Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 10 sur 21 · partie 2/4

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Les Disparus

2 L'Histoire du Déluge..................................................... 252

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Frydka aimait donc ce garçon et il n'était pas juif, ai-je insisté.

Je ne sais pas, je n'étais pas là, a répondu Meg.

C'aurait été une sacrée affaire, non ? ai-je dit.

Bob, ravi d'avoir une opportunité de la taquiner, s'est penché pour dire, C'aurait été une très grosse affaire.

Cela a provoqué un sourire revêche de Meg.

C'est un euphémisme. L'euphémisme de l'année, a-t-elle murmuré.

Mais elle a persisté dans son refus de confirmer que Frydka Jäger avait aimé un garçon catholique, des décennies plus tôt, quand une idylle pareille aurait été une très grosse affaire. Mais aujourd'hui, quelle importance ? La femme de mon frère Andrew n'est pas juive ; la femme de Matt est grecque orthodoxe. Je me suis demandé, l'espace d'une seconde, ce qu'il pouvait penser de cette révélation.

Meg continuait à faire de l'obstruction. Je ne sais pas, je n'ai été témoin de rien.

Je ne vous ai pas demandé d'être témoin, ai-je dit sur le ton de la plaisanterie. Mais elle était votre meilleure amie, elle a dû se confier à vous ?

Meg a soupiré.

Non, non, cela se passait pendant la guerre. Pas avant. Grands dieux, non !

J'ai pris une note mentale sur le fait qu'elle avait dit Grands dieux, au pluriel.

Rien de ce genre n'aurait pu se produire avant la guerre, a-t-elle expliqué.

C'était, naturellement, comme si elle venait de tout admettre. A partir de là, Frydka, qui avait eu jusqu'à présent un visage d'enfant sur une photo ou deux, a commencé à prendre une forme sensible, à avoir sa propre histoire. Elle avait aimé un garçon polonais, me suis-je dit en souriant, et il l'avait aimée aussi.

Et en pensant que c'était toute l'histoire que j'entendais pour la première fois, même si elle m'était révélée de cette façon, je me préparais mentalement à toutes les occasions que j'aurais de la raconter, à ma mère, à ses cousins, à mes frères et à ma sœur, lors de mon retour. Je me suis calé sur ma chaise et j'ai décidé de changer de sujet pour le moment, avant de me mettre à dos Mme Grossbard qui avait l'air d'être vraiment mécontente. C'est à cet instant précis que Jack s'est penché sur la table et a levé la voix pour dire, Laissez-moi vous dire quelque chose. Ce garçon, il a perdu la vie à cause de Frydka.

Attendez un peu, ai-je dit. Pardon ?

Jack a baissé la voix. Tout le monde autour de la table s'était tu et tourné vers lui. Il me regardait. Marquant un silence après chaque mot pour le souligner, il a répété ceci :

Le. Garçon. A perdu. La vie. A cause. D'elle.

Il y a eu un long silence.

Qu'est-ce que vous voulez dire ? ai-je demandé.

Hé bien, vous voyez, a-t-il commencé, ces trois filles étaient avec Babij, le groupe de partisans, parce qu'elles étaient les amies de trois garçons polonais. Trois filles de Bolechow. Frydka, l'autre s'appelait Dunka Schwartz, et la troisième, c'était... la sœur d'un des deux garçons qui ont survécu avec les Babij, Ratenbach.

Je ne savais absolument pas qui pouvaient bien être ces gens, mais je ne l'ai pas interrompu. Je voulais qu'il continue.

Ces trois garçons étaient devenus les amis de ces filles, ils les ont aidées à rejoindre les Babij dans la forêt. C'était une forêt près de Dolina, il y avait près de quatre cents Juifs qui appartenaient aux groupes de partisans.

J'ai hoché la tête. Il avait commencé à me raconter cette histoire au téléphone, il y a un an.

Ensuite, bien sûr, nous sommes allés dans la forêt nous-mêmes, Bob, mon père et moi. Et donc nous avons perdu leur trace. Lorsque nous sommes revenus, on nous a dit que ces trois garçons avaient été...

Il a brusquement fait un geste de la main droite vers le bord de la table, comme pour démarquer une zone géographique. ... emmenés dans un champ, à Bolechow, et fusillés. Parce qu'ils avaient aidé les filles, ai-je dit. Parce qu'ils avaient aidé les filles, a-t-il répété. Et je me suis dit, Voilà une histoire.

 

IL SE TROUVE que je n'ai appris le reste de l'histoire de Frydka et de Ciszko Szymanski qu'après avoir voyagé encore : en Israël, à Stockholm, à Copenhague. Cet après-midi-là, à Sydney, nous ne sommes pas revenus sur le sujet, parce qu'il était évident que Mme Grossbard n'allait plus du tout parler si nous continuions dans cette voie. J'ai préféré lui demander de préciser la chronologie de l'occupation nazie.

Les Allemands sont arrivés quel jour ? ai-je dit.

Les gens autour de la table émettaient des bruits un peu indécis quand Meg a dit, plus pour elle-même que pour aucun de nous, Le 1 er juillet 41. J'ai vu les premières patrouilles, je les ai vus arriver.

Elle a ajouté que des unités fascistes hongroises étaient arrivées trois semaines plus tard et avaient séjourné pendant deux mois.

Non, a coupé Jack. Quelques semaines seulement, et puis ce sont les Slovaques qui sont arrivés.

Bob a dit qu'il ne se souvenait pas avoir vu d'Allemands avant le mois de septembre. Jack a répliqué que les Allemands étaient « officiellement » arrivés le 1er juillet, mais qu'ils avaient été précédés par les unités hongroises, qui étaient restées « quelques semaines ».

Les dates n'avaient qu'une importance relative pour moi. Qu'est-ce qui s'est passé au tout début ? ai-je demandé. J'essayais de dessiner une image mentale du début des horreurs, afin de pouvoir situer Shmiel quelque part. Qu'avaient-ils vu, comment cela s'était-il passé ?

La première chose qui s'est passée, a dit Jack, c'est que les Ukrainiens sont venus et ont commencé à tuer des Juifs. Quiconque avait un compte à régler, vous savez...

Bob l'a interrompu. Vous savez, si vous aviez un problème avec les Juifs, vous pouviez les tuer. Je vous donne un exemple. Après la retraite des Soviétiques, pendant l'été 41, pas mal de garçons juifs qui avaient été enrôlés par les Russes rentraient chez eux à Bolechow – ils avaient été dans l'armée russe et ils rentraient chez eux. Des Ukrainiens étaient sur le pont et regardaient chaque soldat qui rentrait, et quand ils pensaient qu'il s'agissait d'un Juif, ils le jetaient dans la rivière. Et il y avait surtout des gros rochers dans cette rivière, alors vous pouvez imaginer ce qui se passait.

J'ai hoché la tête, même si j'étais incapable d'imaginer vraiment, n'ayant jamais été témoin de quelque chose de comparable à ce qu'il décrivait.

