Les Disparus
Cinquième partie Vayeira, ou L'Arbre dans le jardin (8 juillet 2005)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Et nous avons pleuré, disait ma mère, et puis nous sommes allés dans la salle de bains et je me suis lavé le visage et les mains, et j'ai lavé ton visage et tes mains, parce qu'il faut toujours se laver les mains quand on a été près des morts.
Je me suis souvenu : l'eau qui coulait. Je me suis souvenu de mon grand-père, lorsque nous revenions du cimetière tout au long de ces années, disant, Allez, les enfants, montez vous laver les mains, vous êtes allés au cimetière. Montez fous léfer les mains.
Tu ne te souviens de rien ? répétait ma mère.
J'ai dit, Maintenant, oui.
Quelques semaines plus tard, quand j'ai fait le récit de cette conversation à mon amie, celle qui avait parlé à une voyante, elle m'a écouté un long moment et, à la fin, elle a dit, C'est tellement bizarre ce blocage que tu as concernant le fait de retourner et de jeter un dernier coup d'œil. Elle avait bien détaché les mots, fait sonner sa phrase comme un axiome, comme la phrase ultime d'une fable.
J'ai dit, Pourquoi ? Ce n'est pas bizarre du tout, cette histoire l'explique complètement !
J'étais assez satisfait de moi-même.
Donna, qui est poétesse, a ri et dit, Oh Daniel, c'est tellement évident. C'est bizarre parce que tu es helléniste, tu es l'historien de la famille. Tu as passé ta vie entière à te retourner pour jeter un dernier coup d'œil.
IL Y AVAIT donc ça.
La seconde information produite par cet après-midi à Bolekhiv a été, dix jours après notre retour à New York, un e-mail d'Alex qui a, lui aussi, changé la façon dont je voyais les choses.
Avant que nous partions, j'avais eu une idée : peut-être, avais-je dit à Alex, qu'il pourrait retourner à Bolekhiv après notre départ, une semaine après environ – assez longtemps pour que les souvenirs de Prokopiv puissent remonter, mais pas trop pour qu'ils ne s'effacent pas de nouveau – et lui demander s'il pouvait se souvenir du nom du traître. Je pensais – et comme je me sentais parfaitement à l'aise avec lui, je l'avais dit à Alex – que si Prokopiv cachait quelque chose dans le souci de protéger quelqu'un, il se sentirait peut-être plus libre de parler à Alex en tête à tête, d'Ukrainien à Ukrainien, sans la grappe des parents juifs suspendus à chacun de ses mots. Alex avait dit être assez convaincu du fait que Prokopiv avait été honnête avec nous, mais il avait admis que les souvenirs du vieil homme ayant été remués, le nom pourrait lui revenir au bout de quelques jours.
Et donc, une semaine après notre vol de retour aux Etats-Unis, il était retourné à Bolekhiv pour rencontrer Prokopiv et lui avait parlé. Ils avaient parlé un long moment, m'écrivait-il dans un long e-mail, et le vieil homme n'avait toujours pas été en mesure de retrouver le nom du traître. Il avait passé en revue tous les noms des gens qui vivaient dans le pâté de maisons – car il avait lui-même, comme un propos tenu par lui ultérieurement allait le révéler, toujours vécu dans ce quartier, et pouvait se souvenir des noms des familles qui y avaient habité avant l'arrivée des Allemands, par exemple, la famille Kessler, un charpentier juif –, et aucun d'eux n'avait semblé être le nom de la personne qui avait trahi, il y a bien longtemps, Szedlakowa et que tout le monde à l'époque connaissait.
En un sens, j'étais soulagé : la traque du coupable était, je le ressentais à ce moment-là, presque une histoire différente. Nous étions partis à la recherche de Shmiel et des autres, de ce qu'ils avaient été et de la façon dont ils étaient morts, et nous avions trouvé plus de détails concrets que nous n'aurions jamais pu en rêver. Ça suffisait comme ça. En fait, j'étais moins intéressé à présent par l'identité du traître que par la personnalité de cette Mme Szedlak. Car les sauveurs étaient, à leur manière, aussi inexplicables et mystérieux pour moi que les traîtres. Pour une raison quelconque, peut-être parce que je savais qu'elle avait été institutrice, et – la force des clichés et des habitudes mentales étant supérieure à ce que nous voulons bien admettre, raison pour laquelle, en opérant sur des suppositions inconscientes à propos des gens, nous commettons de graves erreurs dans l'interprétation des événements historiques, sauf si nous restons sur nos gardes – j'avais, depuis le jour où, dans sa salle de séjour, Anna Heller Stern avait dit zey zent behalten hay a lererin, imaginé une femme entre deux âges qui vivait seule, peut-être une femme assez grande et mince, avec des cheveux gris en chignon. Maintenant que je m'étais rendu dans la maison de cette femme, j'étais très curieux de savoir qui avait été la personne qui y avait vécu autrefois, la personne qui, indépendamment de tout ce que nous pouvions savoir d'elle, avait obéi, en toute lucidité, à une morale rigoureuse, sachant qu'elle pourrait lui coûter la vie, ce qui avait été le cas. Ils les ont tous tués là, dans le jardin, avait dit Prokopiv. Elle était polonaise. Je me demandais si elle avait été une catholique dévote, comme l'avaient été de nombreux sauveurs. Une vieille fille qui partageait son temps entre l'école et l'église.
C'est pour cette raison que ce qu'Alex avait à m'apprendre sur le sauveur supposé de Shmiel et de Frydka était si intéressant.
