Les Disparus
Cinquième partie Vayeira, ou L'Arbre dans le jardin (8 juillet 2005)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Comme Prokopiv était de toute évidence en route pour un rendez-vous, Alex a fait de brèves présentations. Il a dit que nous étions des Américains à la recherche de gens qui pouvaient avoir connu les Jäger de Bolechow.
Prokopiv a porté sa main gauche à son visage, pris un air contemplatif et a parlé pendant une minute en ukrainien.
Il ne se souvient pas des Jäger, a dit Alex.
Entre les interviews inattendues de Stepan, de Mme Latyk, et l’heure passée à rechercher Taniawa, la journée paraissait bien longue. Le soleil était brûlant. Un peu hâtivement, j'ai dit, Non ? Bon, d'accord.
Prokopiv a dit quelque chose d'autre à Alex, mais au ton de sa voix, j'ai su que c'était une question. J'étais presque sûr d'avoir entendu le mot zhid : Juif.
Alex a répondu Tak, Oui, et ajouté une phrase qui a fait que Prokopiv a basculé sa belle tête en arrière et éclaté de rire, un rire de reconnaissance.
Alex a dit, Je lui ai parlé des camions, alors il s'est souvenu immédiatement. Tak, tak. Oui, oui. Il se souvient. Shmiel Jâger. Il habitait dans Russki Bolechow, Bolechow Ruthène. Il ne sait pas où se trouvait la rue. Il connaissait le nom, il ne les connaissait pas personnellement.
J'ai dit, OK, c'est bien. Puis, je lui ai dit de demander à Prokopiv, qui était impatient de se rendre à l'église, je le savais, s'il connaissait d'autres noms : Szymanski, Grunschlag, Ellenbogen. Alex et lui ont parlé pendant une minute, et Alex a dit, Oui, il connaissait ces noms. C'était une petite ville. Tout le monde se connaissait.
OK, c'est bien, ai-je dit, il se souvient des noms. Alex a fait sa tête Bon, allons-y, sa tête Nous n'allons rien obtenir de lui. Oui, a-t-il dit. Très bien.
Nous avons remercié Prokopiv et il s'apprêtait à repartir. Alex et moi avons pris la direction de la voiture. Attendez, a dit Froma. Nous nous sommes retournés.
Elle a dit, Vous ne voulez rien lui demander d'autre ?
Je me suis dit, Et voilà, ça recommence : la pression, la réticence à laisser tomber, l'insistance pour retourner jeter un dernier coup d'œil, poser une dernière question. J'ai ressenti l'exaspération monter en moi et pas seulement parce que je n'avais aucune envie de retourner. A Taniawa, il y avait eu une petite tension entre Froma et Alex. Lorsque nous avions finalement trouvé le site de la fosse commune, à la fois idyllique et caché, Froma avait dit que les Allemands n'auraient jamais trouvé un tel endroit sans l'aide des Ukrainiens du coin. Depuis que nous avions été à Vilnius, elle et moi, et avions visité la fosse commune de la forêt de Ponar, avec ses centaines de milliers de Juifs reposant d'un sommeil sans repos sous les aires de pique-nique, nous étions revenus obsessionnellement sur la question de la collaboration locale. Bien des fois, nous avions discuté de la mécanique des massacres, qui n'auraient pas été possibles sans l'aide des populations locales, des gens qui savaient où se trouvaient les Juifs, où ils habitaient, où se trouvaient les clairières au milieu des forêts. Beaucoup de gens qui pensent à l'Holocauste se disent, Les Allemands. Récemment encore, lors d'une bat-mitsva à laquelle j'ai assisté à New York (une cérémonie que mon grand-père aurait désapprouvée, mais le temps modifie même les traditions), quelqu'un, qui avait entendu parler de ma recherche concernant ce qui était arrivé à Shmiel et de mes nombreux voyages à l'étranger, s'est approché de moi et a dit, Ça ne vous met pas mal à l'aise quand vous êtes en compagnie d'Allemands ?, et j'ai demandé, D'Allemands en général ?, et puis j'ai ri avant d'ajouter, De toute façon, si j'étais ce genre de personne, j'aurais plus peur des Ukrainiens que des Allemands. Froma était particulièrement préoccupée par cette question et, à Taniawa, elle avait dit, Ils n'auraient jamais pu trouver cet endroit sans les Ukrainiens, et Alex, qui avait chaud et était fatigué, avait été un peu froissé et avait répliqué que ce que Froma venait de dire était impossible à savoir — froissé non parce qu'il était ukrainien, puisqu'en tant qu'historien, il s'intéressait aux faits et était parfaitement au courant des histoires des atrocités ukrainiennes, tout comme il peut vous raconter en détail comment les Ukrainiens ont été affamés, les soldats soviétiques encerclant les petites villes et les villages, les uns après les autres, confisquant toute la nourriture et laissant les gens mourir de faim, ce qui finissait par arriver, après qu'ils avaient mangé des souris, des rats et enfin se sont mis à se manger les uns les autres. C'était parce qu'il s'intéressait aux faits qu'Alex avait été froissé et avait dit, Je suis désolé, mais comment pouvez-vous savoir ça, il n'y a aucune preuve dans ce cas précis, c'était juste une clairière, n'importe quel endroit aurait fait l'affaire, n'importe qui aurait pu trouver un endroit comme celui-ci ou un autre, d'accord ? C'était pour mettre fin à cette tension que j'avais pris la parole, alors que nous nous tenions dans la clairière verdoyante, et dit, Je crois que nous devrions simplement penser à cette jeune fille, une jeune fille de seize ans. A sa vie.
Comme j'avais cette scène pénible en tête, comme je redoutais que Froma parle de nouveau de la collaboration ukrainienne, j'ai répondu fermement à sa question concernant notre interview de Prokopiv en disant, Non, ça va comme ça.
Froma a insisté.
Vous ne voulez pas lui demander s'il sait quelque chose à propos du moment de leur arrestation ?
Euh ? ai-je dit, ne voulant pas revenir là-dessus. Nous savions désormais ce qui s'était passé. Et il était évident que Prokopiv n'avait pas connu ma famille. Je pensais qu'il était temps d'en finir, de prendre quelques photos et de partir.
