Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 17 sur 21 · partie 2/4

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Les Disparus

Cinquième partie Vayeira, ou L'Arbre dans le jardin (8 juillet 2005)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Mais c'est venu plus tard. A l'aéroport, le jour de mon retour à L'viv, j'ai serré Alex dans mes bras et je l'ai présenté à Froma. J'ai pris des nouvelles de sa femme, Natalie, et de leur fils studieux, Andriy, qu'Alex appelle toujours Andrew en ma présence, et de sa fille au visage lunaire, Natalie, qui devaient avoir grandi tous les deux, depuis que je les avais vus pour la dernière fois, au cours de ce somptueux dîner d'adieu dans leur appartement pour mes frères, ma sœur et moi. Tout va très bien ! a dit Alex. Il a refusé de nous laisser porter quoi que ce soit, pas même une sacoche d'ordinateur, lorsque nous sommes sortis de l'étrange petit aéroport dans le soleil éclatant. Garée le long du trottoir, une VW Passat bleue. Non ! s'est-il écrié quand j'ai fait un salut un peu théâtral en direction de la voiture. Ce n'est pas la voiture que tu connaissais, c'est le même modèle, mais ce n'est pas la même voiture. Celle-ci est neuve. La même, mais différente !

Nous sommes partis rapidement vers l'hôtel. C'est à ce moment-là, ou peut-être un peu plus tard, qu'il a ri de son rire sonore et dit, Tu ne vas pas le croire, mais Andrew a appris tout seul à parler yiddish !

C'ÉTAIT UN MARDI. Le vendredi, nous irions en voiture à Bolekhiv.

C'était bien de pouvoir passer un peu de temps à L'viv. La première fois que j'étais venu dans cette ville, j'avais été tellement anxieux à l'idée de ce que nous allions pouvoir trouver à Bolekhiv que je n'avais guère prêté attention à la visite de la ville que nous avions faite avant et après le passage dans la ville de ma famille. Cette fois-ci, je me plais à croire que nous avons tout vu.

De nombreux lieux historiques liés à la vie juive disparue n'ont pas, je dois le souligner, disparu et sont simplement, dirait-on, les mêmes, mais différents. Un bon exemple de cette situation : l'immeuble quelque peu excentrique, à la fois rebondi et plaisant à regarder avec ses petites tourelles, qui se trouve au numéro 27 de T. Shevchenko Prospekt et s'appelle désormais le Desertnyi Bar. Pour certains, néanmoins, il est mieux connu sous le nom de Szkocka Café, le Café Écossais, qui se trouvait, dans une vie précédente, sur une avenue appelée Akademichna – un nom assez approprié étant donné que le café était le lieu de rendez-vous d'un groupe célèbre et influent de mathématiciens, connu sous le nom d'école de Lwów. L'école de Lwów était dominée par le mathématicien polonais, Stefan Banach, qui fit un travail séminal dans un domaine appelé l'analyse fonctionnelle et qui, en compagnie d'un autre mathématicien de Lwów, Hugo Steinhaus, créa en 1929 la revue Studia mathematica qui, avec la revue fondée à Varsovie, Fundamenta mathematica, devint l'une des premières revues du monde actif et influent des mathématiques polonaises pendant l'entre-deux-guerres. C'est la forte activité de l'école de Lwôw qui nous ramène au Café Ecossais, puisque c'était le lieu de réunion préféré des membres de ce groupe. C'est Banach qui avait acheté le grand cahier, objet de légende par la suite, dans lequel, au cours de conversations animées alimentées par de nombreux cafés, des problèmes épineux étaient notés, ainsi que leur solution, parfois. A la fin de chaque réunion, ce carnet était confié au chef de rang du café qui, lorsque le groupe se réunissait un autre soir, le ressortait de sa cachette ultrasecrète où il reprenait place dès leur départ.

