s'est déplacée trop lentement quand ils ont cogné sur la porte de la maison peinte en blanc, ou qu'elle était au lit ce jour-là, malade, et que, soit par impatience soit par jeu, l'Allemand ou l'Ukrainien qui est venu les arrêter a abattu dans son lit la femme grosse et malade.
Ou peut-être qu'un des Ukrainiens qui participaient à l’Aktion,ce jour-là, a reconnu Shmiel Jäger dans la foule, et peut-être que cet Ukrainien était (comme l'avait été, par exemple, le père de la vieille Olga que nous avions rencontrée à Bolechow) boucher, lui aussi, membre du petit cartel des bouchers locaux, et peut-être que ce boucher ukrainien en voulait depuis longtemps à Shmiel, le Juif important qui avait commandé tant de gens, et peut-être que, à cause de cela, cet Ukrainien s'était approché de Shmiel, quand il l'avait reconnu, et l'avait frappé à coups de pistolet ou de crosse de fusil, ou lui avait simplement tiré une balle dans la tête.
(Ou pire, pas dans la tête. Vous auriez prié pour tomber entre les mains des Allemands, m'a dit Meg, le jour où elle a finalement accepté de me parler en privé, croyez-moi. Les Allemands pratiquaient le coup de grâce, le Gnadelkugel – elle a fini par se souvenir du mot –, mais les Ukrainiens vous tiraient dans l'estomac et il fallait parfois quarante-huit heures pour mourir. Une mort horrible et lente.)
Mais peut-être pas. Peut-être que la tante et l'oncle de ma mère, et sa cousine enfant, ont survécu à la procédure de rassemblement. Dans ce cas, nous le savons, ils ont été expédiés, après les journées de terreur dans la cour de la mairie, les heures de cris et de coups, les têtes d'enfants fracassées, le spectacle de Mme Grynberg, hébétée, le placenta sanguinolent coulant entre ses jambes, ils ont été expédiés à travers la ville jusqu'à la gare, passant devant la maison à la fausse cloison derrière laquelle se cachaient Jack, Bob et leur père – et peut-être que, là, Shmiel, aussi hébété qu'il ait pu l'être, a levé les yeux et reconnu la maison de Moses Grunschlag, un homme de sa génération qu'il connaissait certainement, un homme d'affaires plein de soucis comme lui et qui avait, lui aussi, des frères et des sœurs en Amérique, lesquels, comme le frère de Shmiel, arrivaient au même moment à la fin un peu mélancolique de leurs vacances d'été à Far Rockaway, dans l'État de New York –, cachés et écoutant les pleurs et les cris, et les grognements (et même le chant), dont une toute petite partie provenait des gorges de Shmiel, d'Ester et de Bronia ; et puis forcés, à un moment donné, de monter dans le fourgon à bestiaux.
Dans la mesure où, à l'époque où j'ai parlé à ces quatre personnes à Sydney, j'étais déjà allé à Bolechow, j'étais capable, sinon d'imaginer ce que tout cela avait pu être pour eux, du moins de voir l'arrière-plan de leur souffrance, de voir mentalement les bâtiments devant lesquels ils sont passés pendant cette marche ultime à travers les rues de la ville. Depuis la cour du Magistrat, ils ont descendu Dolinska, la rue qui part vers le sud et finit par rejoindre le village de Dolina ; au bout de deux cents mètres, ils ont tourné à gauche dans Bahnstrasse, la route longue et poussiéreuse, un kilomètre environ, qui mène à la gare. J'ai fait ce parcours moi-même. Ça m'a fatigué.
Et ensuite ? De leur long et ultime voyage, la journée ou les journées en train, dans les fourgons bondés et étouffants, il est possible de connaître certains détails grâce au témoignage de Matylda Gelernter, que je me suis procuré après m'être rendu en Israël et avoir roulé jusqu'à Jérusalem, un jour : des détails qui ont été transmis à Mme Gelernter par la femme qu'elle appelle uniquement « Stern », la femme qui a dû étouffer son enfant de deux ans dans la cachette où elle se trouvait, puis, après avoir été arrachée à cette cachette et contrainte de monter dans le fourgon à bestiaux, a abandonné un autre enfant – peut-être un des enfants qui avaient étanché leur soif en buvant leur propre urine – quand elle a réussi à sauter du train, ce qui explique comment nous savons aujourd'hui certaines des choses qui se sont passées à bord du train en direction de Belzec où se trouvaient Shmiel, Ester et Bronia.