Ce que vous avez demandé aux autres, a poursuivi Froma. Ce qui s'est passé quand ils ont emmené les Juifs ?
Alex suait à grosses gouttes. Il était corpulent et souffrait de la chaleur plus que nous. Pourtant, il a répété la question de Froma en ukrainien. Prokopiv a parlé un moment et dit que oui, il se souvenait que des Juifs, une fois, avaient été emmenés là où se trouvait la briqueterie autrefois et avaient creusé des fosses, et qu'ils avaient été abattus et enterrés là. Il y avait une sorte de monument commémoratif là-bas. Et d'autres avaient été tués dans le cimetière.
Où se trouve ce monument ? a demandé Froma.
Il pense que c'est dans la forêt, a dit Alex après un bref échange. Les Allemands les ont emmenés dans ce club qu'il y avait autrefois, ils les ont emmenés dans le cinéma et puis ils les ont emmenés dans cet endroit et ils les ont tués.
Il était clair qu'ils parlaient de la première Aktion, de Taniawa. Nous perdions notre temps.
OK, ai-je dit, disons-lui merci et partons.
Mais Froma a demandé, Est-ce qu'il a entendu parler de ceux qui étaient cachés ?
Ce qu'elle voulait savoir, c'était la chose suivante : alors que nous nous trouvions devant le Dom Katolicki dans la matinée, nous avions rencontré une vieille dame minuscule qui, après s'être arrêtée pour saluer Stepan, avait commencé à nous parler et fini par nous dire qu'elle avait caché, il y a bien longtemps, une petite fille juive nommée Rita. Puis, la vieille femme avait éclaté en sanglots et dit, Les Juifs n'avaient jamais fait de mal à personne et ils les ont tous tués quand même. Froma avait été très émue et il était évident qu'elle avait toujours l'histoire de Rita en tête. C'est pour cela qu'elle demandait à présent, Est-ce qu'il a entendu parler de ceux qui étaient cachés ?
Alex, à quelques mètres de là, à côté de Prokopiv, a fait un geste pour faire comprendre qu'il n'avait pas entendu. J'ai répété la question d'une voix forte. Est-ce qu'il a entendu parler de ceux qui étaient cachés ?
Alex a traduit la question. N'y tenant plus, je me suis éloigné de la voiture pour me rapprocher de Prokopiv.
Prokopiv a fait un sourire qui voulait dire oui. Cachés, a-t-il dit. Oui, je sais.
En tournant la tête en direction de la rue suivante, le vieil homme a recommencé à parler. J'ai entendu ce que j'ai cru être le mot Kopernika. Copernic ? Mon ukrainien n'était vraiment pas meilleur que mon polonais.
Alex a écouté et traduit.
Il a dit, Dans la rue Kopernika, il y avait deux femmes polonaises qui étaient institutrices. L'une d'elles cachait deux Juifs. Les Juifs ont été arrêtés et les institutrices ont été tuées.
DEBOUT LÀ, À L'INSTANT où le vieux Prokopiv a dit deux femmes polonaises qui étaient professeurs, l'une d'elles cachait deux Juifs, j'ai compris pour la première fois de ma vie le sens de l'expression cloué au sol. Je ne pouvais plus bouger. Mes oreilles bourdonnaient. J'ai entendu l'écho de ma propre voix dans ma tête quand j'ai pu enfin parler. C'est seulement parce que mon magnétophone digital tournait encore que je sais ce que j'ai dit, Mais c'est la... c'est le...
J'ai essayé de mettre de l'ordre dans mes pensées. J'ai dit, Demandez-lui si la Polonaise était professeur de dessin ? Parce que celle qui cachait mon oncle et sa fille, c'était un professeur de dessin, demandez-lui...
Il m'est venu à l'esprit que je n'avais pas encore raconté cette partie de l'histoire à Alex. Nous avions appris tant de choses depuis la dernière fois que je l'avais vu, tant de choses que nous avions à échanger, et je les avais gardées pour le grand dîner que Natalie et lui allaient donner le lendemain soir, le samedi, après l'arrivée de Lane. Je ne lui avais pas raconté tout ce que j'avais appris, je ne lui avais pas encore parlé de Frydka, de Shmiel, de Ciszko et de Szedlak, parce que je ne pensais pas que ce serait important pour la visite, ce jour-là.
Demandez-lui, ai-je dit, sachant à peine ce que j'étais en train de dire. Alex s'est mis à traduire pour Prokopiv, et je me suis éclairci la voix pour ajouter, Se souvient-il du nom du professeur ?
Il pouvait y avoir eu deux professeurs de dessin, me suis-je dit, après tout, il devait y avoir plus d'une institutrice dans cette ville, peut-être qu'une autre cachait des Juifs. Peut-être que ce n'était pas la même. Peut-être que ce n'était pas eux. Il fallait que je sois sûr.
Alex a posé la question. Prokopiv écoutait et il a hoché la tête deux fois, vigoureusement, et a fait un grand sourire. Il avait des petites dents bien carrées.
Il a dit, Tak, tak.
Il a dit, Szedlakowa.
Il a dit quelque chose d'autre. Une phrase.
Alex m'a regardé. Il m'a dit, Il dit qu'elle a été tuée dans le jardin de sa maison.
J'étais là et j'ai dit au vieil homme, comme si la force de mon émotion pouvait transcender à ce moment-là la barrière du langage :
C'étaient mon oncle et sa fille. C'était.
Au cours des mois qui se sont écoulés depuis cet après-midi-là, Froma m'a dit que lorsqu'elle raconte l'histoire de ce que nous avons découvert au cours de ce voyage, lorsqu'elle la raconte à des gens, elle me décrit, à cet instant précis où Prokopiv a prononcé le nom de Szedlakowa, comme ayant fondu. Et c'est vrai que quelque chose s'est brisé en moi à ce moment-là. Je me suis tout simplement effondré, je me suis accroupi dans la poussière de la rue et je me suis mis à pleurer.