La référence à la rivière, la rivière au bord de laquelle Frydka, au moins, s'était amusée – car Meg avait à présent sorti toutes les photos de l'album de Pepci Diamant, les photos des filles à ski, des filles alignées devant la maison de l'une d'elles, des filles en maillot de bain, regardant l'appareil cachées assez comiquement derrière des buissons au bord de l'eau, des filles regardant l'appareil pendant qu'elles mangeaient un sandwich, les cheveux relevés sous un mouchoir – cette référence m'a remis en mémoire un souvenir depuis longtemps oublié. Une fois auparavant, j'avais entendu dire que la rivière Sukiel, qui traversait Bolechow et dans laquelle mon grand-père, enfant, péchait la truite de montagne, avait été la scène d'un épisode de terreur. Quand j'étais un petit garçon, mon grand-père me racontait une histoire qui avait eu lieu pendant la Première Guerre mondiale à Bolechow. Comme la ville se trouvait sur la ligne de front entre les armées autrichienne et russe, commençait-il, elle était constamment bombardée, et au début de ces bombardements, ses frères, ses sœurs et lui – tous, sauf Shmiel qui était déjà sur le front, combattant pour l'empereur – couraient dans les bois à la périphérie de la ville pour se mettre à l'abri. Comme les bombardements avaient parfois lieu de nuit, chose terrifiante, sa mère les obligeait à attacher leurs chaussures autour de leur cou avec les lacets avant d'aller se coucher, afin qu'ils pussent les trouver sans tarder s'ils devaient courir se mettre à l'abri. Une nuit, le bombardement avait commencé, mais comme mon grand-père n'avait pas écouté sa mère – et c'était bien évidemment la morale de l'histoire, il fallait toujours écouter sa mère – et n'avait pas attaché ses chaussures autour de son cou, il n'avait pas pu les trouver quand les obus s'étaient mis à exploser, et alors que Ruchel, Susha, Itzhak, Yidl, Neche, sa mère et lui couraient sur la route pour aller se mettre à couvert dans les bois, ils avaient dû traverser un bras de cette rivière, la Sukiel ; et comme les obus étaient tombés dans l'eau, celle-ci était bouillante et il s'était brûlé les pieds.

Un de ces bombardements avait duré près d'une semaine, ajoutait-il parfois, et pour en donner une illustration, il racontait une autre histoire. Un jour, alors qu'ils étaient restés coincés dans la forêt pendant plusieurs jours à cause d'un de ces bombardements, terrifiés à l'idée de retourner dans la ville, sa famille et lui, ainsi qu'un groupe d'habitants de Bolechow, avaient été contraints de tuer une biche et de manger sa viande. En me disant cela, il m'avait adressé un regard insistant et je savais ce qu'il voulait dire : un animal tué dans la forêt ne pouvait pas être cascher. Mon grand-père appartenait à une longue lignée, des générations en fait, de bouchers juifs ; dans les bois, ils devaient savoir ce qu'ils faisaient. Mais si la vie est en jeu, Dieu pardonne ! disait-il à ce moment de son histoire...

Il s'était donc brûlé les pieds dans l'eau bouillante de la Sukiel, cette nuit-là. Mais ce n'était pas la fin de l'histoire. Après un silence pour ménager ses effets, il poursuivait. Un garçon avec qui j'allais à l'école est mort bouilli dans la rivière, ce soir-là. Aujourd'hui encore, quand j'entends dans ma tête la façon dont il a prononcé le mot bouilli, je tremble. Qui sait si c'était vrai ? Quand nous sommes revenus, quelques jours plus tard, disait-il pour achever son récit, la moitié de la maison avait disparu.

Je pensais à ça pendant que Jack et Bob se souvenaient de la façon dont les Ukrainiens, quand les mauvais jours avaient commencé, jetaient les Juifs dans la rivière. Ou bien (a ajouté Jack), de temps en temps, ils emmenaient les Juifs le long de la rivière et les abattaient là.

Tu te souviens que Gartenberg a été abattu ? a-t-il dit en regardant Bob.

Bob a hoché la tête, C'est exact.

C'était sous le pont, a continué Jack.

Voilà les premières choses qui se sont passées, a dit Bob.

 

MAINTENANT, POUR LA première fois, j'allais obtenir une image claire de la première Aktion. J'avais besoin d'avoir le plus de détails possible à ce sujet. C'est à ce moment-là que Ruchele avait été tuée.

La première Aktion allemande, a commencé Bob, qui voulait que je comprenne la différence entre les tueries organisées des nazis et les vendettas privées de certains Ukrainiens, ceux qui avaient vécu avec leurs voisins juifs comme dans une grande famille, comme m'avait dit la gentille vieille Ukrainienne à Bolechow, a eu lieu le 28 octobre 1941.

Au moment où il a prononcé ces mots, Meg a hoché la tête pensivement vers la table. Puis, d'une voix lente et claire, elle a dit, C'était un mardi.

Bob a poursuivi. Ils ont arrêté quelque chose comme sept cents...

Jack et Meg l'ont interrompu simultanément. Mille, ont-ils dit.

Mille, a repris Bob. Et ils les ont enfermés pendant trente-six heures environ dans Dom Katolicki, le centre de la communauté catholique, et ils les ont gardés là pendant que les Allemands buvaient sur l'estrade et que les Juifs devaient rester agenouillés sur le sol, et ils se sont soûlés et ils ont commencé à en abattre dans la foule. Et au bout de trente-six heures, ils les ont emmenés dans des camions en dehors de la ville, dans le champ de Taniawa, et ils avaient déjà fait creuser un grand trou, et ils les ont tous abattus.

C'est ce que m'a raconté Bob, ce dimanche-là, le jour de l'anniversaire de mon grand-père, quand Matt et moi avons fait la connaissance de ces anciens habitants de Bolechow. Quand j'ai parlé seul avec lui, quelques jours plus tard, il a dit, Je me souviens de sept cent vingt, mais tous les autres disent que c'était mille. Je crois qu'ils avaient une planche au-dessus du trou et ils les abattaient sur cette planche. A la mitrailleuse, je ne sais pas. Tout le monde se souvient de ça un peu différemment, tout dépend de ce qu'on a entendu et de ce dont on se souvient.

Comment, c'est ce que je voulais savoir, avaient-ils procédé à l'arrestation de tous ces gens au cours de cette Aktion ? Je me souvenais des histoires de ma famille, du fait que Shmiel avait figuré sur une sorte de liste.

Bob a dit, Les Allemands allaient partout avec des policiers ukrainiens, parce qu'ils avaient une liste au début. Sur la liste, a-t-il expliqué, se trouvaient les noms des Juifs éminents de Bolechow : docteurs, avocats, chefs d'entreprise. L'idée était de démoraliser la ville en éliminant les citoyens importants.

Comment, ai-je demandé, les Allemands avaient-ils établi la liste – comment savaient-ils qui était qui ? Les Allemands venaient évidemment d'arriver dans la région et ils n'avaient pas eu le temps de se familiariser avec Bolechow et ses habitants.

Bob a répondu que les Ukrainiens du coin accompagnaient les officiers allemands partout, leur signalant qui était qui et où chacun vivait. Je crois qu'ils étaient cent quarante ou cent soixante sur la liste et si les gens n'étaient pas chez eux, comme mon père par exemple, ils commençaient à arrêter les gens dans les rues.