Tout d'abord, a-t-il écrit, Prokopiv s'était souvenu d'un détail supplémentaire concernant le jour où la cachette chez Szedlak avait été découverte : il rentrait à pied de l'école, ce jour-là, et en passant devant la maison de l'institutrice, il avait vu les corps étendus dans la rue, dans l'attente d'être transportés jusqu'à la fosse commune du cimetière juif, là où étaient emportés les corps des gens qui avaient été trouvés dans leur cachette et tués.
J'ai lu et je me suis dit, Au moins, ils sont dans le cimetière juif, quelque part.
J'ai repris ma lecture. J'avais dit à Alex de demander à Prokopiv s'il se souvenait d'avoir entendu parler d'une Juive enceinte qui avait été arrêtée et tuée, ce jour-là. Et Alex m'écrivait ceci :
Prokopiv ne savait pas qu'une des personnes qui se cachaient était enceinte. Toutefois, il dit que l'institutrice qui cachait les Juifs avait eu un enfant illégitime avec le directeur de l'école, Paryliak (ou Parylak).
Cependant, Prokopiv ne sait pas ce qui est arrivé a l'enfant (une fille) lorsque la mère a été tuée.
Je m'étais donc trompé une fois de plus. Je ne savais pas qui elle avait été, mais elle n'était pas, semblait-il, la femme pieuse, à chignon et entre deux âges, que j'avais imaginée. En lisant l'e-mail d'Alex, j'ai pensé à l'histoire de Stepan concernant la famille Medvid, à la famille entière pendue sur le Rynek, à tous les Medvid du comté tués eux aussi. Ces exécutions publiques avaient eu lieu pour une raison précise, nous le savons : décourager les gens, les gens comme les Szymanski, les Szedlak et tous les autres, de faire ce qu'ils avaient fait, pour les mystérieuses raisons qui étaient les leurs : l'amour, la bonté, la conviction religieuse. Peu importe qui elle était, peu importe ce qui était vrai d'elle – et je ne sais pas du tout si je découvrirai un jour d'autres choses à son sujet, quand bien même j'ai commencé à chercher –, peu importe qui elle était, cette Szedlakowa, en tout cas, n'était pas une célibataire mettant en péril sa seule vie pour le salut de deux Juifs.
Peut-être plus que n’importe quelle autre parashah dans la Genèse, parashat Vayeira se préoccupe des implications des choix moraux : dans l'histoire de Sodome et de Gomorrhe, nous sommes censés apprécier les conséquences de la décision de suivre la voie du mal, et dans le récit qui achève cette parashah riche en événements – l'histoire de Dieu exigeant d'Abraham qu’il sacrifie son unique enfant légitime –, nous sommes censés apprécier, je crois, les conséquences de l'autre choix, le choix de suivre la voie du bien.
L'exigence d'un sacrifice humain par Dieu qui, comme nous l'apprenons au tout début de ce remarquable passage, n'est, du moins pour Dieu, qu'un test de la dévotion d'Abraham, est tellement contraire à un esprit civilisé que les commentateurs ont déversé des océans d'encre pour l'expliquer, l'analyser, l'interpréter et la justifier au cours des millénaires. Friedman, par exemple, consacre trois pages entières de son commentaire au sacrifice — ce qui est frappant en soi, puisque auparavant l'histoire de Sodome et de Gomorrhe se déroule sans qu'il fasse le moindre commentaire — et présente un résumé d'une lucidité admirable des réponses classiques faites aux questions soulevées par le sacrifice. Avec justesse, me semble-t-il (d'un point de vue purement littéraire, structurel), le rabbin moderne se concentre sur le contraste délibéré entre, d'un côté, la défense enflammée des Sodomites faite par Abraham, sa tentative de marchander les vies dans les villes condamnées, et, de l'autre, son silence absolu face à l'exigence de Dieu, encore plus répugnante d'une certaine façon, que le patriarche tue son propre enfant. Une explication possible de ce contraste frappant, dit Friedman, consiste à souligner que la personnalité d'Abraham, tout au long de la Genèse, est caractérisée par l'obéissance – l'explication par le caractère, qui est satisfaisante jusqu'à un certain point, même si elle ne creuse pas très profondément la question troublante de savoir si la prédisposition d'Abraham pour obéir aux ordres sans discuter, vaut d'être explorée plus avant, dans les cas où ces ordres sont clairement immoraux (« Des commandements, écrit Friedman, ne laissent aucune place pour la discussion », chose assez singulière, selon moi, à affirmer sans autre commentaire de la part d'un rabbin à la fin du XX e siècle, même dans le contexte d'une explication du texte biblique). Friedman va même jusqu'à fournir ce qu'on pourrait appeler un argument rhétorique : le patriarche, écrit-il, est capable d'argumenter de manière plus persuasive (en effet) en faveur des Sodomites corrompus, précisément parce qu'il n'a aucun rapport avec eux : il ne peut pas argumenter en ce qui concerne la justice ou l'injustice de l'exigence du sacrifice de son fils précisément parce qu’il en est trop proche. Cela semble aussi quelque peu insatisfaisant au premier abord, comme si le fait d'être « concerné » était la même chose que d'être idiot. Enfin, Friedman suggère de façon intrigante que l'issue du premier de ces deux récits moraux de la parashah, celui de Sodome et de Gomorrhe, donne la clé du silence d'Abraham. La futilité de la discussion d'Abraham avec Dieu, suggère-t-il, le fait que rien ne sort de ce marchandage acharné, le fait que Dieu a toujours déjà su à quel point les Sodomites sont mauvais et Abraham bon, ce sont là les raisons pour lesquelles Abraham sait qu'il ne doit pas discuter lorsque Dieu exige une destruction qui est infiniment plus douloureuse pour Abraham que l'annihilation des populations de plusieurs villes.