L'école de Lwów et ce monde animé et influent des mathématiques polonaises ne devaient jamais se remettre des effets dévastateurs de l'occupation nazie, qui décima les rangs du professorat polonais, aussi bien catholique que juif. Banach et Steinhaus survécurent à la guerre, au prix d'horribles privations. Banach, qui était né près de Cracovie en 1892 et était par conséquent de la même génération qu'Oncle Shmiel, et qui, comme c'était un enfant illégitime, portait le nom de sa mère et non celui de son père (chose qui pouvait arriver, nous le savons, même à des enfants légitimes), a été arrêté par les nazis et privé du statut éminent qu'il avait avant la guerre, a été contraint de travailler dans un laboratoire consacré aux maladies infectieuses où, pendant toute l'Occupation, le grand mathématicien a passé ses journées à nourrir les poux qui devaient être utilisés pour les expériences. Il a survécu à la guerre pendant trois semaines et il est mort d'un cancer du poumon en août 1945. Steinhaus, né quelques années avant son collègue, était juif, ce qui veut dire que, après l'arrivée des nazis, les poux étaient le cadet de ses soucis. Il s'est caché et a souffert de sévères privations, la faim n'étant pas la moindre, même si, comme dit de lui un de ses biographes, encore à ce moment-là son esprit affûté et infatigable travaillait sur une multitude de projets et d'idées – ce en quoi il n'était pas dans une situation très différente de celle de Klara Freilich qui, comme nous le savons, réfléchissait à des problèmes de mathématique elle aussi, cachée sous terre en compagnie des rats. Quoi qu'il en soit, une fois la guerre terminée, Steinhaus a déménagé à Wroclaw, comme l'a fait la famille de Ciszko Szymanski, et y est mort à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1972, ayant réussi, devrais-je ajouter, à sauver et à préserver le cahier du Café Écossais, qui parla suite a été publié. Le sauvetage du cahier peut être considéré comme un symbole, dans la mesure où Steinhaus est souvent crédité du fait d'avoir permis aux mathématiques polonaises de renaître de leurs cendres après la dévastation causée par la guerre dans la vie intellectuelle et universitaire polonaise.

Il se trouve que j'ai récemment eu la chance d'avoir en main un curieux artefact de cet aspect particulier de la dévastation pendant la guerre. Au départ, je suis allé au Café Écossais – ou plutôt au Desertniy Bar – parce que mon père est mathématicien, et lorsque nous sommes allés avec mes frères et ma sœur la première fois à L'viv, il nous a pressés d'aller voir cet endroit célèbre, qui d'une certaine façon est un temple pour les mathématiciens, gens qui ne sont pas nécessairement connus pour l'intensité de leur attachement aux temples. Mais l'essentiel de ce que j'ai appris sur l'école de Lwów, je le dois à mon parrain, l'ami intime de mon père, un Italien dont le nom est Edward mais que nous avons toujours appelé affectueusement par le surnom de Nino, et qui a été pendant des années professeur de mathématiques dans une université de Long Island : c'était le seul homme que nous ayons connu capable de manger les pommes qu'il avait cueillies à l'arbre du jardin de mes parents, à l'époque où j'étais enfant et que je me demandais pourquoi l'Arbre de la Connaissance était un arbre. Selon une curieuse coïncidence, un des domaines d'expertise de Nino est l'analyse fonctionnelle, domaine créé par l'école de Lwow, il y a bien longtemps, et c'est Nino qui a essayé de m'expliquer, lorsque je lui ai rendu visite après mon dernier voyage en Ukraine pour lui raconter ce que nous y avions trouvé, ce qu'était exactement l'analyse fonctionnelle. Une grande partie de ce qu'il m'a raconté était trop compliqué pour que je pusse comprendre. Mais j'étais fasciné de l'entendre me dire qu'il s'était servi de l'analyse fonctionnelle pour étudier les problèmes d'un truc qui s'appelle la théorie de l'optimisation. Comme j'aimais cette expression, théorie de l'optimisation, je lui ai demandé dans un e-mail, une fois rentré chez moi, de m'expliquer ce que c'était et il m'a immédiatement répondu :

L'optimisation, c'est l'étude des maxima et des minima sous différents déguisements. Deux exemples rapides, le premier classique, attribué à Didon, le second provenant de l'ère du spoutnik :

1) Quelle surface délimitée d'une zone donnée enferme-t-elle le volume

maximum ? (Didon : quelle figure plane d'un périmètre donné enferme-t-elle la plus grande zone ? Réponse : le cercle.)