En essayant de reconstruire ce que pourraient avoir été les derniers jours ou le dernier jour de mes trois parents, je dois admettre comme probable le fait que « Stern » a dû décrire avec bien plus de détails ce qui s'est passé dans les fourgons à bestiaux que ne le rapporte Matylda Gelernter dans sa propre description parce qu'elle n'y était pas elle-même et que le but de son témoignage était de raconter des choses qu'elle avait vues de ses propres yeux. Cet élément en tête, j'ai consulté d'autres sources sur les conditions qui régnaient dans les fourgons à bestiaux à destination des camps de l'Opération Reinhard, à la fin de l'été 1942. Je ne vais pas paraphraser ces sources, je ne vais pas « décrire » comment c'était, je vais plutôt laisser parler le récit d'un survivant, cité par Arad :
Plus de cent personnes étaient entassées dans notre wagon... Il est impossible de décrire le tragique de notre situation dans ce wagon de marchandises entièrement fermé et sans air. C'étaient d'immenses toilettes. Tout le monde poussait pour accéder à une petite ouverture d'air. Tout le monde était couché sur le sol. Je me suis couché aussi. J'ai trouvé une fente dans le plancher où j'ai pu coller mon nez pour aspirer un peu d'air frais. La puanteur dans le wagon était insupportable. Les gens déféquaient aux quatre coins du wagon... La situation ne cessait d'empirer dans le wagon. De l'eau, implorions-nous les cheminots. Nous étions prêts à les payer. Certains ont payé 500, 1 000 zlotys pour une petite timbale d'eau... J'ai paye 500 zlotys (plus de la moitié de ce que j'avais sur moi) pour une timbale d'eau — à peine un demi-litre. Quand j'ai commencé a boire, une femme, dont l'enfant s'était évanoui, m'a attaqué. J'ai bu ; je ne pouvais pas détacher mes lèvres de la timbale. La femme m'a mordu la main — de toutes ses forces, elle voulait m’obliger à lui laisser un peu d'eau. Je n'ai pas prêté attention à la douleur. J'aurais enduré n'importe quelle douleur pour avoir un peu plus d'eau. Mais j'ai laissé quelques gouttes au fond de la timbale et j'ai regardé l'enfant boire. La situation dans le wagon se détériorait. Il n'était que sept heures du matin, mais le soleil tapait déjà sur le wagon. Les hommes ont retiré leur chemise et sont restés à moitié nus. Des femmes ont retiré leur robe et sont restées en sous-vêtements. Les gens étaient entassés sur le plancher, aspirant l'air bruyamment et tremblant comme s’ils avaient eu de la fièvre, les têtes ballottant dans un effort pour faire parvenir un peu d'air aux poumons. Certains étaient complètement désespérés et ne faisaient plus aucun mouvement.
Ce récit, ainsi que celui de « Stern » tel que l'a relaté Matylda Gelernter, suggèrent la raison pour laquelle ce que nous voyons dans les musées, les artefacts et les preuves, ne peut nous donner que la compréhension la plus faible de ce qu'était l'événement en soi ; la raison pour laquelle nous devons rester prudents lorsque nous essayons d'imaginer « ce que c'était ». Il est possible aujourd'hui, par exemple, de circuler dans un fourgon à bestiaux d'époque dans un musée, mais il est peut-être important de rappeler, à l'ère de la télé-réalité, que le fait d'être enfermé dans cette boîte – expérience assez déplaisante en soi, comme je le sais bien, pour certaines personnes – n'est pas la même chose que d'y être enfermé après avoir étouffé votre propre enfant et bu votre propre urine par désespoir, expériences que les visiteurs de ces expositions ont peu de chance d'avoir vécu récemment.
Il se peut, en tout cas, que Shmiel, Ester et Bronia n'aient pas survécu au trajet en wagon de marchandises. Toutefois, s'ils ont survécu, ce qui leur est arrivé ensuite aurait été quelque chose comme ceci (comme nous le savons grâce aux déclarations des rares personnes qui ont survécu et grâce aux témoignages des bourreaux qui ont comparu par la suite devant la justice) :
A 1'arrivée, les trains s'arrêtaient au fer à cheval à l'intérieur du camp de Belzec. Dans les minutes qui suivaient l'arrivée (« trois à cinq minutes », s'est rappelé un conducteur de locomotive polonais), les wagons étaient vidés de leur cargaison de Juifs morts et vivants. Respirant avec difficulté, hébétés, couverts de leurs excréments et de ceux des autres, Shmiel, Ester et Bronia auraient titubé hors du wagon jusqu'à la « zone de réception ». Là, ils auraient entendu un officier allemand, peut-être même le commandant du camp, Wirth, faire son discours habituel : qu'ils avaient été amenés ici uniquement pour un « transfert » et que, pour des raisons d'hygiène, ils devaient prendre une douche et être désinfectés avant d'être envoyés vers leur prochaine destination. Que Shmiel ou Ester ait pu le croire, il est bien sûr impossible de le savoir ; mais sachant qu'il était prêt à croire, trois ans plus tôt, qu'une lettre au Président « Rosiwelt » pourrait l'aider à se rendre en Amérique, lui et sa famille, je vais envisager la possibilité selon laquelle, comme bien d'autres gens, il est resté réticent à l'idée que le pire allait se produire, et donc qu'il a peut-être même été un de ces Juifs qui, comme nous le savons grâce au témoignage d'un des officiers de Wirth, ont en fait applaudi le commandant après qu'il eut terminé son discours aux Juifs hébétés et couverts d'excréments au bord de la voie ferrée à Belzec, discours dans lequel il les assurait que les objets de valeur, qu'ils devaient déposer sur un comptoir, leur seraient rendus après la désinfection. Il est possible, même si ce n'est absolument pas certain, que les yeux de Shmiel se soient arrêtés un instant, ce jour-là, sur la pancarte qui disait :
Attention !