C'était en partie lié à ceci : la bizarre coïncidence qui voulait que, parmi toutes les histoires de gens qui avaient été cachés, cet homme, que nous avions presque manqué ce jour-là, à qui nous n'aurions jamais parlé si nous étions arrivés quelques minutes plus tard, à qui nous n'aurions jamais posé la bonne question si Froma n'avait pas, une fois de plus, insisté, exigé un dernier coup d'œil, cet homme ne connaisse qu'une histoire de Juifs cachés, qui se trouvait être l'histoire qui m'intéressait, l'histoire que j'avais passé les quatre dernières années de ma vie à traquer et à recoller.
Et c'était en partie lié à ceci : pendant longtemps il avait semblé qu'il n'y aurait jamais de confirmation véritable de cette histoire, parce que chaque personne qui me l'avait racontée, dans les différentes versions dont ils en avaient entendu parler, avait été absente lorsque cela s'était passé. A présent, je parlais à un Ukrainien et pas à un Juif, c'est-à-dire à quelqu'un qui était présent lorsque cela s'était passé. Tout à coup, c'était moins une histoire qu'un fait. J'avais touché le fond.
J'étais accroupi dans la rue silencieuse, la main posée sur mes yeux mouillés, et quand j'ai pu enfin regarder, j'ai vu que Prokopiv s'était approché de moi et m'observait avec une expression de profonde sympathie, presque paternelle, un peu comme un homme regarde un enfant qui s'est fait mal.
Aiiiii, a-t-il dit avec un grand soupir. Tak, tak. Oui, oui. Ça sonnait comme là, là.
Froma et Alex sont restés silencieux un moment. Puis Froma a demandé tout doucement, Tout le monde le savait ? Tout le monde connaissait cette histoire ?
Prokopiv a approuvé fermement de la tête.
Oui, oui, a dit Alex. Tout le monde savait. Il dit que tout le monde en a parlé quand ça s'est passé.
Quand ça s'est passé. Pas en 1946 à Katowice, pas en 1950 en Israël, pas en 2003 en Australie. C'est cette pensée qui m'a rappelé que j'avais du travail à faire, que je devais obtenir des informations maintenant. J'avais les idées claires, et je me suis relevé.
J'ai dit, Il a bien dit qu'il y avait deux institutrices ? C'est une information nouvelle pour moi.
Les deux Ukrainiens ont parlé un moment, le vieil homme de quatre-vingt-dix ans et l'homme d'une trentaine d'années à l'allure d'ours qui, pour de mystérieuses raisons de goût, de tempérament, ou par accident, avait fini par consacrer sa vie de travail à rechercher l'histoire des Juifs de Galicie. Alex a dit, Oui, ces deux institutrices étaient des sœurs, elles vivaient ensemble. Et il pense que les deux ont été tuées.
J'ai demandé, Est-ce qu'il se souvient dans quel quartier de la ville elles habitaient ?
Alex a posé la question à Prokopiv et puis s'est tourné pour m'adresser, à moi seul, un regard intense.
Il a dit, Bien sûr qu'il s'en souvient. Il va nous y emmener, si on veut.
La rue était silencieuse. Une petite brise agitait les feuilles des pommiers.
J'ai dit, Oui, on veut.
LA MAISON QUI avait autrefois appartenu aux sœurs Szedlak, un bungalow de plain-pied et bas, très semblable à de nombreuses maisons que l'on voit à Bolekhiv, avait l'air abandonnée quand Prokopiv nous l'a montrée du doigt, alors que nous l'emmenions en voiture à l'église. Nous l'y avons laissé après l'avoir remercié avec effusion.
Pendant le trajet, Froma a dit à Alex de demander au vieil homme s'il se souvenait du nom du traître. J'étais tellement bouleversé par la découverte de la maison des Szedlak qu'il ne m'était pas venu à l'esprit de poser la question. Je n'imaginais pas pouvoir découvrir autre chose ; j'avais l'impression que ça suffisait comme ça. Mais Alex, qui était profondément ému, je le voyais bien, par ce qui était en train de se passer, était aussi impatient que Froma de suivre cette piste. Il a parlé un moment avec Prokopiv, qui a secoué la tête tristement.
Il ne sait pas qui les a trahis, a dit Alex alors que nous parcourions le court trajet qui va du quartier du Dom Katolicki au Rynek, où se dressait le petit dôme doré de l'église ukrainienne, à cinquante pas de la maison où mon grand-père était né. Alex a ajouté, Il dit que, peut-être à l'époque, il a su. Oui, à l'époque, les gens ont su... Mais c'était il y a tellement longtemps.
L'idée que Prokopiv protégeait peut-être quelqu'un m'a brièvement traversé l'esprit, et lorsque Froma a parlé, j'ai su immédiatement qu'elle avait la même idée en tête. Elle a dit, Tout ce qui est arrivé est arrivé parce que quelqu'un, un individu, a pris une décision.
Elle et moi avions beaucoup parlé de ça depuis des années. A Ponar, elle avait exposé une pensée qu'elle avait formulée auparavant et qu'elle formulerait encore : l'Holocauste avait été tellement important, l'échelle avait été tellement gigantesque, tellement énorme, qu'il était facile d'y penser comme à quelque chose de mécanique. D'anonyme. Mais tout ce qui s'était passé s'était passé parce que quelqu'un avait pris une décision. Appuyer sur une gâchette, déclencher un commutateur, fermer la porte d'un fourgon à bestiaux, cacher, trahir. C'est avec cette considération en tête – qui, à l'enregistrement des faits historiques, au catalogue des choses qui ont eu lieu et ont pu être observées, ajoute la dimension invisible de la moralité, du jugement sur ce qui a eu lieu – qu'elle a demandé Qui était le traître ?, et s'est demandé, comme je l'avais fait brièvement, si l'incapacité de Prokopiv de donner un nom que tout le monde avait su autrefois n'était pas le résultat d'une décision morale de sa part, à cet instant précis, peut-être une décision de ne pas juger aujourd'hui un voisin vieux et malade, plutôt que l'inéluctable conséquence du passage du temps.