2) Quelle trajectoire de vol une fusée suit-elle pour minimiser le temps de rendez-vous entre deux points situés sur des orbites différentes ?

En lisant cela, j'ai été ému de voir qu'un nom familier de la littérature latine était devenu le symbole d'un célèbre problème mathématique. Dans l'Enéide de Virgile nous est racontée une histoire dans laquelle figure la reine de Carthage, Didon – la femme dont Enée tombe amoureux, pour l'abandonner ensuite, ce qui la pousse au suicide. L'histoire traite de la manière dont Didon a fondé sa ville, Carthage. Exilée de sa terre natale, Didon a longuement erré à la recherche d'un endroit où s'établir. Après son arrivée en Afrique du Nord, un roi local a fait un étrange marché avec elle : il a accepté de donner à elle et à sa suite un territoire aussi grand que celui que pourrait recouvrir la peau d'un bœuf. L'ingénieuse réponse de Didon à cette offre cruellement mesquine a consisté à découper une peau de bœuf en minces lamelles, à nouer ces lamelles en une longue corde et à étirer cette corde sur le périmètre d'un immense cercle : le territoire de la future Carthage, qui devait devenir une grande cité, la ville où Enée découvrirait de manière inattendue une fresque consacrée à sa propre vie, ce qui le ferait éclater en sanglots. C'est pourquoi, lorsque les mathématiciens se réfèrent au « problème de Didon », ils se préoccupent de ceci : comment délimiter la zone maximale pour une figure avec un périmètre donné ; même si, lorsque les latinistes se réfèrent au problème de Didon, ils se soucient probablement plus du fait qu'après avoir été chassée de chez elle, forcée de s'enfuir pour sauver sa vie, après avoir construit une existence nouvelle et prospère, elle a tout de même fini – en dépit de son intelligence, en dépit de tout ce qu'elle avait fait pour survivre – par se suicider, sa vie nouvelle n'étant pas une vie parce que quelque chose en elle avait été brisé.

En tout cas, lorsque j'ai lu pour la première fois l'e-mail de Nino, je n'étais pas très sûr de ce que cela pouvait bien signifier, mais – comme je venais de rentrer de ce voyage – les problèmes de savoir comment enfermer dans des surfaces limitées des volumes maxima et comment minimiser le temps pour atteindre des points de rendez-vous m'avaient occupé l'esprit, dans un contexte différent évidemment, et je suppose que c'est la raison pour laquelle la réponse de Nino avait piqué mon intérêt.

Lorsque j'étais allé chez Nino et que nous avions parlé de l'école de Lwow, il avait mentionné qu'il possédait plusieurs volumes des revues Studia mathematica et Fundamenta mathematicœ, et c'était dans un volume de cette dernière qu'il m'avait montré un numéro commémoratif de 1945, qui s'ouvrait sur une liste encadrée d'une bordure noire où figuraient les noms des douzaines d'anciens collaborateurs qu'eut cette publication qui avaient été tués pendant la guerre, une liste tellement longue que j'ai pu estimer à quel point le projet qu'eut Steinhaus de ranimer la flamme des mathématiques polonaises avait dû être ardu. Lorsque nous pensons aux grandes dévastations, à ce qui est perdu quand une population entière est décimée, le million et demi d'Arméniens massacrés par les Turcs en 1916, les cinq à sept millions d'Ukrainiens affamés par Staline entre 1932 et 1933, les six millions de Juifs tués dans l'Holocauste, les deux millions de Cambodgiens tués sous le régime de Pol Pot dans les années 1970, et ainsi de suite, nous avons tendance à penser naturellement aux gens eux-mêmes, aux familles qui ont cessé d'exister, aux enfants qui ne sont jamais nés ; et puis aux choses domestiques qui nous sont familières, les maisons, les souvenirs, les photos qui, du fait que ces gens n'existent plus, n'ont plus le moindre sens. Mais il y a aussi ceci : les pensées qui ne seront jamais pensées, les découvertes qui ne seront jamais faites, l'art qui ne sera jamais créé. Les problèmes, inscrits dans un cahier quelque part, un cahier survivant aux gens qui les ont inscrits, qui ne seront jamais résolus.