Ils avaient une liste et Shmiel était dessus, m'avait dit un jour mon cousin Elkana. De qui l'avait-il appris, c'est impossible à savoir désormais. Cela ne pouvait manquer d'être la même liste que celle dont parlait Bob à présent. Et pourtant j'étais à peu près sûr que Shmiel n'avait pas été pris au cours de la première Aktion. Tante Miriam, en Israël, avait écrit, il y a bien longtemps, qu'elle avait entendu dire que Shmiel n'avait pas été tué avant 1944, en même temps qu'une de ses filles, après qu'ils avaient rejoint les partisans ; mon frère Matt était tombé, lors de cette réunion de survivants de l'Holocauste, sur cet homme qui, comme le faisaient souvent les artisans, avait utilisé le nom de Shmiel parce que ce dernier était mort. Et Jack, au cours de notre première conversation téléphonique, un an plus tôt, m'avait dit qu'à sa connaissance seule Ruchele avait été arrêtée au cours de cette première Aktion. J'avais donc conclu que Shmiel, s'il avait figuré sur cette liste (très probablement, a dit Bob), n'était pas chez lui, ce jour-là, quand les Allemands et les Ukrainiens étaient venus frapper à sa porte.

Les gens à Bolechow me prennent pour un homme riche, s'était-il vanté dans une de ses lettres. Peut-être que c'était vrai et, au bout du compte, cela ne lui avait pas rendu service.

Le jour où nous avons parlé à tous ces anciens de Bolechow, j'ai voulu savoir comment il se faisait que Ruchele avait été arrêtée.

La malchance, a dit Jack, l'air songeur. Vous comprenez, il y avait quatre filles qui étaient des amies très proches. Il y avait Ruchele et les trois autres. Sur les quatre, trois ont péri ce jour-là. J'imagine qu'elles s'étaient retrouvées quelque part – qu'elles s'étaient donné rendez-vous, et elles ont été arrêtées et emmenées.

Pendant qu'il parlait, j'ai pensé à la photo de Ruchele que j'avais : une grande fille blonde, au large sourire, avec les cheveux ondulés des Mittelmark qu'elle avait hérités de sa grand-mère, les cheveux que j'avais quand j'étais adolescent. Une fille gentille, une fille adorable, une fille « placide », m'avait dit Jack. En octobre 1941, elle avait seize ans...

MAIS CELA VIENT plus tard. Ce que je voulais savoir pour le moment, c'était comment était cette fille avec qui cet homme, mon interlocuteur de soixante-dix-huit ans aujourd'hui, était sorti pendant un an et demi, soixante-quatre ans plus tôt. Boris, lorsque je lui avais demandé comment était Shmiel, m'avait répondu qu’il était boucher. C'était ma faute, je le savais, si je n'avais pas préparé les bonnes questions, si je n'avais pas été capable de prévoir qu'il était impossible d'apprendre quoi que ce fût sur quelqu'un en demandant simplement, Et il était comment ? Bien sûr, il n'avait peut-être pas grand-chose à dire : si quelqu'un me demandait, aujourd'hui, de décrire un de mes voisins qui vivait en face de chez moi, il y a quarante ans, je ne serais pas sûr de pouvoir dire autre chose que Il était ingénieur, Ils étaient très gentils. Alors à quoi pouvais-je bien m'attendre ? Et Mme Grossbard, qui avait des souvenirs bien plus précis, s'était montrée trop protectrice de ses souvenirs de Frydka pour pouvoir les partager librement. C'était ce qui expliquait, je le savais, la raideur et la rétention que j'avais ressenties dès le début. Et depuis que le sujet de Frydka et de Ciszko Szymanski avait été abordé, elle m'avait en quelque sorte fermé la porte au nez, suspicieuse de mes mobiles, se méfiant à juste titre du fait que mon désir de découvrir une histoire, une sorte de drame pour animer les vies impossibles à connaître de ces gens, me pousserait à faire de la Frydka qu'elle avait connue une caricature ou un chiffre.

J'avais donc échoué jusqu'à présent à redonner vie aux disparus. Mais Jack, je le sentais, serait en mesure de saisir ce que je désirais ; il s'agissait seulement de trouver le bon moment pour parler. Jack, qui peut être péremptoire dans la conversation, est néanmoins très courtois, d'une manière presque désuète. Il ne coupe jamais la parole et il s'est toujours empressé de s'excuser chaque fois qu'il s'est aperçu d'une erreur de sa part à propos d'un nom ou d'une date (dans la mesure où Mme Grossbard n'a jamais commis d'erreur, à ma connaissance, je n'ai jamais eu l'occasion de la voir s'excuser). Cette modestie, ai-je supposé, était ce qui l'empêchait de s'étendre sur ses rapports avec Ruchele devant le groupe, et je me suis donc arrangé pour le voir seul, chez lui, le lendemain après-midi. L'appartement était silencieux – Sarah était sortie, après nous avoir préparé du café et du gâteau – et la conversation a été facile.

Ses souvenirs de Ruchele, m'a-t-il dit, remontaient à l'époque ou tous deux avaient à peine quatorze ans, quand il la voyait, le soir, aux réunions de l'organisation sioniste, Hanoar HaZioni. Elles avaient lieu tous les soirs m'a-t-il dit. C'était organisé par groupes d'âges, j'étais donc dans un groupe de garçons de mon âge et elle était dans un groupe de filles de son âge.

Il prononçait le f de filles comme un v. Pendant les années 1930, les réunions du Hanoar étaient le lieu essentiel pour les rencontres des adolescents juifs, apparemment. Jack a poursuivi. En Europe, le repas principal, c'était le déjeuner. Le soir, on mangeait des sandwichs et, après ça, on allait à la réunion du Hanoar. Je dirais que, en hiver, la réunion se déroulait de cinq heures et demie à dix heures du soir, et de huit heures, ou sept heures et demie à dix heures, l'été. Tous les soirs. Et le samedi, c'était de l'heure du déjeuner jusqu'à la nuit. Écoutez, j'allais en train à l'école tous les jours, au collège de Stryj, j'avais des devoirs à faire, les journées étaient denses. Mais le club du Hanoar, c'était le moment agréable. On jouait ensemble, on dansait ensemble, les horas, les conférences, et tout le reste. J'avais dû faire la connaissance des filles Jäger auparavant, mais je me souviens d'elles à partir de ce moment-là. Matt a demandé, A quoi ressemblait-elle ?

Jack a souri et, au bout d'un instant, a dit, Elle était blonde et j'aime les blondes. C'était une belle fille, elle avait les cheveux longs, vous savez, comment on appelle ça...

(il a mis sa main sur sa nuque et a tricoté avec ses doigts)

... elle avait des tresses. Elle avait, je crois, les yeux verts, et sur l'un d'eux (il a placé son pouce et son index en opposition devant son œil et a cligné les paupières), elle avait un quartier brun.

Ecoutez, a-t-il fini par dire, elle était ma poupée, comme on dit, mon amour, et j'étais complètement épris.