Retrait intégral des vêtements ! Tous les objets personnels, à l'exception
de l'argent, des bijoux, des documents et des certificats, doivent être
abandonnés sur le sol. L'argent, les bijoux et les documents doivent être
conservés pour être déposés au guichet. Les chaussures doivent être
ramassées et attachées par paire et placées à l'endroit indiqué.
Peut-être qu'il a vu cette pancarte et que le ton – pas très différent, si vous y réfléchissez, de celui des pancartes similaires dans les piscines et les douches des stations thermales à travers toute l'Europe, des stations thermales comme celle de Jaremcze où le père de Shmiel, trente ans plus tôt, était mort brutalement – l'a rassuré.
En tout cas, si les choses se sont déroulées normalement, ce jour de début septembre 1942, dont nous savons aujourd'hui que c'était la période de la plus intense activité de « réinstallation » à Belzec, Shmiel a été à ce moment-là séparé de sa femme et de sa fille, et conduit vers les baraquements pour se déshabiller (les hommes étaient gazés les premiers). Il n'est pas question qu'il ait retiré ses vêtements sales ; peut-être qu'il portait le manteau sombre et la chemise à grands carreaux qu'il porte sur la dernière photo que nous ayons de lui, ce petit carré au dos duquel il a écrit Dezember 1939, qui est par conséquent l'unique relique de sa vie ayant survécu à l'occupation soviétique. Il a l'air très vieux sur la photo... Il était, comme nous le savons, très grand, et peut-être qu'il avait été battu en chemin sur la route de la gare de Bolechow ; il est très probable que, lorsqu'il s'est arrêté pour retirer ses chaussures et ses chaussettes, il souffrait considérablement ; et bien sûr, il y avait maintenant le choc et l'horreur d'être séparé d'Ester et de Bronia (a-t-il même été en mesure de leur dire adieu ? Peut-être qu'ils avaient été séparés dans les fourgons à bestiaux, peut-être qu'ils avaient été placés dans des wagons différents à Bolechow). En même temps, étant le genre de personne qu'il était, peut-être que le fait de se retrouver à présent dans un environnement institutionnel et organisé était, espérait-il, bon signe. Peut-être, se disait-il, que la terreur du rassemblement dans la cour de la mairie, de la marche jusqu'au train, du trajet en train, avait été le pire.
Des baraquements, Shmiel Jäger nu – nous devons marquer un temps d'arrêt pour nous souvenir qu'il était grand, les yeux bleus, les cheveux blancs – est maintenant dirigé vers le passage relativement étroit connu sous le nom de Schlauch, le « Tube », un passage de deux mètres de large et d'une douzaine de mètres de long. Partiellement recouvert de planches et entouré de barbelés, le Tube reliait les zones de réception à Belzec, dans le Camp 1, aux chambres à gaz et aux fosses communes, dans le Camp 2. Il est difficile de croire que le frère de mon grand-père, un homme délicat, n'ait pas essayé, en joignant les mains (qui, si elles étaient comme celles de mon grand-père et les miennes, étaient plutôt carrées et couvertes de quelques poils noirs), de couvrir ses parties génitales, pendant qu'il marchait et trottait à la fois le long du Schlauch.