Quoi qu'il en soit, je suis allé au Café Écossais à L'viv. On pourrait dire que c'est le même, mais différent ; ce qui est aussi une façon de décrire L'viv aujourd'hui qui, avec ses rénovations, ses constructions nouvelles et son tourisme en expansion, peut être considérée comme ancienne et nouvelle à la fois, renaissant de ses cendres, du moins par certains aspects, du moins quand il y a encore des cendres d'où renaître.

 

BOLEKHIV AUSSI ÉTAIT la même, mais différente.

Une fois encore, Alex avait arrêté la voiture sur la crête de la colline au-delà de laquelle il était possible de voir la petite ville nichée dans sa vallée, la colline où, quatre ans plus tôt, Matt était descendu pour prendre une photo. Nous revoilà à Bolechow, ai-je annoncé, la voix légèrement triste, à Alex et Froma. Mais, cette fois, lorsque nous sommes descendus vers la ville, en passant sur le petit pont de pierre qui enjambe le filet d'eau insignifiant qu'est devenue la rivière Sukiel, devant ce qui était autrefois le restaurant de Bruckenstein, l'endroit avait l'air changé. Auparavant, au cours de l'après-midi couvert et pluvieux de notre première visite, la ville avait semblé déserte ; l'impression de désolation grisâtre qui était suspendue dans l'atmosphère humide ce dimanche-là avait fait l'effet, en quelque sorte, d'être un autre élément d'une preuve d'accusation, comme si l'endroit était perpétuellement en procès et que le temps qu'il faisait et l'ambiance étaient des témoins à charge.

 

A présent, à la fin d'une matinée radieuse sous un ciel sans nuage, Bolekhiv était débordante d'activité : des voitures circulaient bruyamment autour de la place, des coups, des vrombissements et des pétarades se faisaient entendre sur les sites de construction, des mères faisaient avancer leur poussette, et la place était pimpante avec ses façades fraîchement repeintes de toutes sortes de couleurs. La maison de Meg Grossbard, dont elle m'avait donné une photo et qu'elle m'avait demandé d'aller regarder – c'était au cours de cet après-midi qui avait suivi le déjeuner chez son beau-frère, alors que Matt et moi étions devant l'immeuble à attendre un taxi, que Meg avait insisté pour que, si nous étions assez idiots pour jamais retourner en Ukraine (des cannibales !), nous ne disions à personne qu'elle vivait en Australie et, réagissant à mon expression sidérée, avait ajouté, Ils ont tué le reste de ma famille, pourquoi ne voudraient-ils pas me tuer aussi ? –, la maison de Meg Grossbard avait été peinte en rose chewing-gum.

Lorsque nous sommes descendus de la Passât, Froma a regardé autour d'elle et dit, Je me demande si tous ces gens ont la moindre curiosité pour nous.