Comment s'étaient-ils rencontrés, voulions-nous savoir.

Jack nous a raconté une histoire drôle.

Je n'étais pas le premier garçon, a-t-il expliqué. Il y avait un type qui avait un an de plus que moi, il allait à l'école à Stryj, lui aussi, et il sortait avec elle. Munzio Artman. C'était un garçon très religieux et il n'allait pas à l'école à Stryj, le samedi – il y allait le vendredi et y restait le week-end, ce qui fait qu'il ne rentrait pas le samedi. Il m'avait donc dit : « Écoute, occupe-toi d'elle, le samedi. » Ce que j'ai fait ! Ça s'est refroidi entre eux et je me suis retrouvé avec elle. J'avais quatorze ans, treize peut-être, et elle avait le même âge.

Alors qu'est-ce qu'on faisait à Bolechow à la fin des années 1930 quand on sortait avec une fille ? avons-nous demandé.

On se retrouvait au Hanoar surtout, et quand les garçons n'étaient pas séparés des filles, on faisait tout ensemble. On avait des conversations, des débats. Inutile de vous dire qu'elle était plus mure que moi. Je m'en suis rendu compte plus tard. Vous comprenez, je n'aimais pas l'école. Les études, je n'étais pas doué sur les études !

Il a ricané avec un bon sens de l'autodérision. Lorsqu'il a dit sur les études, j'ai souri. Des années après cette conversation, le fils de Mme Begley m'a dit que le plus dur dans l'apprentissage de l'anglais, c'étaient les prépositions.

Je me souviens, a continué Jack, qu'à la fin de l'année, j'ai reçu mon bulletin scolaire. Ruchele était dans le train avec moi, ou peut-être était-ce à l'école, et elle voulait voir mes résultats. Et je ne peux vous dire à quel point elle a été déçue quand elle les a vus ! Et je crois même que ça a fini par la refroidir un peu...

Matt jubilait.

Elle voulait un docteur ! a-t-il plaisanté.

Je jubilais pour une autre raison. J'adorais le plus mûre que moi. Ça donnait à cette fille, dont il n'existe plus qu'une seule photo, une certaine présence. Je me suis dit, elle avait donc des idées bien arrêtées sur ce que devait être son petit ami ; elle se faisait peut-être une très haute idée d'elle-même. C'était une Jäger après tour.

J'ai demandé à Jack si Ruchele était une bonne élève.

Jack a souri tristement et dit, « Ça, je ne sais pas. Mais je suppose que Frydka était la plus intelligente parce qu'elle était allée au lycée et les autres pas. Peut-être que les parents ont décidé que seule Frydka irait au lycée et pas elle. Peut-être que Ruchele était une bonne élève, mais Shmiel n'avait plus les moyens de l'envoyer au lycée à l'époque.

Il s'est tu. Les frais de scolarité étaient élevés, a-t-il fini par dire, comme pour excuser Shmiel de ne pas avoir envoyé Ruchele au lycée. Plus le transport, plus les livres, plus les uniformes...

Les uniformes, je les avais vus à présent. Parmi les photos que Meg avait sorties du sac en plastique, la veille, il y en avait une ancienne – elle datait de 1936, les filles devaient avoir quatorze ans – de Meg, Frydka et Pepci Diamant, debout devant une clôture au cours d'une journée d'hiver. Toutes les trois portant de gros manteaux d'hiver, sombres, croisés, ceinturés, à col de fourrure ; aux pieds, des bottes courtes, et sur la tête, le béret de l'école. Elles ont des visages doux et juvéniles ; Frydka commence à perdre ses joues de petite fille. Son visage me fait l'effet d'être plus âgé sur cette photo que sur une autre que Meg m'a montrée, un instantané qui appartenait à Pepci (qui a péri, a dit une seconde fois Meg en me montrant la photo, alors que son album de photos a survécu), ou Frydka est couchée sur le ventre, avec le bras droit plié devant elle ; elle a le menton posé sur le dos de sa main droite, pendant qu'elle maintient ouvert de la main gauche (curieuse coïncidence) un album de photos. Elle regarde, assez délibérément, sur la droite, les yeux vers le haut. Il y a quelque chose de très posé dans la photo, de très actrice. C'est encore une jeune fille, mais elle pose déjà. Sur cette photo, ses joues sont encore rondes, tandis que sur les autres photos apportées par Meg – l'instantané de Frydka, daté de 1940, où elle porte un mouchoir style babouchka et regarde, avec un air pensif, vers vous hors champ, l'œil sombre et calme ; les photos de groupe sur lesquelles Meg, Frydka et leur amie qui a péri, Pepci Diamant, font du ski, nagent, prennent la pose –, sur ces photos, Frydka est déjà une jeune femme à l'allure éblouissante : grande, brune, fine, avec un air amusé dans le regard.

Donc, Ruchele n'est pas allée au lycée à Stryj, disait Jack. A l'époque, elle était en troisième au collège, et puis elle a commencé à apprendre le métier de couturière.

Je ne l'ai pas signalé à Jack à ce moment-là, mais j'avais déjà appris tout ça dans des lettres de Shmiel, comme celle où il écrivait, par exemple :

Je suis très isolé ici et la chère Ester a des frères et sœurs indignes de confiance, je ne veux rien avoir à faire avec eux, imaginez qu'ils ne voulaient même pas aider Lorka à apprendre le métier de photographe.

Non que j'aie à vous dire, mes très chers, ce que même les étrangers disent, à savoir que j'ai les filles les meilleures et les plus distinguées de Bolechow ; quel bien cela me vaut ? Frydka chérie vient de terminer le lycée, ça m'a coûté une fortune et où est-on censé trouver un travail pour elle ? Ruchaly chérie a fini la troisième avec le tableau d'honneur, j'ai dépensé 25 dollars pour elle et maintenant elle apprend le métier de couturière depuis un an...

Frydka avait l'habitude d'aller en train à Stryj, disait Jack. Et c'était une fille grande, je m'en souviens, vous savez, les filles...

Il a levé la main et dit, Attendez, je vais apporter un sac.

Pendant que je le regardais, un peu perplexe, il est sorti rapidement de la salle de séjour et il est revenu, quelques secondes plus tard, avec une vieille serviette défraîchie, pour pouvoir faire une imitation convaincante de Frydka, disparue depuis longtemps, descendant rapidement du train, son cartable à la main.

Vous comprenez, a-t-il continué, tout le monde portait son cartable comme ça – il a fait quelques pas, en portant le cartable très bas sur le côté, comme s'il avait été très lourd – parce qu'il était rempli de livres. Mais Frydka était grande, c'était une fille énergique et elle marchait comme ça.

Balançant la serviette contre sa poitrine et la serrant avec un bras, il a avancé d'un pas déterminé pour imiter Frydka.

Elle était toujours l'une des premières à descendre du train, tous les jours, et elle portait son cartable comme ça, a-t-il dit.

Mais Frydka doit attendre. Pour l'instant, je veux apprendre des choses sur Ruchele, cette fille qui, même si elle était placide, avait tout de même de l'esprit, savait avec quel genre de garçon elle voulait sortir : un type débordant d'énergie, peut-être, comme son père.