En septembre 1942, lorsque Shmiel, Ester et Bronia ont été, je le pensais alors, très certainement gazés – il n'y avait pratiquement pas la moindre chance que cet homme entre deux âges, qui paraissait plus vieux que son âge, son épouse corpulente et sa fille à l'allure encore enfantine, aient pu être sélectionnés pour les: brigades de travail, ces groupes de prisonniers juifs, chargés de nettoyer les chambres à gaz ou d'enterrer les corps après le gazage –, les vieilles chambres à gaz en bois de Belzec avaient été démolies et remplacées par un bâtiment en béton gris, plus grand et plus solide Après avoir traversé le Tube, Shmiel s'est approché de ce bâtiment, a monté d'un pas lent les trois marches qui y menaient, chacune ayant environ un mètre de large, et devant lesquelles étaient posés un grand pot de fleurs et une pancarte qui disait BADE UND INHALATIONSRÄUME, Bains et chambres d'inhalation. En entrant dans ce nouveau bâtiment solide, il devait découvrir devant lui un corridor sombre, d'un mètre et demi de large, de chaque côté duquel se trouvaient les portes donnant accès aux Bains et chambres d'inhalation.
Il est possible qu'il ait encore cru, même à cet instant-là, que c'étaient vraiment des Bains et des chambres d'inhalation. Il est entré dans l'une d'elles. Les chambres avaient, comme devait s'en souvenir un Allemand qui avait travaillé dans ce camp, « une apparence lumineuse et accueillante », et elles étaient peintes soit en jaune soit en gris, quelque chose de très institutionnel et de peu menaçant. Les plafonds étaient bas – deux mètres, ce qui, pour un homme de la taille de Shmiel, a dû provoquer une légère impression de claustrophobie – mais peut-être qu'il ne l'a pas remarqué, même à cet instant-là, qu'il a pensé, même à cet instant-là, prendre une douche désinfectante. Il y avait, après tout, des pommeaux de douche au plafond. S'il a vu la porte amovible au fond de la Chambre d'inhalation, qui était en face de la porte qu'il venait de franchir, et en fait celle par laquelle, dix minutes plus tard, son corps serait évacué, il n'en a probablement rien pensé.
Après cela, néanmoins, une fois qu'Oncle Shmiel est coincé sous le plafond bas, peint en jaune, de la salle de douche lumineuse et accueillante, après que le bâtiment se remplit de mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf autres Juifs, il va devenir plus difficile pour lui de penser qu'il s'agit d'une désinfection, et à ce moment-là le gaz est ouvert, et je n'essaierai pas d'imaginer ce que c'est, parce qu'il est seul là-dedans, et ni moi ni personne (à l'exception des mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf autres qui sont entrés avec lui) ne peut aller là avec lui... Ou, je devrais dire, avec eux, puisque dans peu de temps Ester et la petite Bronia vont gravir les mêmes marches, entrer dans une de ces chambres, faire le même parcours (à la différence de Shmiel, elles ont dû faire un arrêt dans le baraquement où les Friseurs, les coiffeurs, ont rasé leurs cheveux noirs).
Nous ne pouvons donc pas aller là-dedans avec eux. Tout ce que je pense pouvoir dire, avec un certain degré de certitude, c'est que dans une de ces chambres, à un moment donné d'une journée donnée de septembre 1942, même si le moment et la journée ne seront jamais connus, les vies de mon oncle Shmiel et de sa famille, de Samuel Jäger, le frère de mon grand-père, l'héritier qui avait rétabli l'affaire que les prudentes alliances matrimoniales de générations de Jäger et de Kornblüh avaient contribué à développer, l'homme qui avait écrit un certain nombre de lettres entre janvier et décembre 1939, une femme qui était très chaleureuse, très sympathique, le père de quarante-sept ans de quatre filles, un type toujours chic et assez convaincu de son importance, une jeune fille qui était encore une enfant, dont un homme de soixante-dix-huit ans vivant à Sydney en Australie, se souviendrait de lui avoir dit autrefois, par-dessus une barrière, Hallo, Bronia !, un homme, une femme, une enfant qui avaient été contraints de vivre, à ce point de leur existence, en sachant que leur troisième fille et sa sœur aînée, une jeune fille de seize ans à qui son père avait donné, pour perpétuer sa mémoire, le prénom de sa sœur chérie qui était morte, serait-il psalmodié un jour, une semaine avant son mariage, avait été abattue au bord d'une fosse commune ; un oncle, une tante et une cousine qui, à ce moment-là, au moment où lui et elles plus tard avaient entendu peut-être l'étrange sifflement commencer, ont une nièce et une cousine qu'ils n'ont jamais rencontrée, mais qu'il a mentionnée poliment dans plusieurs de ces lettres (Je te salue, ainsi que Gerty et la chère enfant, baisers de moi et de ma femme chérie et de mes enfants à toi et à tous les frères et sœurs aussi), une nièce qui vit dans le Bronx, dans l'Etat de New York, une jolie blonde de onze ans qui porte un appareil dentaire et vient d'entrer, la première semaine de septembre 1942, en sixième (tout comme son futur mari, alors âgé de treize ans, dont une grande partie de la famille serait perdue pour le récit, entrait en quatrième, où il allait jouer avec un garçon que tout le monde appelait Billy Ehrenreich, ce qui n'était pas son vrai nom, mais il vivait après tout à l'étage au-dessus avec les Ehrenreich, un réfugié d'Allemagne qui dirait parfois à mon père qu'il avait eu quatre sœurs dont il avait été séparé et qui avaient, disait-il, « disparu », un mot que mon père, alors petit garçon, ne pouvait pas tout à fait comprendre) – dans cette chambre, ils allaient finir par respirer l'air empoisonné et, au bout de quelques minutes, les vies de Shmiel Jäger, d'Ester Schneelicht Jäger et de Bronia Jäger, des vies qui vont, dans des années, se résumer à une collection de quelques photos et de quelques phrases les concernant, Elle l'a appelé le król, le roi, elle était très chaleureuse, très sympathique, elle n’était qu’un bébé, qui jouait encore avec ses jouets, ces vies, et bien d'autres choses qui étaient vraies à leur sujet, mais ne peuvent plus jamais être connues désormais, ont touché à leur fin.