Cette fois, j'ai compris aussi que la dernière fois que nous étions venus, nous n'avions vu en réalité que la moitié du Rynek. Armé de la carte que Jack m'avait faxée la semaine qui avait précédé mon départ, j'ai commencé ma navigation avec Froma et Alex à la remorque. Il y avait la maison où mon grand-père était né, les pruniers chargés de fruits ; il y avait le Petit Parc avec ses tilleuls. Nous nous sommes arrêtés devant la Magistrat et là j'ai pointé le doigt en direction de l'endroit précis où se trouvait autrefois la boucherie de Shmiel. J'ai sorti une photocopie de la photo du livre Yizkor de Bolechow, celle que mon grand-père, il y a bien longtemps, avait légendée des mots NOTRE BOUCHERIE, et je l'ai montrée à Froma et à Alex pour qu'ils puissent vérifier. Ils ont hoché la tête et souri. Nous avons trouvé le Dom Katolicki, aujourd'hui salle de réunion des Témoins de Jéhovah, un bâtiment carré de deux étages, laid, à l'aspect solide, avec des fenêtres carrées et un toit en tôle ondulée, situé au milieu d'un pâté de maisons résidentielles, en bas de la rue en face de ce qui s'appelait autrefois, je le savais à présent, l'église polonaise. Une fois de plus, comme cela a été souvent le cas quand je me suis retrouvé finalement en face de bâtiments dont l'apparence physique ne suggère pas — et ne pouvait pas suggérer – les histoires intenses qu'ils ont abritées, j'ai ressenti une vague déception, une impression de platitude. Il était difficile pour moi de lier cette petite structure tassée aux terribles histoires, nombreuses et violentes, dont j'avais entendu parler. Ce n'est que plusieurs semaines plus tard, lorsque j'étais chez moi à New York en train de regarder des photos du voyage, que j'ai enfin remarqué les grandes lettres métalliques d'un design clairement contemporain fixées sur la façade de ce bâtiment décrépit, juste au-dessous de la tôle ondulée. KIHO, annonçaient les lettres cyrilliques sur le côté gauche ; TEATP, sur le côté droit. Cinéma. Théâtre.

C'est seulement à ce moment-là que je me suis rendu compte qu'ils continuaient à projeter des films dans cet endroit.

Sans doute parce que je me réjouissais de mon savoir, de la confiance que m'avaient donnée les cartes et les interviews, et sans doute à cause du beau temps tout simplement, je me sentais d'une humeur exubérante. Le contraste entre cette visite pleine de confiance sous un ciel ensoleillé et celle que j'avais faite en 2001 n'aurait pas pu être plus net. Pour une fois, me suis-je dit alors, j'avais trouvé exactement ce que j'étais venu chercher.

En l'espace de quelques minutes seulement, il est devenu clair que je me trompais.

 

TOUT A COMMENCÉ parce que nous ne pouvions pas trouver une chose que j'avais voulu trouver plus que tout, la maison de Shmiel. En Australie, Boris Goldsmith nous avait dit que Shmiel n'avait pas vécu dans la maison dans laquelle ses frères, ses sœurs et lui étaient nés, la Maison Numéro 141, adresse donnée sur ces centaines de certificats de naissance et de décès qu'Alex m'avait envoyés, des années auparavant, mais qu'il avait déménagé dans les années 1930 dans une grande maison neuve de la rue Dlugosa. Avec le temps, Jack et les autres, en Australie, en Europe et en Israël, avaient confirmé cette information et dessiné des cartes pour que je puisse repérer précisément l'endroit de la rue – juste en face du Petit Parc – et de la maison elle-même, la quatrième sur la droite en partant du début de la rue. Mais la quatrième maison (et même la cinquième et la sixième) dans la rue qui correspondait plus ou moins à la rue Dlugosa sur la carte de Jack, qui s'appelait désormais Russka, était une sorte d'énorme grange, très longue et très ancienne, qui occupait apparemment plusieurs lots. Il était évident qu'il n'y avait jamais eu de maison à cet endroit. Nous avons commencé à descendre la rue, en nous éloignant du Petit Parc. Cette marche à travers la ville était, je dois l'admettre, beaucoup plus plaisante qu'elle ne l'avait été lors de la première visite, lorsque Andrew, Matt, Jen et moi avions pataugé dans la boue sous la pluie. Il n'était pas encore onze heures du matin et l'atmosphère était déjà chaude. Nos pas crissaient dans la poussière et les graviers de la rue. Chaque maison, semblait-il, avait un long jardin à l'arrière rempli de pommiers, de pruniers et de cognassiers. Des chiens aboyaient paresseusement. Alex a arrêté une femme, une jeune femme, et lui a demandé si elle connaissait une personne âgée qui vivait dans le quartier qui aurait pu nous indiquer l'endroit où se trouvait une rue qui autrefois s'appelait Dlugosa. Ils ont bavardé une minute et Alex a agité le bras pour nous faire signe, à Froma et à moi, de repartir en arrière. Nous devons revenir vers le parc, a-t-il fini par dire. Il y a un vieil homme qui vit au début de la rue.