Et vous êtes sorti avec elle combien de temps ? ai-je demandé à Jack.

Un an et demi, deux ans, a-t-il répondu.

Vous vous souvenez de quoi concernant ses parents ? ai-je demandé. Vous les voyiez souvent ? Jack a pris un air amusé.

Bien sûr ! Souvenez-vous, on connaissait tout le monde. C'était un petit shtetl. Je connaissais les parents, je connaissais les sœurs. Mais je ne leur parlais pas, je ne bavardais pas avec eux... Tout le monde avait un surnom.

La veille, il m'avait parlé des surnoms des villes ; aujourd'hui, il me parlait des surnoms des habitants.

Jack s'est écrié, Le krol ! J'avais une tante, la sœur de ma mère, elle appelait Shmiel Jäger le krol – le roi. Je crois qu'il devait beaucoup lui plaire.

Il était difficile pour moi de penser que Shmiel avait inspiré aux gens d'autres émotions que du chagrin.

Elle parlait de lui, a poursuivi Jack en souriant. Le roi ceci, le roi cela. Le krol. Ce devait être... hé bien, son allure : il était le chef du cartel des bouchers, vous savez qu'il y avait un cartel des bouchers, et qu'il en était le patron. C'était de la viande cascher, bien sûr, et chaque foyer juif qui pouvait se le permettre en achetait.

Je me suis dit combien mon grand-père aurait été heureux d'entendre ce garçon de Bolechow parler ainsi de Shmiel.

Vous comprenez, m'a dit Jack, mon père gagnait très bien sa vie, mais il n'aurait jamais rêvé d'une voiture, ou même d'un cheval et d'une carriole. Mais Shmiel Jäger... A Bolechow, il n'y avait que deux voitures, et l'une d'elles appartenait à Shmiel Jäger.

Mais je ne voulais pas parler de Shmiel, pas encore. Il fallait que je finisse, tout d'abord, avec Ruchele. J'ai sorti la photo d'elle qui avait appartenu à ma tante Sylvia, une photo que j'avais postée à Jack bien avant de le rencontrer, après notre conversation téléphonique. Une photo de son passé, pas du mien, que je lui avais envoyée sans jamais réfléchir à l'impact qu'elle pourrait avoir sur lui.

Il l'a prise tendrement et il a souri.

Oui, vous me l'avez envoyée. Elle était comme ça, c'était une belle fille. Vous voyez bien le sourire. Le beau sourire. Elle était comme ça en 39. Elle avait ce magnifique manteau de fourrure – pas tout le manteau, juste le col.

Inconsciemment, il a caressé le revers de sa veste.

Quand l'avez-vous vue pour la dernière fois ? avons-nous demandé.

La dernière fois que je l'ai vue, c'était le jour de Yom Kippour en 1941, Nous avons prié à l'extérieur du shtiebl.

Shtiebl était un mot que je n'avais pas entendu depuis des années : une petite shul, une petite maison de prière, normalement dans une cave, dans une partie d'une structure plus grande. Peut-être avec dédain, mon grand-père avait l'habitude d'appeler la synagogue loubavitch dans laquelle il se rendait à la fin de sa vie un shtiebl, ce petit endroit de Eighth Street à Miami Beach, où il se rendait non parce qu'il aimait les Hasidim, au contraire, mais parce que c'était la seule shul où il pouvait aller à pied de son immeuble, 1'immeuble où il allait se suicider.

Nous étions en train de prier à l'extérieur du shtiebl, disait Jack, et 1'arrière du shtiebl était mitoyen du jardin d'une de ses amies, Yetta. Yetta Durst. Et c'est là que j'ai vu Ruchele.

J'ai pensé, pas pour la première fois, Chaque nom qu'il mentionne en passant était une personne, quelqu'un, une vie. Peut-être que Yetta Durst avait eu un cousin, un oncle à New York. Peut-être qu'il était possible que l'enfant ou le petit-enfant de cette personne, un homme ou une femme de quarante ans environ, se mette en quête de cette Yetta Durst disparue, quête qui le conduirait éventuellement en Australie, où il pourrait parler à Jack Greene...

Yetta Durst, répétait Jack qui se remémorait. Alors qu'il prononçait le nom une nouvelle fois, j'ai détecté une minuscule bouffée de satisfaction : il était content de s'être souvenu de son nom.

Et c'est donc là que j'ai vu Ruchele, et je me souviens que j'étais en train de prier, et elle est venue, c'était dehors, je priais dehors, et elle s'amusait avec cette fille dans le jardin... ou peut-être qu'elle savait que je serais là.

Matthew a demandé, Et qu'est-ce que vous lui avez dit ?

Pas grand-chose, a dit Jack au bout d'un moment.

Il était pensif.

Je ne me souviens pas... Nous n'avions pas rompu, mais les choses s'étaient un peu refroidies entre nous. J'étais toujours épris d'elle, mais elle non. Je pense qu'elle avait l'impression d'avoir besoin de quelqu'un de plus mûr. C'est ce qui intéresse les filles. C'était le jour de Yom Kippour 1941. C'est la dernière fois que je l'ai vue. Et puis, comme vous le savez, quatre semaines après, il y a eu l’Aktion. Elle a été tuée quatre semaines après, a dit Jack.

C'ÉTAIT, D'UNE ÉTRANGE façon, bizarre que sa mort me soit rappelée à ce moment précis. J'avais l'impression que je venais de faire sa connaissance.

J'ai souvent essayé d'imaginer ce qui avait bien pu lui arriver, même si, chaque fois que je le fais, je me rends compte à quel point mes ressources sont limitées. Combien pouvons-nous savoir du passé et de ceux qui en ont disparu ? Nous pouvons lire les livres et parler à ceux qui y étaient. Nous pouvons regarder les photos. Nous pouvons aller dans les endroits où ont vécu ces gens, ou ces choses se sont passées. Quelqu'un peut nous dire, cela a eu lieu tel ou tel jour, je pense qu'elle allait retrouver des amies, elle était blonde.