CE FUT DONC la seconde Aktion, à laquelle ont survécu Bob et Jack Greene, parce qu'ils avaient réussi à se cacher, tandis que Shmiel, sa femme et sa fille n'avaient pas su le faire, à supposer qu'ils aient même essayé : une éventualité qui – pensions-nous en Australie -était impossible à confirmer. Pourquoi les Grunschlag avaient-ils réussi à se cacher dans ce minuscule espace derrière la fausse cloison dans l'étable, et les autres non ? Bob nous a raconté une histoire, et de toutes les histoires que nous allions entendre pendant ce voyage, c'est celle qui a le plus affecté mon frère au cœur tendre – sans doute parce que, à la différence des autres horreurs dont nous avons entendu parler et qui défient simplement et, à mon avis, justement toute tentative, aussi bien intentionnée soit-elle, de s'identifier à elles, cette histoire-là concernait quelque chose d'assez petit, d'assez familier, pour être entièrement saisi par les membres innocents de la génération de Matt et moi.
Au moment de la seconde Aktion, a dit Bob, il a fallu que je me débarrasse de mon chien. Croyez-moi, c'est la chose la plus dure que j'aie jamais dû faire. Vous ne pouvez pas imaginer. Je l'avais depuis la naissance, j'avais l'habitude de dormir avec lui sur mon lit et, naturellement, le lit était mouillé le matin et ils ne savaient pas si c'était moi ou lui qui l'avait fait !
Il fallait qu'il emmène son chien et qu'il s'en débarrasse, de peur qu'il se mette à aboyer et ne révèle leur cachette derrière la fausse cloison. Au moment où nous l'avons entendue pour la première fois, Matt, qui adore les chiens, a été bouleversé par cette histoire ; et depuis, c'est l'histoire qu'il va raconter lorsqu'il parle de notre voyage en Australie, ce printemps-là, et veut vous faire comprendre, de façon émouvante, l'horreur que ces gens ont connue : celle de ce petit garçon qui avait dû tuer son chien.
Je crois que cela l'a ému à ce point précisément parce que c'est tellement minuscule. Pour une raison quelconque, l'horreur de la situation de ce petit garçon, qui doit tuer son chien adoré, est plus facile à saisir, à rendre palpable et à absorber que ne le sont toutes les autres horreurs. L'horreur, par exemple, d'avoir à tuer votre propre enfant, de peur que ses cris ne vous fassent arrêter avec vos compagnons. Mais, bien entendu, à l'époque où Bob Grunschlag nous a raconté cette histoire, nous n'avions pas encore lu le témoignage de Mme Gelernter.