La femme nous a conduits vers la maison et a pointé le doigt vers elle. Un homme trapu, le visage slave et les cheveux blancs bien fournis, plaqués en arrière d'un front bronzé, était assis sur une sorte de chaise roulante motorisée dans le jardin qui se trouvait devant la maison. Toutefois, lorsqu'il nous a vus approcher, il s'est levé. Alex et lui se sont parlé. Il paraissait ne rien savoir au sujet de la rue Dlugosa. Alex a fait un rapide clin d'œil et a basculé la tête sur le côté, l'air de dire, Allons-nous-en – un tic que j'avais fini par reconnaître comme sa façon de signaler que nous perdions notre temps et que nous ferions mieux de continuer —, quand le vieil homme a salué bruyamment quelqu'un qui descendait la rue en provenance de l'endroit dont nous venions. Nous nous sommes tournés vers lui. Stepan, a dit le vieil homme. Ce Stepan s'est avancé à pas lents jusqu'à nous et a serré nos mains d'une poigne ferme. Il portait une chemise à carreaux gris et bleus d'ouvrier et une casquette d'autrefois. Lorsqu'il a parlé, on a pu entendre le son d'un léger chuintement, presque un bourdonnement. Il n'avait pas de dents de devant, ce qui ne l'empêchait nullement de sourire souvent. Il avait la peau aussi brune et parcheminée qu'une vieille selle.

Alex a répété ce qu'il venait de dire à l'autre homme. Nous cherchions la rue Dlugosa, a-t-il dit. Nous cherchions la maison du grand-oncle de cet Américain, un Juif qui a vécu à Bolekhiv, à Bolechovv, avant la guerre. Shmiel Jäger.

Jäger ! s’est exclamé Stepan. Il s'est mis à parler rapidement à Alex.

Alex, dont le large visage était déjà rouge et transpirant à cause du soleil, a fait un grand sourire. Il m'a regardé et a dit, Il dit que son père était un chauffeur de Shmiel Jäger !

Ah, vraiment ? ai-je dit. Et c'était, je m'en suis rendu compte, un contraste de plus entre 2001 et 2005. En 2001, Jen et moi avions baissé la tête et pleuré simplement parce que nous avions rencontré quelqu'un qui avait connu Shmiel et sa famille, sans les connaître vraiment : cela paraissait alors à ce point impossible qu'il pût encore exister des gens qui pouvaient se souvenir d'eux. Mais à présent j'avais parlé à tant de gens, de ceux qui les avaient véritablement connus. Ainsi écoutais-je Stepan avec intérêt, mais sans excitation.

Jäger, tak, disait Stepan. Il parlait et Alex faisait une traduction simultanée.

Jäger avait un camion. Dans ce camion, il transportait des marchandises entre Bolechow et Lwów. Son père conduisait le camion. Et lui, Jäger, disait parfois à son père d'aller chercher deux chevaux pour l'aider à tirer le camion au sommet d'une colline, parce qu'il était surchargé et ne pouvait plus avancer ! De très grands chevaux, des chevaux allemands, comme ceux qu'ils utilisaient pendant la guerre pour tirer les canons.

Ah, vraiment ? ai-je dit de nouveau. Mais, cette fois, plusieurs personnes s'étaient rassemblées autour de nous pour écouter ce qui se disait : une femme entre deux âges en blouse de ménagère et deux jeunes femmes en jeans et t-shirts moulants.

Elles étaient curieuses de savoir qui nous étions.