Nous sommes retournés dans la maison des Szedlak. Prokopiv nous avait dit qu'il y avait une jolie véranda autrefois, à l'avant de la maison. Il n'y en avait plus aujourd'hui. La maison s'étirait le long de la rue, une longue façade en stuc ponctuée par trois modestes fenêtres. Elle avait l'air impénétrable. La porte, semblait-il, était à l'arrière, auquel on accédait par un portail grillagé et un petit chemin à travers le jardin. Au fond du jardin, il y avait une autre petite construction, dont le toit pentu était fait de la même tôle ondulée que celui de la maison principale. Il n'y avait qu'une porte et une fenêtre. Je l'ai regardé en me disant, Trop évident. Sur le chemin qui allait de la rue au jardin, étaient couchés deux chiens, un petit terrier noir et un gros berger allemand. Ils nous regardaient et n'avaient pas l'air particulièrement sympathiques.
Alex a frappé à la fenêtre. Au bout d'un moment, une femme à l'air hagard a surgi dans le jardin : des traits slaves bouffis, des cheveux teints en noir et hirsutes, une robe de chambre dans un tissu fin et de couleur pourpre criarde rapidement serrée autour d'une taille conséquente. Elle pouvait avoir soixante ans, elle pouvait en avoir quarante. Les chiens se sont mis à aboyer furieusement. Froma et moi avons attendu près du portail pendant qu'Alex s'avançait pour parler à la femme.
Elle dit que nous pouvons entrer dans le jardin, a-t-il dit. Mais elle ne sait rien, elle est arrivée ici dans les années 1970, de Russie.
C'est bon, ai-je dit, nous voulons seulement voir le jardin. Prokopiv avait dit, Ils les ont tuées dans le jardin. Je voulais voir l'endroit, m'y tenir un instant et partir.
Nous avons marché le long du petit chemin, les chiens tournant autour de nos pieds et aboyant bruyamment. Alex a dit quelque chose à la femme et elle a crié en direction des chiens qui se sont éloignés.
Nous avons marché dans la petite cour cimentée. Le jardin, avait dit Prokopiv. Ils les avaient tous tués là. J'ai passé la caméra vidéo à Alex et dit, J'ai un peu de mal à supporter tout ça, est-ce que vous voulez bien filmer pour moi ? Il a hoché la tête et l'a prise. Tous les trois, nous avons circulé pendant un moment. C'est ici qu'ils sont morts, me suis-je dit. Cela ne paraissait pas réel. J'ai dit à Froma, Je ne sais même pas quoi penser. C'est incroyable de penser que c'est ici que ça s'est passé. Je suis resté là à secouer la tête en regardant la maison décrépite, la petite cour en ciment, l'abri de jardin un peu effondré.
En tout cas, ce n'était pas le castel d'un comte polonais.
J'ai regardé de nouveau l'abri de jardin et une idée m'est venue. J'ai dit à Alex, Pouvons-nous demander à ces gens s'il est possible d'entrer là-dedans ? Je voulais voir l'intérieur. Ici, sur ces quelques mètres carrés de ciment, ils étaient morts. Mais ils s'étaient cachés quelque part à l'intérieur, ils y avaient été vivants. Trente ans auparavant, Tante Miriam m'avait écrit une lettre. Oncle Shmiel et 1 fille Fridka les Allemands ont tué à Bolechow en 1944, ce que me dit un homme de Bolechow personne sait si c'est vrai. Nous savions maintenant que c'était vrai. Ils avaient été ici, ici quelque part. Je voulais le voir.
Trois autres femmes, aussi hagardes que la première, les pieds nus et sales, s'étaient postées derrière la porte. Alex a dit, Je pense que nous ne devrions pas rester trop longtemps parce que ce sont des alcooliques – elles sont très alcooliques.
Nous avons approuvé de la tête. Nous nous sommes faufilés à l'intérieur par la porte d'entrée. Deux couples de chats maigres copulaient sur le sofa. L'endroit sentait le moisi et l'alcool, et aussi l'urine, je crois. Il y avait quelques pièces minuscules : une petite cuisine juste après la porte d'entrée, et au-delà une petite salle de séjour avec deux sofas – sur l'un desquels se trouvait, je m'en suis aperçu, le corps inerte d'une femme enveloppée dans des couvertures –, et au-delà encore une salle à manger avec une table et quelques chaises. Les murs de la salle à manger étaient peints en jaune vif ; une jolie frise de feuilles de lierre vertes courait tout autour de la pièce, juste au-dessous du plafond. Des rideaux de dentelle pendaient sur chaque fenêtre et les murs étaient décorés de tapis bon marché à motifs orientaux. Çà et là, une icône, un vieux portrait photographique qui avait été rehaussé au pastel et, bizarrement, des posters de mannequins languides des années 1940 en lingerie sexy. Il y avait encore une pièce partant de la salle à manger, et lorsque j'ai ouvert la double porte, je suis tombé sur un immense adolescent aux traits slaves, à la fois sévères et magnifiques. Il avait les cheveux noir corbeau et sa peau était d'un blanc immaculé, comme s'il n'avait pas de circulation sanguine. Il m'a regardé avec des yeux vitreux qui donnaient l'impression qu'il ne voyait pas. J'ai refermé la porte et je suis reparti. Alex était juste derrière moi.
Pas seulement l'alcool, a-t-il dit. Peut-être la drogue aussi.
C'était donc la maison. Un étage. En dehors d'un poster ou deux, il était possible d'imaginer ce qu'elle avait pu être alors, nette, les rideaux de dentelle de chaque côté des fenêtres plutôt que tirés, le poêle en céramique près de la cuisine, éteint à présent, répandant les arômes des aliments en train de cuire. Je marchais de long en large, très réticent à l'idée de devoir partir. Toutes sortes d'idées me traversaient l'esprit. Où pouvait-on cacher quelqu'un ici ?
J'ai dit à Alex, Bon, très bien.
Puis, j'ai littéralement claqué ma main sur mon front. Demandez-lui, ai-je dit, demandez-lui s'il y a une cave, une sorte de cellier.