Le vaisseau dans lequel Noé et sa famille, ainsi que les nombreux autres exemples de créatures vivantes sans tache, ont été sauvés, a fait l'objet d’une fascination persistante au cours de l'histoire. Ce qui est intrigant à propos de ce fameux véhicule du salut, c'est l'étrangeté du mot hébreu employé pour décrire ce que nous rendons en général par « arche ». Friedman, à juste titre selon moi, se plaint de cette traduction désormais inévitable, car ce que le nom féminin de tebah signifie au sens propre est en fait « boîte ». C'est certainement ce que nous pouvons déduire de la description qui est faite de l'arche dans le texte : elle est rectangulaire, il n'y a pas de quille, pas de gouvernail, pas de voile, et elle est complètement fermée sur tous les côtés. Il est émouvant de lireles impressions de Friedman concernant cet objet étrangement brut dans lequel l'absence de caractéristiques normalement associées à un navire produit cette image poignante : « Dans ce vaisseau », écrit-il,« les êtres humains et les animaux sont absolument sans défense, jetés sur les eaux sans aucun contrôle sur leur sort. Pour apprécier l'image que ce récit nous met sous les yeux, nous devons imaginer cette boîte de vie sans défense ballottée dans un univers violent qui est en train de craquer. » Cette image d'une impuissance enfantine est, d'une certaine façon, appropriée, puisque le seul autre objet dans la Torah qui soitdésigné par le mot tebah est en fait le panier d'osier dans lequel est caché Moïse afin de le faire échapper à un autre exemple de tentative d'annihilation totale dans la Torah : le décret du pharaon d'Egypte defaire mourir chaque nouveau-né d'Israël. Comme l'arche de Noé, le panier de Moïse est un humble objet, fait par la main de l'homme, totalement fermé, scellé au brai, et sans aucun doute absolument et horriblement sombre à l'intérieur — une boîte dont l'occupant passif doit, tout simplement, tenter sa chance.
L'image d'une telle boîte comme un abri dans un monde qui est sur le point de rompre vient assez naturellement à l'esprit quand on considère les histoires comme celle que m'ont racontée Jack Greene et son frère Bob en Australie — des histoires dans lesquelles le salut n'était possible, en ces temps de terreur, que pour ceux qui avaient construit des cachettes en forme de boîtes sombres : par exemple, l'espace minuscule derrière la fausse cloison que Moses Grunschlag avait fait construire dans une étable pour lui et ses deux fils, la cachette souterraine dans la forêt où, finalement, les trois et quelques autres ont pu aller se cacher pendant un an, jusqu'à ce que le pharaon des Temps modernes soit vaincu. Dans ces arches des Temps modernes aussi, lesêtres humains étaient absolument impuissants, sans le moindre contrôle sur leur sort, occupants passifs d'espaces sombres dont ils finiraient par émerger comme Noé, comme Moïse, clignant des yeux dans la lumière.
Et pourtant, sans doute en raison de l'insistance subtile avec laquelle parashat Noach connecte telle chose à son opposé, la création à la destruction, la destruction à la renaissance, les figurines d'argile au chaos boueux, les eaux sulfureuses au cèdre puant, les boîtes dans lesquelles les quarante-huit Juifs de Bolechow ont en définitive été sauvés (pour ne rien dire de tous les autres contenants dont les occupants n’ont pas eu autant de chance, chiffre impossible à connaître puisqu'il n'y a personne pour raconter ces histoires) font inévitablement penser à certaines autres structures en forme de boîtes qui, dans le récit des Temps modernes du décret selon lequel le peuple d'Israël doit mourir, étaient non des instruments du salut mais de l'annihilation. Oui, il y avait des endroits cachés, des compartiments sombres et scellés dans lesquels les occupants ne pouvaient qu'écouter et espérer ; mais il y avait aussi les fourgons à bestiaux, avec leur cargaison d'êtres humains ballottés par la tempête ; il y avait aussi les chambres à gaz. C'étaient aussi des boîtes. C'étaient aussi des arches.
CE FUT DONC la seconde Aktion, début septembre 1942, au cours de laquelle – comme chacun le pensait autour de la table chez Jack et Sarah – Shmiel, Ester et Bronia avaient péri. Sur cette famille de six, dont il ne reste qu'une photographie où ils apparaissent tous ensemble, datée d'août 1934, où Shmiel, de façon choquante, est débraillé et mal rasé, anomalie qui s'explique du fait qu'il est (comme le dit la légende au dos de la photo) en deuil de sa mère, mon arrière-grand-mère Taube, décédée le mois précédent : sept visages qui ne sourient pas que je reconnais aujourd'hui comme étant ceux de Shmiel, Ester, le frère d'Ester, Bruno, Bronia, Ruchele, Lorka et Frydka aux yeux sombres, dont le visage est partiellement coupé par la bordure de la photo – sur cette famille de six, pour laquelle il n'y a jamais eu de période de deuil formel comparable à celui qu'ils observent au moment où cette photo a été prise, il n'en testait que deux en octobre 1942.
Elles s'étaient retrouvées à la Fassfabrik, avait dit Jack, l'usine de barils, Lorka et Frydka, ainsi que les Adler. Et nous étions associés à cette firme, nous aussi, avait-il dit – lui et les survivants de sa famille : son père et Bob.
C'est après la seconde Aktion, a expliqué Jack, que les gens ont été assignés à des camps de travail. Il y avait quelques tanneries, une scierie, l'usine de barils. Et ils ont désigné certains endroits pour en faire des camps où vivre, des Lager, d'où nous partions pour aller travailler et où nous rentrions chaque soir. Notre père a fait transformer notre maison en Lager. Et dans cette maison vivaient vingt personnes environ.