Rachi, lui non plus, ne s'épargne aucun effort pour suggérer que l'intérêt de Dieu pour qu'Abraham montre (bien sûr, nous savons qu'il va le faire) qu'il « craint Dieu » a des implications à la fois internationales et cosmiques : il est nécessaire que la droite obéissance d'Abraham soit démontrée, écrit-il, afin que Dieu ait quelque chose à répondre à Satan et aux nations d'incroyants lorsqu'ils demandent à savoir quelle peut être la raison de l'amour de Dieu pour la tribu d'Abraham. « Parce qu'elle est remplie de la crainte de Dieu » est la réponse fournie par l'acceptation d'Abraham de trancher la gorge de son jeune fils.
Une des questions morales intéressantes, soulevées par le sacrifice d'Isaac – et, par conséquent, par la parashah tout entière –, c'est que la présentation de ce que signifie être une personne bonne (Abraham qui obéit à Dieu même dans des circonstances extrêmes et troublantes) est aussi plate et insatisfaisante, aussi évasive que la présentation de ce que signifie être une personne mauvaise (un Sodomite, quoi que cela puisse signifier exactement). En fait, tout ce qu'indique le texte de cette parashah, c'est que la bonté consiste en l'obéissance à Dieu et la méchanceté, en la désobéissance, comme si la moralité était une structure de comportement superficiellement cohérente et sans contenu réel – même si, pour prendre les exemples de cette lecture hebdomadaire de la Torah, ce que font les Sodomites, qui est peut-être dépravé, mais n'aboutit pas à l'empilement de cadavres, est beaucoup moins horrible que ce que Dieu exige d'Abraham.
D'un autre coté, ce qui me semble valide dans cette dernière parashah, c'est le fait que, indépendamment de la validité de l'investigation morale au sens large, elle peigne ce que j'ai fini par considérer comme un portrait très précis du comportement des gens dans des conditions extrêmes et inimaginables. C'est-à-dire la peinture d'une image floue, d'une image de quelque chose qui, enfin de compte, reste totalement impossible à connaître et complètement mystérieux : des gens choisissent de faire le mal et d'autres de faire le bien, même lorsque, dans les deux cas, ils savent que leur choix va entraîner de terribles sacrifices.
IL Y A un dernier récit de retour, de retour pour un dernier coup d'oeil, que je dois raconter avant de mettre un point final à cette histoire.
Le lendemain du jour où nous avons découvert la cachette était un samedi. Lane est arrivée à l'aéroport de L'viv cet après-midi-là, et alors qu'Alex et moi la ramenions à l'hôtel, où Froma nous attendait, en étudiant les cartes de la région pour préparer nos excursions sur les sites du génocide, nous lui avons raconté, tout excités, notre grande découverte.
Lane a secoué sa tête délicate dans un de ces petits mouvements saccadés qui me font toujours penser à l'expression drôle d'oiseau quand je suis avec elle.
C'est sidérant, a-t-elle dit. Alors que la voiture tournait autour de l'opéra, où soixante-dix ans plus tôt une jeune femme dont le nom n'était pas encore Frances était allée voir Carmen, Lane a fait un geste en direction de ses énormes sacs en toile très élaborés qui contiennent ses appareils. Mais vous avez pris des photos ? De bonnes photos pour ton livre ? Lorsque je lui ai dit que tout ce que nous avions, c'était le petit appareil photo numérique de Froma, elle a fait une grimace, mi-désapprobatrice, mi-incrédule. Elle a dit, Il faut qu'on y retourne. On peut y retourner et je prendrai de bonnes photos pour toi.
Phoooh-tos, a-t-elle dit. Liii-iivre.
Et donc, le dimanche, nous y sommes retournés, et c'est au cours de cette dernière visite – qui a été véritablement le dernier voyage que je faisais au nom d'Oncle Shmiel – que j'ai fait notre dernière découverte et que j'ai mis fin à notre recherche.
Une fois encore, nous avons descendu la colline qui domine la petite ville endormie, qui somnolait, ce jour-là, sous des nuages de pluie très menaçants. Une fois encore, nous avons traversé rapidement les rues de la ville qui nous paraissait très familière à présent. Une fois encore, Alex s'est garé devant une petite maison banale où, une fois encore, le chien noir et le chien brun nous ont suivis du regard sans se lever de l'allée. Une fois encore, il a frappé à la fenêtre et, une fois encore, la femme aux cheveux noirs est sortie. Nous avons expliqué que nous espérions pouvoir entrer encore une fois, parce que nous avions, cette fois-ci, de meilleurs appareils pour prendre les photos dont nous avions besoin. J'ai remarqué qu'elle avait l'air un peu plus animée qu'elle l'avait été deux jours plus tôt. Elle a hoché la tête plusieurs fois, avec lassitude certes, mais avec un vague sourire aussi, et nous a fait signe d'entrer. Une fois encore, nous avons déambulé dans les pièces minuscules, ouvert la trappe. Une fois encore, les obturateurs ont claqué. La seule différence, c'est que, cette fois-ci, je ne suis pas descendu dans la cachette, dans le kestl. Ça suffisait comme ça.
Alors que nous sortions de la maison une fois encore, nous avons remarqué que quelque chose avait changé, cette fois-ci : un jeune homme à l'allure vigoureuse – pas le zombie exsangue et figé que j'avais vu dans la chambre, le vendredi – se promenait dans le jardin ; c'était apparemment le fils d'une des femmes. Alex et lui ont eu un échange animé, et le jeune homme a fait un geste indiquant un point au-delà de la clôture. Alex a dit, Il dit que cette maison est en fait divisée en deux parties.