Il avait l'habitude d'aller à Lwow, a poursuivi Alex en traduisant les propos de Stepan, et lorsque quelque chose tombait en panne, il était furieux, c'était le désastre ! Il avait sa boucherie près du centre, à un endroit où trois nouvelles maisons ont été construites depuis. Pas très loin du Ratusz, en face de la Magistrat. De l'autre côté de la rue.

Oui, ai-je dit.

Et donc Stepan a continué à parler un bon moment et nous a raconté beaucoup de choses. Il se souvenait des Szymanski, une famille polonaise. Ils avaient une maison avec une sorte de taverne à l'intérieur, on pouvait y manger des saucisses. La maison n'existe plus aujourd'hui. Il ne savait rien de plus au sujet des Szymanski. Il se souvenait des Grunschlag. Ils vendaient du bois. Il se souvenait d'une famille du nom de Zimmerman. L'autre vieux et lui se souvenaient des Ellenbogen. Ils avaient une boutique sur le Rynek. Il se souvenait que des Juifs avaient été déportés en Sibérie en 1940 : la famille Landes. Il se souvenait de noms dont je n'avais jamais entendu parler : Blumenthal, Kelhoffer. Il se souvenait d'Eli Rosenberg qui était revenu à Bolechow et y avait vécu longtemps après la fin de la guerre. Il se souvenait que, pendant l'Occupation, tous les Juifs avaient été tués. Il se souvenait de choses plus spécifiques de la période de la guerre, par exemple du jour où il aidait son père à faire quelque chose pas loin du Rynek et que des coups de feu avaient éclaté. Des balles sifflaient de tous les côtés, pchiou ! pchiou ! pchiou ! a dit Stepan en imitant le bruit des balles. A terre ! À terre ! avait crié son père et ils s'étaient couchés dans l'herbe pour se protéger des balles. Sur qui tirait-on ? avons-nous demandé. Sur des Juifs, probablement, a-t-il répondu. Il avait vu, un jour, comment les Juifs avaient été emmenés sur la route par les nazis, avec leurs manches relevées et leurs mitraillettes. Deux types du coin (a traduit Alex), qui n'étaient pas en uniforme, les aidaient. Il y avait aussi une police ou une milice juive, organisée par les nazis, et la police juive connaissait tout le monde. Donc, ces Juifs ont été emmenés dans cet endroit au bout de la ville, près de Taniawa. Oui, il savait où se trouvait Taniawa, son père avait participé à la construction du monument commémoratif. Ils avaient l'habitude de tondre la pelouse là-bas.

Bien, ai-je dit, nous y allons. J'avais entendu dire que la végétation avait tout envahi et qu'il était impossible de trouver quoi que ce fût ; de toute évidence, ce Stepan était la personne idéale pour nous aider à le retrouver (et nous y sommes allés en effet, plus tard dans la journée, et après une heure de recherches dans une forêt de fleurs sauvages qui montaient jusqu'à la poitrine, si dense qu'on avait l'impression d'être dans un conte de fées, je me suis tourné vers Alex et j'ai dit, comme ma mère aurait pu le dire, C'est magnifique, cet endroit ! et il a souri sombrement avant de répondre, C'était toujours dans un endroit magnifique. Finalement, avec l'aide d'un jeune homme qui habitait dans le coin – pas si jeune, toutefois, puisqu'il avait eu un père qui était présent le jour où ça s'était passé et avait raconté à ses enfants comment les Juifs avaient été alignés et abattus –, avec son aide, nous l'avons trouvé et nous sommes restés là, devant les petits obélisques en ciment, cet homme, Alex, Froma, Stepan et moi, en silence pendant un moment. Je me suis senti un peu idiot. Mais j'ai tout de même sorti un agrandissement de la photo de Ruchele et j'ai dit, Je ne sais pas, je crois que nous devrions avoir une pensée pour cette jeune fille, cette jeune fille de seize ans. Pour sa vie. C'est ici qu'elle est morte, ici même. J'ai fait passer la photo et tout le monde l'a regardée et a hoché tristement la tête. Puis nous sommes repartis).