La femme nous avait suivis pendant que nous déambulions dans les différentes pièces. Je suppose qu'elle redoutait que nous ne tombions sur sa cache d'alcool et Dieu sait quoi encore. Alex lui a parlé. Oui, a-t-il dit, il y a une pièce au sous-sol.
La femme aux cheveux noirs a longuement soupiré et froncé les sourcils avec un air résigné, comme si elle avait l'habitude d'être envahie par des inconnus plus déterminés qu'elle. Elle a fait les quelques pas qui séparaient la salle à manger de la petite salle de séjour. Nous l'avons suivie. Les deux sofas étaient à un mètre l'un de l'autre et un tapis rond était posé entre eux. D'un geste un peu las, elle a écarté le tapis du bout du pied, tout en secouant la tête.
Là, découpée dans le plancher, il y avait une trappe. Elle faisait environ soixante centimètres de côté et elle avait été coupée de telle manière que les bords étaient parfaitement alignés avec le plancher. Bon camouflage, ai-je pensé. Un petit anneau de métal qui servait de poignée était fixé sur un côté. Nous étions tout autour, les yeux fixés sur elle, pensant exactement la même chose.
J'ai pointé le doigt vers le carré découpé dans le plancher, je me suis tourné vers Alex et j'ai dit, Je peux descendre ?
Avant qu'Alex ait pu traduire, la femme a hoché la tête. Elle a dit quelque chose à Alex, qui m'a fait savoir que la cave existait déjà quand elles avaient emménagé, en arrivant du sud de la Russie. Elles y entreposaient des bocaux : des cornichons, des choses comme ça. Je me suis baissé et j'ai tiré sur l'anneau pour soulever la trappe. Elle était étonnamment épaisse et lourde. Je l'ai ouverte complètement et une odeur s'est échappée, l'odeur humide de la terre et d'autre chose, l'odeur des endroits qui ne servent plus. Une des autres femmes, assise sur le sofa en face de celui sur lequel se trouvait la femme inerte, a gentiment tendu la main pour maintenir la trappe ouverte. Nous avons jeté un coup d'œil à l'intérieur. Pendant un moment, nous n'avons rien pu voir d'autre qu'un carré complètement noir. Au bout de quelques secondes, le contour d'étagères est apparu, remplies de bouteilles et de bocaux. J'ai fait le tour de l'ouverture et je me suis arrêté près de la trappe. Des escaliers en pin récents avaient été installés sur un côté.
J'ai levé les yeux et dit, Il faut que je descende là-dedans. Alex, la caméra vidéo à la main, a hoché la tête.
Je me suis plié en deux et j'ai descendu une jambe dans le trou, cherchant du bout du pied la première marche. Je l'ai trouvée, j'ai commencé à descendre, les yeux tout le temps tournés vers la lumière. Comme je l'ai déjà dit, j'ai une peur viscérale des endroits fermés, mais je ne pouvais pas et ne voulais pas en faire état à ce moment-là, dans ces circonstances. Je pensais au fourgon à bestiaux du musée de l'Holocauste. Peut-être que Shmiel était aussi claustrophobe que moi ? me suis-je dit. Peut-être que c'est génétique, qui sait ? Au moins, j'allais ressortir de là et m'en aller de cet endroit en plein jour.
Le trou n'était que ça : un trou. J'avais descendu trois mètres à peu près et j'étais au fond. Il n'y avait pas de lumière et la trappe avait beau être ouverte au-dessus de ma tête, l'endroit était plongé dans une obscurité d'encre : il fallait que j'étende les bras pour repérer les murs, qui se sont révélés très proches. J'ai réalisé que l'endroit ne faisait pas plus d'un mètre de côté. Comme j'étais sous terre, il faisait froid, étonnamment froid. J'ai réprimé un mouvement de panique et je me suis dit, C'est horrible, c'est comme si on était dans...
Oh, mon Dieu, que je suis idiot, ai-je pensé au même moment. Un kestl, un kestl, pas un castel. Finalement, nous ne nous trompons pas parce que nous ne faisons pas attention mais parce que le temps passe, les choses changent, un petit-fils ne peut pas être son grand-père, en dépit de tous ses efforts pour l'être ; parce que nous ne pouvons jamais être autre que nous-même, prisonnier que nous sommes du temps, du lieu et des circonstances. Quel que soit notre désir d'apprendre, de savoir, nous ne pouvons jamais voir que de nos propres yeux et entendre de nos propres oreilles, et la façon dont nous interprétons ce que nous voyons et entendons dépend, en dernier ressort, de qui nous sommes et de ce que nous pensons déjà savoir ou désirer savoir. Kestl est le mot yiddish pour boîte. Pendant toutes ces années, j'avais écouté mon grand-père parler, et l'unique fois où il m'avait fourni une information concernant la mort de Shmiel, en écoutant ces voyelles cotonneuses et ces consonnes épaisses, j'avais entendu ce que je voulais entendre, un conte de fée, un drame tragique avec un noble et un château. Mais il ne m'avait pas raconté, après tout, une de ses histoires, une histoire fondée en partie sur des faits et en partie sur un fantasme, une histoire de Juifs dans un pays lointain se cachant dans un château. Ils s’étaient caches dans une sorte de boîte. Il avait, après tout, su quelque chose tout du long, avait entendu une histoire dont les détails avaient à présent disparu ; une histoire assez proche de la vérité, en fin de compte. Il m'avait fallu tout ça, toutes ces années et tous ces kilomètres, il avait fallu que je revienne voir cet endroit de mes propres yeux avant que le fait, la réalité matérielle, m'autorise à comprendre enfin les mots qu'il avait prononcés. Ils s'étaient cachés dans un endroit horriblement petit et fermé, un endroit que quelqu'un, quelque part, avait dû décrire comme une sorte de boîte, de kestl, et j'étais maintenant dans cette boîte, et maintenant je savais tout.
En frissonnant, j'ai attrapé l'appareil photo que m'avait donné Froma et j'ai pris une photo à l'aveuglette. La photo ne montre rien, vraiment : un mur blanc surexposé par un flash. Ils avaient été là, se cachant pendant des semaines, des mois, personne ne le savait. Mais c'était ici que cela s'était passé. J'avais toujours voulu avoir des détails. Maintenant je les avais.