Froma, Lane et moi avons scruté au-dessus de la clôture et remarqué cette fois-ci, ce que nous n'avions pas fait deux jours plus tôt, que la maison était à cheval sur deux terrains.
Alex a dit, Il dit que, là-bas, dans l'autre moitié, vit une vieille femme russe, elle est arrivée juste après la guerre, peut-être qu'elle peut nous donner d'autres informations.
J'ai jeté un regard dubitatif en direction de Froma et de Lane. Ça ne vous embête pas ? ai-je demandé. Bien sûr que non, ont-elles répondu. C'est pour ça que nous sommes ici !
Nous sommes revenus vers la rue, devant la maison, et nous avons marché vers l'autre côté. Bien sûr, il y avait une entrée de ce côté-là aussi. Alex a frappé et appelé en russe, et très vite une femme aux joues roses, au visage enfantin et aux cheveux frisés d'un brun improbable, a surgi de la maison. Elle portait une robe d'un bleu éclatant avec de gros pois blancs. Alex lui a parlé et elle a insisté, de sa voix haut perchée, chaleureuse et même enthousiaste, pour que nous entrions. Comme dans un conte pour enfants, sa moitié de la maison était aussi jolie et immaculée que l'autre moitié était sale et décrépite. L'arôme puissant de pêches en train de cuire remplissait la cuisine. Nous nous sommes tous assis, pendant qu'elle baissait le volume d'un petit magnétophone à cassette qu'elle écoutait à un volume étonnamment élevé, de la musique liturgique russe, et Alex lui a expliqué pourquoi nous l'avions appelée depuis la rue. Le son riche et chuintant du russe a envahi la pièce. La femme était si vive, hochait la tête si vigoureusement et parlait si allègrement qu'il était difficile de ne pas vouloir l'embrasser. Elle faisait penser à une grand-mère ou à une bonne sorcière dans un conte folklorique.
Au bout de quelques minutes de cet échange, Alex a levé les yeux vers moi. Il ne souriait pas.
Elle dit que oui, elle a entendu parler de cette histoire des Juifs cachés et des institutrices. Elle est arrivée dans les années 1950, mais elle en a entendu parler. Elle dit qu'elle est à peu près certaine que ces institutrices étaient encore toutes les deux vivantes après la guerre, et aussi que ce n'était pas dans cette maison qu'elles habitaient, que c'était une autre maison dans cette rue.
Nous avons échangé un regard sans expression, avec une sorte de désespoir. J'ai dit, Ce n'est pas possible, je ne peux pas le croire.
J'étais descendu dans cet endroit, cet endroit glacé. L'impression était juste.
Nous avons continué à parler, mais il est devenu clair pour moi, au bout d'un moment, en lisant le visage large et pâle d'Alex, qu'il n'obtenait rien de plus que ce qu'elle avait déjà dit. Mais ça suffisait comme ça. Tout était en ruine. Nous étions de nouveau sur la case de départ.
Nous nous sommes levés pour partir. Alex a dit, Elle m'a dit quelle maison elle pensait que c'était. Un très vieil homme y vit. Elle dit qu'il est sourd. Vous voulez y aller ?
Je comprenais ce qu'il voulait dire. Il voulait dire, Nous ferions peut-être mieux d'arrêter avant d'avoir tout perdu.
J'ai hoché la tête, l'air sombre, et j'ai dit, Allons parler à ce vieil homme.
Nous avons descendu la rue tous les quatre, en traînant les pieds. A un moment donné, Alex s'est tourné vers moi pour dire, Je n'ai pas envie d'entendre cette nouvelle histoire, j'aurais préféré que tout ait été fini vendredi ! J'ai fait un sourire morose et j'ai dit, C'est l'impression que j'ai toujours eue.
Oui, a-t-il répliqué. Maintenant je comprends !
La maison vers laquelle la vieille femme nous avait dirigés ressemblait à quelque chose tiré des contes des frères Grimm : une maison en bois délabrée, autrefois magnifique, avec des pignons vertigineux, des larmiers et une charpente noircis par le temps, un peu décalée par rapport à la rue. Ici aussi la musique liturgique russe retentissait ; même si les fenêtres de la façade étaient fermées, on pouvait l'entendre en provenance de l'arrière de la maison. Une pluie légère a commencé à tomber et nous avons avancé d'un pas lourd dans le fond du jardin. La porte était ouverte. Alex a crié. Pas de réponse. Il a crié de nouveau et nous sommes tous entrés à l'intérieur. Les plafonds étaient sombres comme des cavernes et il y avait des icônes suspendues un peu partout. Nous avons suivi le son de la musique jusqu'à ce que nous arrivions à ce qui, de toute évidence, avait été autrefois la grande pièce de la maison, une énorme chambre, jadis élégante, dans laquelle trônait à présent une table à jeu où était posé un phonographe antique, au milieu de quelques autres meubles. A côté de la table se tenait le vieil homme : une silhouette, parfaitement adaptée au lieu, tirée d'une gravure sur bois du XIXEsiècle, un homme maigre, incroyablement grand, dont les cheveux blanc-jaune tombaient de chaque côté du visage. Ses yeux profondément enfoncés étaient cernés de noir. Il ressemble à Franz Liszt, ai-je pensé.