Tout le monde travaillait dans un camp ? ai-je demandé.
Quiconque ne travaillait pas, a répondu Jack, était envoyé dans le ghetto de Stryj.
Ce n'était pas, ont-ils dit tous en chœur, un endroit où vous aviez envie de vous retrouver. Mais, dès 1943, il est devenu parfaitement clair que « les travailleurs utiles » allaient être tués, eux aussi. C'est en 1943 que ceux qui étaient lucides ont commencé à faire des plans pour s'évader.
Alors quand pensait-il que Frydka et Lorka avaient fui pour rejoindre les partisans ? ai-je voulu savoir.
En 1943, a dit Jack.
Mme Grossbard est intervenue. Mille neuf cent quarante trois, a-t-elle dit, pensive. Pas 1942 ?
Mille neuf cent quarante trois, a répété Jack avec emphase.
Se tournant vers moi, il a continué : Frydka avait l'habitude de venir à notre Lager, notre camp, presque tous les soirs. Elle était comptable à la Fassfabrik. Le comptable en chef était tombé malade, il avait des problèmes de rein. Aussi quand ce comptable, Samuels, il s'appelait, Shymek Samuels, quand il a été malade, il est venu dans notre Lager, qui était considéré comme un des meilleurs. Elle avait l'habitude de lui rendre visite presque chaque jour. Elle et Lorka vivaient dans le Lager à côté de la Fassfabrik, là où étaient les Adler, a-t-il fini par ajouter.
Lorsqu'il a dit cela, j'ai immédiatement pensé à plusieurs choses. Tout d'abord, au fait que, jusqu'en 1943 au moins, Frydka et Lorka vivaient au même endroit, ce qui (j'imagine) devait être un réconfort. Ensuite, que Frydka, qui avait vingt et un ans en 1943, devait être une jeune femme très gentille pour rendre visite à ce comptable malade, Samuels, alors que le simple fait de circuler dans les rues de Bolechow à ce moment-là, c'était, comme l'avait clairement dit Meg Grossbard, risquer sa vie (nous étions hors la loi, avait-elle dit, en essayant de me faire comprendre ce que cela signifiait. N'importe qui pouvait nous tuer). Et enfin, le fait que c'était ce que lui avait procuré cette éducation au lycée commercial de Stryj, à cette fille à la démarche déterminée, à cette jeune femme élancée qui, avait laissé entendre Meg, avait l'habitude de prendre le train jusqu'à une station thermale locale appelée Morszyn avec Pepci Diamant et elle, lorsqu'elles étaient adolescentes, pour se glisser dans les après-midi dansants qui y étaient organisés et pour lesquels elles n'étaient pas en âge d'entrer, à cette fille vive qui avait séduit, avec ses traits sombres, un garçon polonais, catholique et blond, les condamnant tous les deux (il me faudrait encore des mois pour apprendre les détails de cette histoire). C'était ce que cette coûteuse éducation au lycée commercial avait procuré à Frydka : quelques mois supplémentaires de survie comme comptable dans un camp de travaux forcés.
À CE MOMENT-LÀ, bien avancés dans notre conversation chez Jack et Sarah Greene, bien après que les tintements des assiettes et le gargouillement du café versé ont cessé, seules Frydka et Lorka sont encore vivantes. Leur départ dans les forêts épaisses à la périphérie de Bolechow est le dernier événement dont quelqu'un puisse encore témoigner.
Alors qu'est-ce qui a poussé les gens à décider de s'échapper dans la forêt ? ai-je demandé.
Après novembre 1942, nous sommes entrés au Lager, a répété Jack. Chacun portait une lettre, soit un R, pour Rüstung, munitions, ou un W, pour Wirtschaft, économie.
A cet instant précis, Meg et Bob commencent à se disputer sur la signification du W : elle pense que ça signifiait Wehrmacht, mais il insiste pour dire que ça devait être Wirtschaft puisqu'il n'y a pas de différence substantielle entre Rüstung et Wehrmacht.
En ce qui me concernait, la question de savoir ce que représentait le W était hors de propos. Le propos étant qu'en mars 1943 tous les ouvriers marqués d'un W, trois cents personnes environ, ont été emmenés au cimetière et abattus dans une fosse commune. C'était une des « petites » Aktionen dont Jack avait parlé auparavant ; c'était l'Aktion que la vieille Olga que nous avions rencontrée en Ukraine avait pu voir depuis la fenêtre de sa salle de séjour. À ce Moment-là, a dit Jack, il est devenu évident que même les travailleurs « utiles » n'avaient pas une importance cruciale, après tout.