Je suis resté là un moment, parce que j'ai pensé qu'il était décent de le faire et que je voulais rassembler mes pensées, qui partaient dans un million de directions différentes, et ensuite je suis remonté d'un pas rapide. Nous sommes restés là quelques minutes à prendre des photos des pièces, des tapis, de la trappe, des sofas, de la cachette. Et puis, il n'y a eu rien d'autre à faire. Nous avons remercié les femmes et nous sommes partis.
DEUX AUTRES ÉLÉMENTS d'information extrêmement importants ont été collectés au cours de ce second voyage à Bolekhiv.
Après que nous sommes sortis de la maison, j'ai demandé à Alex et à Froma si cela ne les embêtait pas que j'appelle mes parents sur mon portable : je voulais leur raconter immédiatement ce qui s'était passé. Bien sûr que non, ont-ils répondu, et je me suis un peu éloigné de la Passat et j'ai composé le numéro. Sept heures plus tôt dans la journée, mon père a décroché le téléphone. Je sais exactement ce que je lui ai dit à ce moment-là, parce que j'avais oublié d'éteindre mon magnétophone en sortant de la maison des Szedlak et, quelques semaines plus tard, pendant que je retranscrivais tous les enregistrements, j'étais sidéré d'entendre, à la fin de la cassette CACHETTE !, le son de ma propre voix excitée, même si la conversation enregistrée est, comme certains autres échanges dans ma famille qui font partie de cette histoire, unilatérale, puisqu'il est impossible d'entendre sur cet enregistrement ce que dit un des correspondants.
Papa ? C'est Dan. Va chercher Maman.
[silence]
Maman
(Je ne sais absolument pas pourquoi je l'ai appelée comme ça, c'est un mot que je n'ai plus utilisé depuis l'âge de quatre ans)
... c'est Daniel, je suis à Bolechow. Je suis à Bolechow. Attends, vous n'allez pas croire ce qui vient de se passer, vous n'allez pas le croire. Ce qui s'est passé. Nous avons rencontré un vieux type et il nous a emmenés dans la maison où Shmiel s'était caché... Et je suis entré dans la maison et je suis descendu dans la cachette, elle est toujours là, c'est une sorte de souterrain... de cave, et tout est là. Et il s'est souvenu de tout, ils étaient cachés dans la cave et ils ont été dénoncés et ils les ont emmenés dans le jardin et ils les ont abattus... Oui, c'est incroyable, j'étais dedans, il y a quelques minutes. Jamais je n'aurais cru de ma vie que je trouverais l'endroit. Oui, j'ai pris des photos, j'ai pris des photos. En tout cas, c'est incroyablement... émouvant et bizarre. Je vais bien, je vais bien, nous allons rentrer à Lwów maintenant. Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver cet endroit, je pensais simplement aller prendre quelques photos. Bon, appelez mes frères et ma sœur pour leur raconter que j'ai trouvé la maison, que j'ai trouvé quelqu'un qui nous a emmenés à la maison dans laquelle ils étaient cachés, que je suis allé à l'endroit exact où ils sont morts. OK, oui, je rappellerai plus tard. OK. Je vous aime aussi. Au revoir, au revoir.
Voilà comment j'ai décrit ce que j'avais découvert à mes parents. Mais la conversation téléphonique au cours de laquelle j'ai appris quelque chose d'eux a eu lieu plus tard, après notre retour à L'viv, quand j'ai eu l'opportunité de parler de ce qui s'était passé, de disséquer les émotions extraordinaires qui avaient ponctué cette journée. Un peu plus concentré que je l'avais été lors de la première conversation, j'ai rappelé mes parents depuis ma chambre d'hôtel, plus tard cette nuit-là. Mon père était sorti. Lentement, étape par étape, j'ai raconté de nouveau les événements de la journée à ma mère.
C'est une bonne chose que Froma ait été là, cette fois encore ! s'est-elle exclamée. Sans quoi tu ne l'aurais pas trouvée ! C'est comme quand elle t'a aidé à trouver Yona en Israël !
J'ai souri et dit, Oui, c'est vrai. J'ai déjà réfléchi à la remarquable similitude de cette découverte et de l'autre. Ma mère a dit autre chose et j'ai haussé les sourcils en disant, Oui, bien sûr que j'ai remercié Froma. En fait, ce que Froma avait répliqué, lorsque je lui avais dit tout ça, c'est grâce à toi, était intéressant. En dépit de son énergie exceptionnelle, en dépit de son absence d'hésitation à s'immiscer dans les situations, à pousser plus loin, comme elle aime le dire, Froma, je l'ai toujours remarqué, déteste faire l'objet d'un certain type de compliment, d'une certaine adulation ; et donc, lorsque j'ai dit, tout ça, c'est grâce à toi, elle a fait une grimace et a répondu, Hé bien, oui et non. Je veux dire, et s'il avait plu, et si personne n'avait été dans la rue quand nous avons commencé à chercher la maison, et si Stepan n'avait pas été là, et si Prokopiv était parti pour l'église dix minutes plus tôt ? Donc, c'était grâce à moi, mais c'était grâce à tout.