Mais tout cela reste inévitablement approximatif. Je suis allé à Bolechow, mais la ville est maintenant tellement transformée physiquement – de nombreux bâtiments ont disparu ou ont été modifiés au point d'être méconnaissables, l'effervescence des années 1930 s'est érodée pour n'être plus rien après soixante ans de stagnation et de pauvreté soviétiques – que la Bolechow que j'ai visitée en 2001 n'a plus qu'une très vague ressemblance avec l'endroit que Ruchele a traversé dans les heures qui ont précédé sa mort. Et même s'il existait aujourd'hui une photographie de la ville prise le 28 octobre 1941, le jour où Ruchele a été arrêtée, cette photo pourrait-elle me donner une impression précise de ce qu'elle a pu voir en marchant jusqu'au Dom Katolicki ? Pas vraiment (nous ne savons même pas, bien entendu, quel itinéraire elle a suivi, si elle avait la tête baissée ou bien droite pour essayer de croiser un dernier regard ; nous ne savons même pas si elle savait que ce serait sa dernière promenade dans la ville). Il y a donc un problème de visualisation. Et qu'en est-il des autres sens ? Bolechow, nous le savons, avait une odeur particulière, à cause des produits chimiques employés dans les tanneries – il y en avait plus de cent, avons-nous appris. Ruchele, alors qu'elle marchait vers sa mort ce jour-là, a-t-elle senti cette odeur acidulée de Bolechow ? Quelle est l'odeur de mille personnes terrifiées poussées vers la mort ? Quelle est l'odeur d'une salle dans laquelle mille personnes terrifiées ont été entassées pendant une journée et demie, sans toilettes, une salle dans laquelle le poêle avait été allumé, une salle dans laquelle quelques douzaines de personnes avaient été abattues, dans laquelle une femme était en travail ? Je ne le saurais jamais. Et quel bruit faisaient-ils ? Un témoin pourrait avoir écrit ou dit, Les gens criaient et pleuraient, quelqu'un jouait du piano, mais le pire cri que j'aie jamais entendu de ma vie, j'en suis certain, c'était le hurlement de mon petit frère Matt, le jour où, il y a près de quarante ans, je lui ai cassé le bras, et pour être parfaitement honnête, je n’arrive pas à me souvenir du son exact, je me souviens simplement qu'il hurlait ; et les pires larmes que j'aie entendues, ce sont les larmes versées à l'enterrement d'une amie morte trop jeune, mais je soupçonne que la qualité du son du hurlement émis par un jeune garçon blessé, même sévèrement, n'est pas celle du son du hurlement émis par, disons, des hommes d'âge mûr, à qui on a crevé les yeux ou qu'on a forcé à s'asseoir sur un poêle brûlant ; et, à cet égard, le son de soixante personnes qui pleurent à des funérailles n'est pas le même que celui de mille personnes pleurant de peur pour leur vie. Il est en effet probable que si vous deviez lire une description de ce qui s'est passé pendant les deux jours de la première Aktion à Bolechow, les images et les sons qui vous viendraient à l'esprit seraient les images et les sons que vous avez absorbés en voyant des films ou en regardant la télévision, c'est-à-dire des images et des sons produits par des gens qui ont été payés pour restituer, au mieux de leur capacité – fondée sur ce qu'ils ont lu, vu et visité, extrapolé à partir des expériences qu'ils ont pu faire –, ce à quoi de tels événements ont pu ressembler, par l'image et par le son, même si cela aussi n'est en fin de compte qu'une approximation.

Il y a donc aussi le problème des autres sens. Vous pourriez dire, bon, ces détails ne sont pas les choses importantes. Il est vrai que nous connaissons un certain nombre de choses qui se sont passées, et c'est ce qu'il est important de savoir et de se rappeler. Mais une partie de ce que je vise, depuis que j'ai commencé à rechercher ce qu'il était possible de savoir sur mes parents disparus, a été d'essayer d'apprendre les moindres détails les concernant susceptibles d'être connus, ce à quoi ils ressemblaient, ce qu'avaient été leur personnalité et, oui, comment ils étaient morts, s'il y avait encore quelqu'un pour me l'apprendre. Et pourtant, plus je parlais aux gens, plus je devenais conscient du fait que tant de choses ne peuvent tout simplement pas être sues, en partie parce que la chose – la couleur de sa robe, l'itinéraire qu'elle a suivi – n'a jamais été observée par personne et reste, par conséquent, impossible à connaître aujourd'hui, et en partie parce que la mémoire elle-même de ces choses qui ont été observées peut jouer des tours, peut éliminer ce qui est trop douloureux ou suivre les contours d'une forme qui nous plaît.

Je pense qu'il est important d'en être conscient au moment même où nous essayons d'envisager ce qui est arrivé à Ruchele et aux autres, ce dont nous sommes incapables en réalité.

Que pourrait-il s'être passé, ce jour-là ? Même si l'atmosphère était tendue et inquiétante en octobre 1941, il n'y avait eu aucune tuerie de masse organisée jusque-là. Ruchele avait (peut-être) projeté, ce mardi-là, de retrouver quelques-unes de ses amies. Elle quitte la maison à un seul étage, fraîchement peinte en blanc, en promettant peut-être à Ester, sa mère, une femme ronde et sympathique, qu'elle n'en a pas pour longtemps. Elle descend Dlugosa en direction du Rynek. Peut-être qu'elle aperçoit ses amies et leur fait signe de la main, marche dans leur direction. Et puis, soudain, les Ukrainiens, les Allemands, les chiens qui aboient, des officiers étranges qui crient de marcher dans cette direction, avec tous les autres, de les suivre par ici. Les trois camarades de classe sont effrayées, mais du moins sont-elles ensemble. A présent, elles marchent au milieu d'une foule en direction du Dom Katolicki, où elles avaient l'habitude d'aller au cinéma avec leurs petits amis.

Et toutefois, l'imagination cale de nouveau, parce qu'il est vain de prétendre que je puisse imaginer la souffrance de Ruchele Jäger pendant la journée et demi suivante. Même si j'avais une idée de ce qui s'était passé pendant ces trente-six heures, il m'est absolument impossible de reconstruire ce par quoi elle est passée. D'une part, personne parmi les survivants ne l'a vue (des décennies plus tard, ma mère avait entendu que les filles avaient été violées et tuées par les nazis. Ruchele avait-elle été violée dans le Dom Katolicki ? Impossible de le savoir aujourd'hui). D'autre part, il reste trop peu de choses concernant sa personnalité pour savoir, même pour commencer à imaginer, ce qu'a pu être son état d'esprit, ne serait-ce qu'une seconde, pendant ces heures.

Et pourtant. Même si je suppose que Ruchele n'a pas été battue, violée ou tuée pendant les trente-six heures qu'elle et mille autres personnes ont passé dans le Dom Katolicki, il est certainement possible de se faire une vague idée de ce que peut ressentir une jeune fille de seize ans, sans doute très couvée à cette époque-là, qui est le témoin du meurtre, de la torture, du viol de gens autour d'elle. Voyant, par exemple – un incident que Jack nous a raconté quand nous étions seuls avec lui –, le rabbin que vous avez connu depuis votre enfance se faire crever les yeux, entailler la poitrine d'une croix, avant d'être obligé à danser nu avec une jeune femme terrifiée...

 

COMMENT SAVONS-NOUS ce qui s'est passé là ?

Olga nous a raconté ce qu'elle avait entendu dire, lorsque nous étions à Bolechow : la pyramide humaine.

Jack nous a raconté l'histoire de la poitrine du rabbin entaillée d'une croix, chose dont il ne peut avoir été témoin (je lui ai demandé, au cours de cette conversation, comment il pouvait être sûr que Ruchele avait péri au cours de cette première Aktion. Avait-il été témoin de son arrestation ? ai-je demandé bêtement. Il a ri sombrement. Si je l'avais vue, j'aurais été mort moi aussi! Alors, comment savait-il ? Parce que après ça, a-t-il dit, sur un ton un peu impatient, elle avait disparu).