Oui, a dit Meg d'une voix lente. Il y a soixante ans exactement, toutes mes amies avaient disparu.
Bob a dit, Tous les W ont été exterminés.
Je me suis dit que, de toute évidence, ce que représentait le W était, en fin de compte, hors de propos pour les Allemands aussi.
Et les R, a poursuivi Bob, ont été gardés jusqu'en août 1943.
Soudain, Jack a dit, Ça me rappelle qu'il y a eu une autre Aktion. Ils avaient emmené à Stryj les Juifs qui n'allaient pas dans les camps. Mais en mars 1943, pour une raison bizarre, ils ont ramené à Bolechow des gens du ghetto de Stryj, quatre-vingt-dix ou cent anciens habitants de Bolechow. Parmi eux, il y avait notre oncle Dovcie Ehrmann. Et vingt-quatre heures, peut-être quarante-huit heures après, ils les ont emmenés au cimetière et les ont tués.
Désolé, Jack, je ne me souviens pas du tout de ça, a dit Bob.
Je n'y peux rien, a répliqué Jack, ça a eu lieu.
Je sais, je sais. Je sais que les W étaient dans le camp là-bas, chez les Adler, ils ont été emmenés en mars 1943...
Alors c'était peut-être en avril, a concédé Jack. Mais ils ont été emmenés, quatre-vingt-dix ou cent personnes.
Mars, avril : peu importe, à ce moment-là, Frydka et Lorka n'étaient plus, pour autant que pouvaient s'en souvenir ces gens, à Bolechow. Ensemble ou séparément, avec l'aide d'un garçon polonais probablement, les deux sœurs avaient réussi à s'échapper de Bolechow. Elles ont disparu et plus personne ne les a jamais revues.
Du moins, c'est ce que nous pensions alors.
C'est la dernière chose que quiconque à Sydney ait pu me raconter à propos des Jäger. Il se trouve que c'est aussi la dernière chose dont nous ayons parlé. Tout à coup, la conversation a perdu toute énergie. Chacun, et pas seulement les personnes âgées, s'est senti épuisé, anéanti.
EN FAIT, CE n'est pas tout à fait vrai. La dernière personne à qui j'ai parlé cet après-midi-là a été Boris Goldsmith, qui était resté silencieux pendant la plus grande partie de la conversation, puisqu'il n'avait pas été présent pendant la guerre, n'avait pas vu ce que les autres avaient vu ou entendu dire. C'était cela qu'il voulait rendre parfaitement clair pour moi, quand la conversation avait pris fin.
Je ne peux rien vous dire, a-t-il dit, en me regardant et en écartant ses grandes mains, parce que je n'étais pas là, j'étais à l'armée. Dans l'armée russe.
Je sais, ai-je dit sur un ton que j'espérais rassurant. Mais en voulant lui donner l'impression d'avoir été utile, en voulant l'inclure dans la conversation alors qu'il n'avait pas été inclus dans les événements dont je venais d'entendre parler, j'ai ajouté, Alors que s'est-il passé après la fin de la guerre ? Vous êtes revenu ?
Boris a ri et a secoué la tête. Non, a-t-il dit, je ne suis pas revenu parce que j'ai rencontré quelqu'un quand j'étais à l'hôpital dans le Caucase -– il a prononcé Cow-casse — et c'est là que j'ai fait sa connaissance. Quelqu'un en uniforme français, et je me suis approché de lui, et il avait l'air d'être juif.
L'idée que ce Juif d'une minuscule ville de Pologne ait pu rencontrer quelqu'un qui lui avait semblé familier et sympathique, à des milliers de kilomètres de chez lui, au fin fond du Caucase, m'a fait l'effet d'une chose aussi drôle qu'improbable, et j'ai souri. Il y avait en effet quelque chose d'assez amusant dans la façon dont Boris Goldsmith racontait cette histoire, comme si c'était le début d'une plaisanterie. En fait, je pouvais même imaginer mon grand-père commençant une de ses histoires de la même manière. Alors pense un peu à ça : j'étais là, dans le Caucase, au milieu de nulle part, et qui fait son entrée? Un Juif vêtu d'un uniforme français...
Il ressemblait à quelqu'un de Juif, a poursuivi Boris, et donc je me suis approché de lui et je lui ai demandé, Alors, qu'est-ce qu'il faut faire, retourner à Bolechow ?
Et qu'est-ce qu'il a répondu ? ai-je demandé immédiatement, exactement comme je l'aurais fait avec mon grand-père.
Et Boris m'a dit alors ce que le Juif en uniforme français lui avait répondu au cours de cet improbable échange.
Boris a dit, Il m'a conseillé de laisser tomber, il ne restait plus personne.