Je l'ai écoutée et je me suis dit, Euh. J'ai pensé à cet après-midi en Israël, aux coïncidences étranges dont nous avions été témoins pendant cette longue quête. L'homme dans l'ascenseur à Prague. Yona. Shlomo tripotant la radio et tombant sur Nehama Hendel chantant « Seize ans demain, jamais, jamais fêtés ». Comme je ne crois pas au surnaturel – quand, un mois plus tard, une amie m’a dit, J'ai raconté ton histoire à une voyante que je connais et elle a dit, « Les morts vous conduisaient vers eux, ils ont tout fait pour que vous puissiez les retrouver », j'ai levé les yeux au ciel et fait le genre de grimace que mon père aurait pu faire —, comme je ne crois pas au surnaturel, j'ai cherché une explication à tâtons et je suis parvenu à la conclusion suivante : ce que nous avions accompli, ce que nous avions vécu finalement, au cours de toute notre recherche, était précisément ce qu'est l'histoire. D'un côté, il y a toujours de longues séries de probabilités, le climat, l'atmosphère, la masse infinie et inconnaissable des choses qui composent la vie vécue d'une personne ou d'un peuple ; de l'autre, à l'intersection de cet univers infini et inimaginable de facteurs et de possibilités, il y a le fait irrévocable de la personnalité et de la volonté individuelles, le fait qu'une personne fera x mais pas y, la décision de faire ceci plutôt que cela, la décision de faire des distinctions et par conséquent de créer, de pousser les choses un peu plus loin ; il y a l'impulsion profondément ancrée de retourner pour un dernier coup d'œil ; il y a cette chose qui va faire tourner une personne à gauche plutôt qu'à droite, la faire aborder cette femme dans la rue et pas cet homme pour lui demander où se trouve une maison ou une route ; il y a cette chose qui, un soir, vous fait décider qu'il fait assez sombre pour ne pas avoir à cacher sous votre manteau la nourriture que vous apportez à cette fille juive que vous aimez ; il y a l'impulsion poussant le voisin, qui voit le jeune homme porter ce paquet, à se demander pour la première fois pourquoi ce garçon passe tous les soirs dans cette rue pour entrer dans cette maison ; il y a d'immenses histoires de tempérament et de psychologie avec leurs détails, incalculables mais concrets et susceptibles en dernière instance d'être connus, les choses minuscules qui vous font décider de poursuivre une conversation avec une vieille Ukrainienne pendant trente-deux minutes exactement plutôt que, disons, quarante-sept, avec pour résultat que vous arrivez devant la maison d'un vieil Ukrainien juste avant qu'il parte faire son travail à l'église, plutôt qu'un quart d'heure plus tard ; point à partir duquel, en raison d'une vaste série d'autres facteurs et considérations, la faim, le soleil brûlant, la fatigue, vous auriez pu décider que ça suffisait comme ça, genug ist genug, et que vous alliez reprendre la voiture pour rentrer à L'viv.
Il y a donc l'immense masse de choses dans le monde et l'acte de création qui tranche dans cette masse, sépare les choses qui auraient pu se passer de celles qui se sont effectivement passées. Je ne croyais pas et je ne crois toujours pas que les morts, que Shmiel et Frydka, morts depuis longtemps et désintégrés, se sont penchés depuis l'éther et nous ont dirigés, ce jour-là, vers Bolekhiv, puis vers Stepan et Prokopiv, et la maison et les femmes et la cachette, le trou dans la terre, l'horrible boîte, où ils s'étaient autrefois accroupis dans le froid et avaient finalement échoué dans leur tentative de survie. Mais je crois à certaines choses, moi qu'un ami, parfois en silence et parfois en larmes, avait écouté, une nuit de septembre 2001, juste après mon retour de notre premier voyage en Ukraine, pendant que je racontais ce que nous avions trouvé là-bas après tant de temps ; avait pleuré en m'écoutant avant de dire, Je pleure parce que mon grand-père est mort, il y a deux ans, et qu'il est trop tard à présent pour lui demander quoi que ce soit ; je croyais et je crois encore, après tout ce que nous avons vu et fait, que si vous vous projetez dans la masse des choses, si vous cherchez des choses, si vous cherchez, vous ferez, par l'acte même de chercher, se produire quelque chose qui, sinon, n'aurait pas eu lieu, vous trouverez quelque chose, même quelque chose de petit, quelque chose de plus que si vous n'aviez rien cherché pour commencer, que si vous n'aviez pas posé la moindre question à votre grand-père. J'avais finalement appris la leçon que m'avaient transmise, des années après leur mort, Minnie Spieler et Herman le Coiffeur. Il n'y a pas de miracles, il n'y a pas de coïncidences magiques. Il n'y a que la recherche et, finalement, la découverte de ce qui a toujours été là.
Car, avec le temps, tout disparaît : les vies des peuples désormais éloignés, les vies, auxquelles il peut-être agréable de songer aujourd'hui, en définitive disparues et impossibles à connaître d'à peu près tous les Grecs, les Romains, les Ottomans, les Malais, les Goths, les Bengalis, les Soudanais, les peuples d'Ur et de Kusch, les vies des Hittites et des Philistins qui ne seront jamais connues, les vies de peuples plus récents que ceux-là, des esclaves africains et des trafiquants d'esclaves, des Boers et des Belges, de ceux qui ont été massacrés et de ceux qui sont morts dans leur lit, des comtes polonais et des boutiquiers juifs, les cheveux et les sourcils blonds et les petites dents blanches que quelqu'un a autrefois aimés ou désirés chez tel garçon ou telle fille, tel homme ou telle femme, parmi les cinq millions (ou six ou sept) d'Ukrainiens qui ont été affamés à mort par Staline, et les choses en effet intangibles, au-delà des cheveux et des dents et des fronts, les sourires, les frustrations, les rires, la terreur, les amours, la faim de chacun de ces millions d'Ukrainiens, tout comme les cheveux d'une fille juive ou d'un garçon, d'un homme ou d'une femme que quelqu'un a autrefois aimé, et les dents et les fronts, les sourires et les frustrations, les rires et la terreur de six millions de Juifs tués pendant l'Holocauste sont maintenant perdus ou seront bientôt perdus, parce que aucun livre, quel qu'en soit le nombre, ne pourra jamais les documenter toutes, même si ces livres devaient être écrits, ce qu'ils ne seront pas et ne pourront pas être ; tout cela sera perdu aussi, les jolies jambes et la surdité, et la vigueur de leur démarche en descendant du train avec une pile de livres d'école sous le bras, les rituels secrets des familles et les recettes pour les gâteaux, les ragoûts et les golaki, la bonté et la méchanceté, les sauveurs et les traîtres, leur sauvetage et leur trahison : presque tout sera perdu, à la fin, aussi sûrement que ce qui faisait l'essentiel de la vie des Egyptiens, des Incas, des Hittites a été perdu. Mais pendant un certain temps, une partie peut être sauvée, si seulement, face à l'immensité de tout ce qu'il y a et de tout ce qu'il y a eu, quelqu'un prend la décision de regarder en arrière, de jeter un dernier coup d'œil, de chercher un moment parmi les débris du passé pour voir non seulement ce qui a été perdu, mais aussi ce qui peut encore y être trouvé.