Alex s'est approché de l'homme et, conformément à la recommandation de la vieille femme russe, il a crié en direction de son visage pendant quelques minutes. Entre les cris, les icônes, l'odeur de l'encens et la musique – et maintenant l'effet déprimant de l'information que nous venions d'apprendre –, tout était en train de prendre une allure de farce, et Froma, Lane et moi faisions tout ce que nous pouvions pour réprimer un fou rire d'incrédulité. Après quelques minutes passées à crier, Alex s'est tourné vers moi avec sa tête Allons-nous-en d'ici. Lorsque nous sommes sortis dans le calme relatif du jardin, il a dit, Le type s'est installé ici dans les années 1970, il ne sait rien.
Voilà. Nous nous sommes mis à marcher en direction de la voiture. J'étais dévasté : à peine deux jours plus tôt, j'avais pensé avoir trouvé la fin de notre histoire, et à présent elle était partie en fumée : la maison de l'institutrice, la cachette, la cour où ils avaient été abattus. Autrefois, il y avait une véranda à l'avant, mais elle a disparu maintenant. On aurait dit que le vieux Prokopiv n'était pas aussi lucide qu'il nous avait semblé être.
Et à ce moment-là, alors que nous nous apprêtions à monter dans la voiture, Froma a dit, Attendez, il nous fait signe.
Nous nous sommes tournés en direction de l'autre maison et nous avons vu le jeune homme qui agitait les bras pour nous faire signe de revenir. Nous avons marché jusqu'à la maison et le jeune homme a commencé à parler à Alex. Après un rapide échange, le visage d'Alex s'est éclairé et il nous a dit, Il dit que de l'autre côté de la rue vit une vieille polonaise, elle avait passé ici toute sa vie, elle connaîtra l'histoire, c'est sûr, et elle saura quelle est la bonne maison. Elle saura. Il a recommencé à parler avec le jeune homme, qui pointait le doigt vers le bas de la rue et donnait l'adresse. Le nom de la femme était Latyk – un nom courant dans le coin ; elle n'avait aucun lien de parenté avec l'autre Mme Latyk.
De nouveau, le coup sur la vitre ; de nouveau, les salutations criées et hésitantes. La maison était grande, blanche, immaculée. En regardant à travers la barrière, on pouvait voir un grand jardin. Traversant ce jardin, au bout de quelques instants, est apparue une petite femme, à l'allure solide, aux cheveux blancs et épais, avec un visage rond et perspicace. Elle portait une fine robe grise qu'elle serrait d'une main et je pense maintenant que c'était le fait qu'elle n'était pas habillée pour recevoir qui l'avait rendue si réservée, tandis qu'Alex lui expliquait ce que nous recherchions. Dès qu'il s'est arrêté de parler, son visage s'est détendu, elle a hoché la tête et a fait un grand sourire.
Elle a dit, Tak, tak ! Tak. Tak, tak, tak !
Elle a parlé rapidement en polonais à Alex. Alex nous a dit, Elle connaît l'histoire ! Elle connaît l'histoire, elle sait qu'il y avait deux institutrices qui cachaient des Juifs. Elle a dit que les noms des deux sœurs étaient...
Il a écouté et elle a dit, Pani Emilia i Pani... euh...
Elle n'arrivait pas à se souvenir du nom de l'autre femme, c'était clair. Emilia et qui ? Tandis qu'elle fronçait les sourcils, s'efforçant de se souvenir, Alex a poursuivi. L'une s'est échappée, l'autre a été tuée.
Cette Mme Latyk s'est soudain écriée, Hela ! Emilia i Hela ! Elle a ajouté quelque chose à l'attention d'Alex. Hela a été tuée. Emilia s'est échappée.
Pour la deuxième fois en trois jours, j'ai dit, Est-ce qu'elle se souvient de leur nom de famille ?
Alex a posé la question et Mme Latyk a répondu sur un ton emphatique, Szedlakowa.
Est-ce qu'elle connaît la maison ? ai-je demandé. Au moins, ai-je pensé, nous saurons dans un cas comme dans l'autre.
Alex a dit, Elle va nous montrer où elle se trouve exactement, bien sûr.
Froma, Lane, et moi avons dit, Merci !
C'était à cet instant précis qu'Alex avait fait les présentations. Pani Janina Latyk. Pan Daniel Mendelsohn. Pani Froma Zeitlin. Pani Lane Montgomery.
La femme, à présent souriante et détendue, a recommencé à parler.
Je l'ai entendu dire, Szymanski.
Attendez, ai-je dit. Tout le monde parlait en même temps et je voulais un peu de calme. Jusqu'à présent, j'avais simplement voulu savoir quelle était, en fin de compte, la bonne maison. Elle venait maintenant de dire Szymanski. Il était évident qu'elle avait plus à nous dire.
Attendez, attendez, attendez, ai-je crié.
Tout le monde s'est tu et j'ai demandé à Alex, Qu'est-ce qu'elle vient de dire ?
Ils ont parlé pendant une minute et Alex a dit, Il y avait ce type qui aidait les Juifs à trouver des endroits où se cacher. J'ai dit, Et il s'appelait ? Mme Latyk a répondu, Czeslaw.
Mon cœur battait à tout rompre. Le vieux Prokopiv nous avait parlé de la maison, avait connu une institutrice du nom de Szedlak qui y cachait des Juifs. Il y a bien longtemps, j'avais entendu cette histoire pour la première fois dans une salle de séjour de Kfar Saba, et je m'étais demandé depuis comment toutes les versions pouvaient véritablement être réconciliées. Ciszko la cachait chez lui. Une institutrice polonaise les cachait tous les deux chez elle. Maintenant, nous allions bien voir.
J'ai dit, Czeslaw comment ?
Mme Latyk a dit, Czeslaw... Ciszko, Ciszko !