Bob Grunschlag m'a raconté par la suite que, aussi incroyable que cela puisse paraître, le jour où la première Aktion avait commencé, après que sa mère avait été arrêtée chez elle et son frère pris dans la meule de foin où lui, Jack et Bob se cachaient – Bob et Jack n'avaient pas été découverts, même si la fourche de celui qui les cherchait était passée à quelques centimètres de son visage, m'a dit Bob – il avait fini par sortir de sa cachette et, profitant de l'obscurité, par se rendre jusqu'au Dom Katolicki pour voir ce qui s'y passait. Le D.K., comme lui et d'autres l'appelaient.

La rumeur, a-t-il dit, courait qu'ils emmenaient les Juifs qui avaient été arrêtés dans un camp de travail. Et comme c'était la fin du mois d'octobre, le début de l'hiver, je m'étais dit que nous ferions bien d'apporter des vêtements en laine à ma mère, et la bonne les avait emballés. Nous avons entendu dire où ils étaient détenus, au D.K., au club. J'y suis donc allé.

Mais Bob avait été repéré par des garçons ukrainiens – il y avait une foule d'Ukrainiens autour du bâtiment, se hissant pour jeter un coup d'œil à l'intérieur (parmi eux, se trouvait un garçon qui est devenu un homme que j'ai interviewé deux ans après cette conversation avec Bob) – et il était rentré chez lui en courant. Les vêtements de laine étaient, de toute façon, inutiles. Bob, même s'il était allé là-bas pour voir ce qui se passait, n'avait donc rien vu en fait. Comment, par conséquent, savaient-ils – comment les histoires avaient-elles été divulguées ?

Bob m'a expliqué qu'une de leurs voisines, Mme Friedmann, avait miraculeusement survécu, après qu'une Ukrainienne avait convaincu les Allemands de la libérer. Elle est sortie et elle est venue chez nous vingt-quatre ou trente-six heures après, a dit Bob, et elle nous a raconté ce qui s'était passé. Elle avait vu ma mère à l'intérieur, elle avait vu mon frère. Vous comprenez, ils avaient arrêté ma mère en premier, donc elle ne savait pas que mon frère était là lui aussi, jusqu'à ce que Mme Friedmann lui signale la présence de son fils aîné.

Il s'est interrompu et je n'ai pas parlé pendant un moment. Je me disais, comme il devait le faire aussi, que sa mère aurait été bien plus heureuse de ne pas savoir que son fils aîné, Gedalje – qui tenait sûrement son prénom du père de son père, le Gedalje Grunschlag dont le nom apparaît fièrement sur l'Annuaire professionnel de Galicie de 1891 –, attendait aussi sa mort dans le D.K.

Au bout d'un moment, Jack a dit, C'était la salle où, peut-être huit mois plus tôt, j'allais avec Ruchele voir des films.

 

CERTAINES CHOSES, NOUS les avons donc apprises de Mme Friedmann. Et cela pourrait paraître suffisant, du moins pour suggérer l'horreur qu'a connue ma cousine Ruchele Jäger pendant les trente-six dernières heures de sa vie, de savoir ce que Mme Friedmann a raconté aux Grunschlag et ce que les Grunschlag ont gardé en mémoire et ensuite raconté à moi et à d'autres. Le rabbin avec la poitrine entaillée d'une croix, l'obscénité de la scène du rabbin aveugle obligé de danser sur la scène avec une fille nue pendant que quelqu'un jouait du piano, ce même rabbin aveugle, mutilé, finalement immergé dans la fosse septique du D.K.

Mais il est possible de connaître plus de détails sur ce qui s'est passé dans le centre de la communauté catholique. Ce qui suit est une traduction d'un document que j'ai obtenu auprès de Yad Vashem, au cours de l'été 2003, quelques mois après ma visite en Australie, lorsque je suis allé en Israël pour interviewer d'autres « anciens de Bolechow » (comme ils aiment le dire eux-mêmes) dont j'avais entendu parler par mes Australiens. Ce document polonais est une transcription du témoignage fait par une certaine Rebeka Mondschein, le 20 août 1946 à Katowice, en Pologne, où elle s'était installée après la guerre. A cette date, lorsque les histoires étaient encore fraîchement imprimées dans les mémoires, riches de détails que le temps allait effacer, elle était âgée de vingt-sept ans. Ce qu'elle a raconté de cette première Aktion, c'est ceci :

Le mardi 28 octobre 1941 à 10 heures du matin, deux véhicules sont arrivés de Stanislawow, ils se sont arrêtés devant la mairie. Dans un véhicule, il y avait des hommes de la Gestapo en chemises noires. Dans l'autre, il y avait des Ukrainiens en chemises et bérets jaunes, avec des pelles. Ces derniers sont partis immédiatement pour

Taniawa pour creuser une grande fosse. Une demi-heure plus tard, des paires sont sorties de la mairie, un Ukrainien accompagné d'un type de la Gestapo ; munis d'une liste établie par la mairie, ils sont partis dans la ville.

La liste était composée des Juif les plus fortunés et les plus intelligents. Les hommes de la Gestapo portaient des uniformes militaires. On croyait qu'ils arrêtaient les gens pour les envoyer dans une brigade de travail. Au bout de deux heures, les gens qui figuraient sur la liste avaient été en effet arrêtés. Sur la liste figuraient : les rabbins Landau et Horowitz ; le docteur Blumenthal ; Landes, Isaak ; Feder, Ajzyk ; Frydman, Markus ; le docteur Léon Frydman ; le chef Dogilewski, sa fille a sauté d'une voiture en marche, alors qu'elle était enceinte de quatre mois, et elle s'est échappée. Cela représentait 160 personnes en tout.

Le directeur de la Gestapo, le célèbre Krüger, est arrivé de Stanislawow. Il a fait son numéro dans la mairie pendant une demi-heure et puis il est parti. L'action était coordonnée par l'officier de la Gestapo Schindler. La milice a été aussi engagée. A midi, ils ont commencé à arrêter les gens dans leurs maisons et dans les rues. Devant les maisons que visitait un homme de la Gestapo, attendait une foule d'Ukrainiens qui entraient pour la dévaliser après que les Juif avaient été emmenés sur la place de la ville. Les hommes de la Gestapo, les membres de la milice ukrainienne et d'innombrables jeunes Ukrainiens en civil, parmi lesquels se trouvaient des garçons de dix ans, les faisaient courir dans les rues de la ville. Ils emmenaient les Juifs au Dom Katolicki sur le champ Woloski. Ils devaient se mettre à genoux et coller leur visage contre terre. Les Juif qui pensaient qu'on les envoyait dans un camp de travail avaient pris quelques vêtements chauds, des sacs à dos et quelques objets précieux. A l'entrée du Dom Katolicki, un homme de la Gestapo leur ordonnait d'abandonner tous leurs objets précieux et leur argent sous peine de mort. Ils ont trouvé de l'argent sur la femme d'Abeg Zimerman, qui avait dû se déshabiller comme tout le monde dans la salle. Elle a été abattue sur place ; il y a eu d'autres incidents de ce genre. Après une tentative d'évasion par une fenêtre, la seule qu'il y ait eu, Ajzyk Feder a été abattu.