IL SE TROUVE que c'est des coups d'œil en arrière dont ma mère a fini par parler ce soir-là, lorsque j'ai appelé de mon hôtel.
Oui, avais-je dit, faisant écho à ce qu'elle venait de dire, c'était bien que Froma ait été là. Grâce à Dieu, elle faisait toujours ce truc à elle, ce Attendez ! Il y a encore autre chose ! Il faut que nous retournions ! J'ai ri en secouant la tête, imitant Froma.
Ma mère a ri, elle aussi, et dit, sur un ton brusquement sérieux, C'est exactement ce qui s'est passé le jour où ma mère est morte.
(C'est vrai.)
J'ai dit, Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Elle a dit, Oh Daniel, tu te souviens, tu l'aimais tellement, tu es resté avec moi toute la journée, rien que nous deux.
Mon cœur s'est mis à battre un peu plus vite et j'ai dit, Non, j'ai toujours eu ces images un peu confuses.
Je lui ai parlé du motif de vagues sur le carrelage de la salle d'attente, du son de sa propre voix me disant quelque chose que je n'avais pas pu ou pas voulu mémoriser, la sensation de désir ardent et de terreur, l'impression obscure de honte. Le son de l'eau qui coulait.
Daniel, a-t-elle dit de nouveau. Je ne peux pas croire que tu ne te souviennes pas.
Elle s'est alors mise à me raconter toute l'histoire dans l'ordre, de la même façon que je lui avais raconté le déroulement de notre journée à l'endroit où son oncle était mort. Elle m'a dit que ma grand-mère avait souffert d'une sorte d'occlusion intestinale et que, lorsqu'ils avaient fait une chirurgie exploratoire, ils avaient découvert un cancer du côlon massif. Ils l'avaient recousue, avait dit ma mère, et avaient annoncé qu'il fallait pratiquer une colostomie, mais qu'elle devait auparavant reprendre des forces, se nourrir un peu mieux.
Ma mère a poursuivi en accélérant. Elle a dit que mon grand-père, dans un état frénétique, l'avait appelée de Miami pour le lui dire et ils s'étaient mis d'accord pour que ma mère prenne l'avion quelques jours plus tard et aille s'occuper de sa mère. Mais, le même jour, ma grand-mère s'était, comme aiment à dire les docteurs, effondrée. Elle était tombée dans le coma et, le lendemain du premier appel téléphonique, le médecin avait appelé ma mère et dit, Si vous voulez revoir votre mère vivante, il faut que vous veniez aujourd'hui. Et donc ma mère, dans un état frénétique, avait confié Andrew et son nouveau-né, Eric, aux voisins et, les cheveux encore mouillés de la douche, elle nous avait préparés, Matt et moi, pour le voyage en avion.
Tu ne te souviens pas qu'oncle Nino est venu nous chercher en voiture pour nous accompagner à l'aéroport, ce jour-là ? a-t-elle dit.
J'ai dit, Non, je ne m'en souviens pas.
Ma mère a continué. Elle a dit qu'elle avait appelé l'hôpital juste avant de quitter la maison pour l'aéroport et que, par une sorte de miracle, sa mère avait brièvement émergé du coma, et ma mère avait dit à sa mère, Ne t'inquiète pas, j'arrive. Mais au moment où nous étions arrivés à Miami Beach, ma grand-mère était retombée dans un sommeil dont elle ne se réveillerait plus, un coma qui devait durer plus d'une semaine.
Une semaine, dix jours, je ne me souviens plus à présent. Tu ne te souviens pas que nous sommes allés à l'hôpital tous les jours ? m'a demandé ma mère à Long Island tandis que je l'écoutais sous le haut plafond de ma chambre à L'viv, regardant passer sous ma fenêtre des Ukrainiens blonds qui riaient dans les rues où ne marche plus aucun Juif aujourd'hui.
Non, ai-je dit.
Hé bien, c'est ce que nous avons fait. Et puis, le jour où elle est morte, toi et moi nous avons passé la journée entière, assis près de son lit. Oh, elle t'aimait tant. Et puis, la fin de la journée est arrivée et nous avons descendu l'escalier jusque dans l'entrée. Et puis – c'est ce à quoi m'a fait penser Froma – soudain, quelque chose en moi, comme une voix, une impression que j'ai ressentie, quelque chose, quelque chose m'a dit qu'il fallait que je remonte. Je me suis donc penchée vers toi et je t'ai dit, Daniel, retournons jeter un coup d'œil à Nana encore une fois, et nous avons remonté l'escalier. Et lorsque nous sommes arrivés, elle était morte. L'infirmière était dans le couloir et elle a dit, Je suis désolée, votre mère vient de décéder. Et je suis allée dans la chambre et je me suis mise à genoux au pied du lit, et j'ai dit, Maman, Maman, ne me laisse pas, ne me laisse pas, j'ai encore besoin de toi.
Pendant que ma mère parlait, je pensais – je me souvenais – que c'était ce qui m'avait rempli de honte : avant ce jour-là, j'avais toujours voulu revoir ma grand-mère, parce que ce serait tellement agréable de frotter son bras, comme nous le faisions pendant qu'elle était couchée là, avec ses yeux bleus grands ouverts. Mais, ce jour-là, j'étais fatigué ; et il y avait quelque chose aussi dans l'urgence perceptible dans la voix de ma mère lorsqu'elle s'était penchée et avait dit, Retournons, qui m'avait fait peur, qui m'avait convaincu, pour une raison quelconque, que ma grand-mère était déjà morte. Je désirais retourner et j'étais terrifié par ce que j'allais voir, j'étais troublé, j'avais honte de l'être, et je ne voulais pas que ma mère s'en aperçût, du trouble et de la honte.