Le surnom. Nous nous sommes tous regardés. Froma, Lane et Alex se sont mis à poser des questions, tous en même temps. Ils connaissaient à présent les histoires aussi bien que moi. C'était excitant.
Attendez, ai-je répété. Tout à coup, je suais et j'ai entendu de nouveau ce faible écho dans mes oreilles. J'ai dit, sur un ton plus calme, Écoutez, il faut que je conduise cette interview de façon très spécifique. Nous ne pouvons pas lui donner d'informations, nous ne pouvons pas lui dire ce que nous voulons entendre, nous ne pouvons pas lui dire ce que nous savons déjà. C'est la dernière fois que nous sommes, chacun de nous, dans cet endroit et après ce que nous venons de vivre, j'aimerais bien repartir d'ici avec quelque chose de définitif. Alors demandons-lui ce qu'elle sait et écoutons les mots de sa propre bouche. Je veux que ce soit pur.
Je me suis tourné vers Alex et j'ai dit, OK, elle a parlé de Czeslaw, elle a parlé de Ciszko, avant ça, elle a parlé de Szymanski. Qu'est-ce qu'elle sait de lui ? Pourquoi a-t-elle mentionné ce nom ?
Ils ont parlé pendant une minute. Alex a dit, Parce qu'il a trouvé l'endroit pour qu'ils puissent se cacher. Et il leur apportait aussi de la nourriture.
Froma et moi nous sommes regardés fixement. Une autre femme, entre deux âges, au visage plaisant, est sortie de la maison : la sœur de Mme Latyk. Les deux femmes ont parlé avec Alex. Il s'est tourné vers moi avec une expression dubitative. Elles vous invitent chez elles, mais j'ai dit que j'étais sûr que nous ne voulions pas les déranger...
Je lui ai adressé un regard sévère et j'ai dit. Je veux y aller. Je pense que si nous étions assis, ça se passerait mieux. Dites-leur que c'est extrêmement important pour moi et pour ma famille.
Alex a parlé et la femme a hoché la tête, et nous sommes tous entrés dans la maison.
Pendant les quarante-cinq minutes suivantes, elle nous a raconté l'histoire telle qu'elle l'avait apprise et c'est une histoire que je peux à présent raconter, même si cela ne présente aucun intérêt de la raconter de nouveau ici, puisque c'est une histoire composée de morceaux et de fragments qui sont déjà connus de quiconque a lu ces pages. La seule différence, c'est qu'en l'entendant de la bouche de Mme Janina Latyk, résidente depuis toujours de Bolechow, résidente depuis toujours de la rue Kopernika, voisine autrefois des sœurs Szedlakowa, nous l'avons tous entendue pour la première fois racontée par quelqu'un qui avait été là et, de ce fait, pouvait rendre compte de tout ce qui, jusqu'à ce jour de juillet 2005, n'avait pu être intégré dans un récit cohérent, dans une histoire avec un début, un milieu et une fin.
Ce qu'elle nous a raconté, c'est ceci : elle était née à Bolechow en 1928, elle avait donc presque quinze ans le jour de 1943 où elle était rentrée chez elle après avoir fait des courses dans le centre de la ville et tout le monde parlait dans la rue. Ce qu'ils disaient, c'était la chose suivante : leur voisine Hela avait été dénoncée pour avoir caché des Juifs chez elle. Tout le monde en parlait ! a dit Mme Latyk. Oui, il y avait bien deux sœurs Szedlakowa, mais l'une d'elles, Emilia, avait pris peur et quitté la ville – était partie, avait dit quelqu'un à l'époque, à Boryslaw. Donc, lorsqu'elles ont été trahies, c'est Hela qui a été tuée. Elle cachait les Juifs dans une cave, quelque part dans sa maison, un endroit sous terre. Et le garçon, Ciszko Szymanski, qui leur avait trouvé cette cachette, leur apportait tous les soirs de la nourriture de la boutique de son père, qui avait une tannerie, mais aussi une sorte d'épicerie chez lui, les gens venaient y acheter de la viande, des saucisses. Il aimait cette fille, cette Juive, disaient les gens, c'est pourquoi il avait trouvé un endroit pour elle et son père. Mais quelqu'un l'a vu apporter de la nourriture tous les soirs chez les sœurs Szedlakowa, l'a soupçonné, et cette personne – un voisin, probablement, elle ne s'en souvenait pas – l'a dénoncé, ainsi que la Szedlakowa, à la Gestapo. Les Allemands sont venus et ils ont emmené les Juifs dans un coin au fond du jardin et les ont abattus là.
Qu'est-ce qui est arrivé exactement à Szymanski et à Szedlakowa ? avons-nous demandé en chœur. Jack Greene, il y avait des lustres à présent, avait raconté qu'il avait entendu dire qu'il avait été emmené le jour même dans un champ et qu'ils l'avaient tué là. Maintenant, Mme Latyk, qui était là le jour où ça s'était passé, a dit, Il a été tué à Stryj. Et Hela a été emmenée à Stryj, elle aussi, et ils les ont pendus tous les deux. Mais les Juifs ont été abattus sur place.
Stryj, ai-je pensé : la petite ville de province de Mme Begley. Ce petit détail, que je n'avais jamais entendu auparavant, me faisait l'effet d'être la preuve absolue de l'authenticité de l'histoire. Les Juifs étaient hors la loi, on pouvait les tuer comme ça, les abattre n'importe où. Mais les Polonais désobéissants, il fallait faire d'eux un exemple. Il est probable qu'ils les avaient emmenés à Stryj pour faire un spectacle terrifiant, avant les exécutions qui étaient une conclusion assurée.