Neuf cents personnes ont été entassées dans la salle. Les gens étaient empilés les uns sur les autres. Un grand nombre d'entre eux suffoquaient. Ils ont été tués dans la salle, abattus ou simplement frappés sur la tête avec des massues et des bâtons, comme ça dans la salle.

Isaac Landes avait la tête tellement fracassée que, plus tard, lorsque 29 corps assassinés dans le Dom Katolicki ont été emmenés au cimetière, son fils, le docteur David Landes, qui les a tous examinés, ne l'a même pas reconnu. Les gens étaient battus sans raison ; par exemple, Schindler, l'homme de la Gestapo, a jeté une chaise sur la tête de Cyli Blumental et l'a défiguré, simplement pour s'amuser. Les rabbins étaient particulièrement visés. Le corps du rabbin Horowitz a été littéralement découpé et dépecé. Le rabbin Landau a reçu l'ordre par un des hommes de la Gestapo de monter nu sur une chaise et de déclamer un discours à la gloire de l'Allemagne. Lorsqu'il a dit que l'Allemagne était une grande nation, le type de la Gestapo l'a frappé avec une matraque en caoutchouc en criant : « Tu mens ! » Après ça, il a crié : « Où est ton Dieu ? » Dans la salle, au beau milieu de la foule, la femme de Beni Halpern est entrée en travail et comme elle était terrifiée, elle s'est mise à crier. Un type de la Gestapo lui a tiré dessus, mais il n'a fait que la blesser et a tiré une seconde fois pour la tuer. Elle est restée là jusqu'au 30 octobre. Le pharmacien Kimmelman est mort là aussi dans la salle. Complètement nue, Szancia Reisler, la femme de Friedmann, l'avocat, a dû danser sur des corps nus. A midi, les rabbins ont été emmenés hors de la salle et il n'y a plus de traces d'eux ensuite. On dit qu'ils ont été jetés dans l'égout.

Les gens ont été gardés comme ça du 28 au 29 octobre sans nourriture et sans eau, jusqu'à 16 heures. A 16 heures, ils ont tous été emmenés en camion dans les bois de Taniawa, à 8 ou 10 km de Bolechow. Environ 800 personnes ont été abattues là. Il y avait une planche au-dessus d'un fossé sur laquelle les gens étaient obligés de marcher et ils étaient abattus et tombaient dans la fosse ; certains étaient grièvement blessés, d'autres légèrement. Ducio Schindler s'est échappé de là dans la soirée. Il a grimpé dans un arbre et a assisté à toute l'exécution, jusqu'à ce que la fosse soit remplie. Il nous a tout raconté. Le lendemain, le 30 octobre 1941, le préfet de police Köhler a ordonné au Judenrat, le conseil juif, appointé par les autorités nazies pour servir d'intermédiaire entre les Allemands et la communauté juive, et pour exécuter leurs ordres de nettoyer la salle du Dom Katolicki, d'emporter les 29 cadavres au cimetière, la Gestapo a exigé le paiement des munitions dépensées pour l'exécution. Le Judenrat a dû payer. En plus de cela, ils les ont forcés à leur payer 3 kg de café en grains pour les frais de main-d'œuvre.

Il est donc possible maintenant de savoir ce qui s'est passé, même s'il est difficile de reconstruire avec certitude ce qui est arrivé en particulier à Ruchele. Elle a été arrêtée, très probablement, après midi, le mardi 28 octobre, alors qu'elle marchait dans les rues de sa ville avec ses amies. Elle a ensuite été emmenée au Dom Katolicki et, là, a probablement été témoin de certains des événements décrits ci-dessus – même si nous devons garder à l'esprit que les Juifs qui ont été obligés de se coucher sur le sol du D.K., cet après-midi-là, avaient reçu l'ordre de ne pas lever la tête, et que ceux qui se relevaient étaient souvent abattus immédiatement ; il est donc peut-être préférable de dire que Ruchele n'a pas été témoin de ce qui se passait, mais qu'elle a surtout entendu des coups de feu, des cris, des insultes, un piano, les pas d'une danse maladroite sur la scène.

Il est possible (pour continuer) que Ruchele, âgée de seize ans, ait été tuée là, puisque nous savons que des gens l'ont été. Il est en effet possible qu'elle ait été la fille nue sur la scène, avec qui le rabbin, les yeux en sang, a été contraint de danser ou sur laquelle il a été contraint de se coucher. Je préfère penser que non. Mais si elle a survécu à ces trente-six heures, ce qui n'est pas le cas de tous, nous savons que, à quatre heures de l'après-midi, le 29 octobre, un mercredi, après avoir passé la journée précédente, la nuit et la matinée dans un état de terreur qu'il serait idiot de vouloir imaginer, après avoir gémi de faim et de soif, après s'être souillée, sans aucun doute, de sa propre urine, car personne ne peut se retenir pendant une journée et demie, elle a alors été emmenée, épuisée, affamée, terrifiée, souillée, chose à laquelle il est difficile, peut-être même gênant, de penser, une expérience dégoûtante, profondément humiliante pour un adulte, mais une possibilité que je dois considérer, si j'essaie d'imaginer ce qui lui est arrivé, elle a été emmenée à Taniawa – qu'elle ait marché pendant quelques kilomètres ou qu'elle ait été embarquée dans un camion, il est impossible de le savoir – et là, après avoir attendu dans une terreur encore plus grande pendant qu'elle regardait ses voisins, groupe après groupe, des gens qu'elle avait vus dans sa petite ville toute sa vie (enfin, pendant seize ans), monter l'un après l'autre sur une planche et tomber dans la fosse : après avoir vu ça, son tour est venu, elle a marché nue sur la planche – avec quelles pensées en tête, il est impossible de le savoir, même s'il est difficile de ne pas imaginer qu'elle pensait, dans ces derniers instants, à sa mère et à son père, à ses sœurs, à sa maison ; mais peut-être (vous êtes une personne sentimentale, m'a dit un jour Mme Begley, avec mépris et indulgence à la fois), peut-être qu'un très bref instant elle a pensé à Jakob Grunschlag, le garçon avec qui elle était sortie pendant un an et demi, à ses cheveux noirs et à son sourire intense – et debout sur la planche, ou peut-être au bord de la fosse fraîchement creusée, avec les corps au-dessous d'elle et l'air froid d'octobre au-dessus, elle a attendu. L'air froid d'octobre : nous savons qu'elle est nue à ce moment précis et, entre la température et la terreur, elle doit sûrement frissonner. Sans cesse, pendant qu'elle attendait – à moins qu'elle ait été la première ? – le bruit de la mitrailleuse a retenti. (Ce n'était pas la mort que les gens en étaient venus à espérer, s'ils avaient eu la malchance de se faire prendre. Le coup de feu dans la nuque, comment ils appelaient ça en allemand — le « coup de grâce » ? avait demandé Mme Grossbard à personne en particulier, le jour où tous les anciens de Bolechow s'étaient réunis. Elle avait fait un pistolet avec le pouce et l'index, et l'avait pointé contre sa nuque. Je n'arrive pas à le retrouver. Quand je suis troublée, je ne peux pas me souvenir des choses.)

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