Et c'était toute l'histoire. A présent, toutes les pièces s'emboîtaient : Ciszko et Szedlak, la maison de Szymanski et celle de l'institutrice polonaise. Tout faisait sens à présent et il était enfin possible de voir comment ce qui s'était réellement passé avait été, corrompu par les distances à la fois géographiques et temporelles – ils n'étaient pas vraiment là, ils en avaient entendu parler deux, trois ou dix ans plus tard –, métamorphosé en de nombreuses histoires que nous avions toutes entendues désormais.
Nous sommes restés assis pour parler encore un peu : des années de guerre, de la terreur ressentie par les gens, de l'angoisse de voir disparaître des voisins de longue date ; et aussi de la brutalité de l'époque d'après 1945, lorsque les Soviétiques avaient pris le contrôle, les conditions de quasi-famine, l'aspect mesquin de l'oppression. Mme Latyk se souvenait avec une certaine allégresse des années d'avant-guerre, des années d'enfance passées avec des amies juives, ukrainiennes et polonaises, des années pendant lesquelles il n'y avait pas, pour autant qu'on le sache, de tension, de haine, d'animosité. C'était une petite ville animée, heureuse, a-t-elle dit en souriant un peu. J'écoutais en silence, en partie parce que j'étais ému d'entendre une femme polonaise, née en 1928, prononcer les mêmes mots que ceux que mon grand-père, un Juif né dans la même ville en 1902, m'avait répétés inlassablement, il y avait des lustres, et en partie parce que c'était le moins que je pusse faire pour cette femme au visage si bon que nous connaissions à peine, que nous aurions manquée si nous n'étions pas retournés une dernière fois, quand nous pensions que tout était perdu, et qui m'avait finalement raconté l'histoire que j'avais voulu entendre, du début jusqu'à la fin, depuis bien longtemps maintenant.
JANINA LATYK N'AVAIT plus qu'une chose à nous révéler et j'étais nerveux quand j'ai dit, à la fin de notre longue conversation, Maintenant, peut-elle nous montrer quelle maison c'était ?
Elle a hoché la tête. Avant que nous ne ressortions de chez elle, j'ai dit à Alex, S'il vous plaît, dites-lui que ma famille a vécu dans cette ville pendant plus de trois cents ans et que je suis à la fois honoré et reconnaissant de l'avoir pour voisine.
Il a traduit ma phrase et elle m'a souri en posant la main sur son cœur, avant de la tendre vers moi. Même chose pour vous, a dit Alex.
Nous avons quitté la maison et marché lentement dans la rue. Mme Latyk s'est arrêtée devant la première maison, la maison où nous étions entrés le jour de notre arrivée, la maison avec la trappe et la cachette, et elle a pointé le doigt vers elle.
Je le savais, me suis-je dit. J'ai été là-dedans, je suis descendu dans cet endroit tellement froid.
C'est la maison, a dit Alex. Elle dit, Si vous voulez, elle peut vous montrer l'endroit où ils les ont tués. Le voisin a tout vu, tout le monde a su.
J'ai dit, Oui.
LA PORTE QUI donnait sur le fond du jardin se trouvait à l'arrière de la moitié de la maison occupée par la femme russe, et elle a été agitée et animée lorsque Alex lui a fait savoir pourquoi nous étions de retour. Avec un grand sourire, elle a ouvert le portail devant moi. J'étais debout contre la barrière et je regardais vers le fond du jardin, un jardin tout en longueur, à la végétation dense, avec des rangées de légumes et de vignes qui s'étiraient jusqu'au bout de cette propriété assez vaste. Mme Latyk, près de moi, a pointé le doigt. Au bout du jardin, s'élevait un antique pommier à double tronc. Elle a dit quelque chose à Alex. Il m'a dit, C'est là-bas.
D'un pas lent, j'ai commencé à marcher vers l'arbre. Les légumes, les vignes, les framboisiers avaient tant poussé au-dessous des sentiers à peine visibles qu'il était parfois difficile de trouver un appui solide. Au bout de quelques minutes, je suis arrivé devant l'arbre. Son écorce était épaisse, et le point où les deux troncs divergeaient était à la hauteur de mon épaule. De temps en temps, une minuscule goutte de pluie, à peine plus grosse que de la rosée, éclatait sur une feuille. Mais j'étais parfaitement sec.
J'étais devant l'endroit.
Pendant un moment, je suis resté là, à réfléchir. C'est une chose que de se retrouver à l'endroit auquel vous avez pensé depuis longtemps, un bâtiment, un temple, un monument que vous avez vu dans des tableaux, des livres ou des magazines, un endroit où, pensez-vous, vous êtes censé éprouver certaines sensations qui, lorsque le moment est venu d'être dans l'endroit en question, sont présentes ou ne le sont pas : admiration craintive, fascination, terreur, chagrin. C'en est une autre que de se retrouver dans un endroit d'un genre différent, un endroit que vous avez cru pendant longtemps parfaitement hypothétique, un endroit dont vous pouviez dire c'est l'endroit où ça s'est passé et penser, c'était dans un champ, c'était dans une maison, c'était dans une chambre à gaz, contre un mur ou dans la rue, mais lorsque vous prononciez ces mots pour vous-même, ce n'était pas tant l'endroit qui semblait importer que le truc en soi, la chose horrible qui avait été perpétrée, parce vous ne pensiez pas à l'endroit comme à autre chose qu'une sorte d'enveloppe, jetable, négligeable. Maintenant, j'étais à l'endroit même et je n'avais pas eu de temps pour me préparer. J'étais confronté à l'endroit même, à la chose et non à l'idée que je m'en faisais.
Longtemps, j'avais eu soif de détails, de choses spécifiques, j'avais poussé les gens que j'interrogeais, ayant traversé le monde pour cela, à se souvenir de plus de choses, à penser plus loin, à me donner l'élément concret qui rendrait l'histoire vivante. Mais c'était, je m'en apercevais à présent, le problème. J'avais voulu les détails et les éléments spécifiques pour l'histoire et je n'avais pas vraiment compris – et comment n'avais-je pas pu, moi qui ne les avais jamais connus, qui n'avais jamais eu que des histoires ? -jusqu'à présent ce que c'était que d'être un détail, un élément spécifique. Le mot spécifique vient, je le sais bien, du mot latin species, espèce, qui veut dire « apparence » ou « forme », et c'est parce que chaque type de chose a sa propre apparence ou forme que le mot species est le mot que nous employons pour décrire des types consistants de choses vivantes, les animaux et les plantes qui constituent la Création ; c'est parce que chaque type de chose vivante a sa propre apparence ou forme que, après un nombre incalculable de siècles, le mot species a donné naissance à spécifique, qui veut dire, entre autres, « particulier à un individu donné ». Devant le plus spécifique des endroits qui soit, plus spécifique encore que la cachette, cet endroit où Shmiel et Frydka avaient vécu des choses, des choses à la fois physiques et psychiques que je ne pourrais jamais commencer à entrevoir, précisément parce que cette expérience était spécifique pour eux et non pour moi, devant cet endroit très spécifique, je savais que je me tenais là où ils étaient morts, là où la vie que je ne connaîtrais jamais s'était échappée des corps que je n'avais jamais vus, et précisément parce que je ne les avais jamais connus ou vus, j'étais contraint de penser à quel point ils avaient été des personnes spécifiques avec des morts spécifiques, et que ces vies et ces morts leur appartenaient, à eux et pas à moi, indépendamment de l'attrait que pourrait avoir l'histoire racontée à leur sujet. Il y a tant qui restera à jamais impossible à connaître, mais nous savons qu'ils ont été, un jour, eux-mêmes, spécifiques, les sujets de leur propre vie et de leur propre mort, et pas simplement des marionnettes manipulées pour les besoins d'une bonne histoire, pour des mémoires, pour les films ou les romans du réalisme magique. Le temps viendra pour ça, une fois que chaque personne qui a connu chaque personne qui les a connus et moi serons morts ; puisque, comme nous le savons, tout, à la fin, disparaît.
Donc, en quelque sorte, au moment même où je les trouvais de la façon la plus spécifique qui soit, je sentais qu'il me fallait les abandonner de nouveau, les laisser être eux-mêmes, quoi que cela puisse être. C'était amer et c'était doux ; et en effet, lorsque je devais décrire par la suite ce moment à Jack Greene, à qui je devais tout, il m'a déclaré, en faisant allusion à sa propre émotion au moment où il est sorti de sa cachette, tant d'années auparavant, Oui, je connais cette impression, c'est un sentiment d’accomplissement, mais on ne se sent pas heureux. J'avais voyagé loin, fait le tour de la planète et étudié ma Torah, et à la toute fin de ma quête, je me retrouvais à l'endroit où tout commence : l'arbre dans le jardin, l'arbre de la connaissance qui, comme je le savais depuis longtemps, est quelque chose de divisé, quelque chose qui apporte à la fois du plaisir et, du fait que la croissance n'est possible que dans le temps, du chagrin.
Je suppose que j'essayais de saisir des choses concrètes, ces éléments spécifiques, lorsque, sous l'impulsion d'un instinct que je ne parviens pas encore à identifier aujourd'hui, je me suis penché et j'ai plongé les mains dans la terre, au pied de l'arbre, et que j'en ai rempli mes poches. Puis – comme le veut la tradition d'une tribu à laquelle, même si certains éléments de cette tradition n'ont aucun sens pour moi, je sais appartenir parce que mon grand-père y a appartenu autrefois – j'ai cherché sur le sol une grosse pierre et, une fois trouvée, je l'ai placée dans le creux où les branches de l'arbre se rejoignaient. C'est leur seul monument, ai-je pensé, et je vais donc laisser la pierre ici. Puis je me suis tourné et je suis sorti du jardin, et très vite nous avons dit au revoir, sommes remontés dans la voiture et sommes partis.
C'est pendant que nous roulions que j'ai fait la dernière de mes nombreuses erreurs. Je m'étais promis de faire, cette fois, quand nous quitterions Bolekhiv, quelque chose que j'avais eu l'intention de faire, des années plus tôt, lors de notre premier séjour dans cette ville, parce que je pensais, à l'époque, que ce serait aussi le dernier dans cet endroit, dans cette petite ville, dans ce shtetl animé, dans ce lieu heureux, dans cet endroit qui avait été et ne serait plus jamais : je m'étais promis que, lorsque nous quitterions la ville en remontant la petite colline en direction de L'viv, je me retournerais, comme je savais que mon grand-père l'avait fait un jour d'octobre, quatre-vingts ans plus tôt, je me retournerais pour l'unique raison qui fait que nous nous retournons vers ce qui est derrière nous, c'est-à-dire pour faire un vœu impossible, un vœu selon lequel rien ne restera derrière nous, le vœu qui portera la marque de ce qui est terminé et achevé dans le présent et le futur. Je m'étais dit que je regarderais par la lunette arrière la petite ville s'éloigner, parce que je voulais être capable de me souvenir non seulement de ce à quoi ressemblait l'endroit quand on y arrivait, mais aussi de ce à quoi il ressemblait quand on en partait pour toujours.