Stepan était donc là dans la rue Russka et nous formions un cercle autour de lui tandis qu'il nous racontait ce dont il se souvenait. Froma voulait savoir quels avaient été les sentiments des Ukrainiens pendant l'Occupation. Tout le monde vivait dans la peur, a répondu Stepan, et à ce moment-là, l'autre homme, au visage ardent et à l'abondante chevelure blanche, qui était resté silencieux pendant toute la conversation, est intervenu. Bien sûr que tout le monde avait peur, a-t-il dit. Il nous a alors raconté une histoire. Un Ukrainien qui s'appelait Medvid – ça veut dire « ours » – avait caché une famille juive. Ils ont été découverts et les nazis ont non seulement tué cet homme, Medvid, et toute sa famille, ils les ont tous pendus, les petits enfants inclus, mais ils ont tué tous ceux qui, dans la région, portaient le nom de Medvid.

Logique allemande, ai-je entendu dire Jack dans ma tête. Cet ordre, cette formalité sans le moindre contenu rationnel ou moral.

Le vieil homme a continué. Après ça, plus personne n'a essayé d'aider. Ou presque plus personne.

J'ai pensé à Ciszko Szymanski. J'ai pensé à tous les survivants à qui j'avais parlé, la plupart d'entre eux ayant été cachés par des Ukrainiens. J'ai pensé à cette femme, Szedlak, quiconque elle ait pu être. Pour une étrange raison, des gens avaient en fait continué à aider. Lorsque Alex, de sa propre initiative, a demandé à Stepan s'il connaissait des histoires de gens qui avaient dénoncé des Juifs aux autorités, Stepan a répondu, Je ne connais pas de gens comme ça. Il y avait des gens bien et il y avait des gens mauvais. J'ai écouté et pensé, Oui. Il y avait eu Szymanski et Szedlak. Et il y avait eu les fourches, il y avait eu le voisin qui les avait trahis. Tout compte fait, c'était aussi simple et aussi mystérieux que ça.

Nous avons parlé pendant quarante minutes, debout sous le soleil, Alex devenant de plus en plus rouge. La seule chose que personne ne semblait connaître, c'était l'endroit où se trouvait autrefois la rue Dlugosa. Stepan s'est gratté le menton, a froncé les sourcils, a secoué la tête. Dlugosa, Dlugosa, Dlugosa. Non. Mais il a pu nous dire, néanmoins, que pendant les années Staline, tous ceux qui vivaient dans la rue où nous nous tenions, rue Russka, avaient été déportés en Sibérie parce qu'ils avaient des toits en tôle ondulée et que la tôle ondulée signifiait que vous étiez un bourgeois, un contre-révolutionnaire. Sa propre famille, a-t-il ajouté avec un grand rire caverneux d'enfant, avait été épargnée lorsque cette décimation irrationnelle (mais en aucune façon exceptionnelle) avait eu lieu, parce que leur toit était en chaume : un toit de prolétaire.

Il a parlé et nous avons écouté. Il a dit quelque chose à Alex, qui s'est tourné vers nous et a traduit, Il dit que vous devriez parler à une femme qui vit dans la... la colonie allemande...

Oui, ai-je dit, je sais, c'était au-delà du pont. Jack m'en a parlé.

... la colonie allemande, son frère était aussi un chauffeur de Shmiel, peut-être qu'elle sait plus de choses.

OK, ai-je dit.

Et il dit aussi que vous devriez parler à un très vieil homme qui s'appelle Prokopiv et qui travaille à l'église. Il est tellement vieux qu'il en saura peut-être plus que n'importe qui d'autre.

OK, ai-je dit.

Vous voulez y aller ? a demandé Alex. Il savait que nous étions venus ici aujourd'hui dans un but bien précis, pour faire l'expérience dont j'avais besoin pour écrire : pour voir les endroits sur lesquels je savais tant à présent, pour marcher, autant qu'il était possible de le faire aujourd'hui, dans leurs pas. Il savait, parce que nous avions tant correspondu et parlé au cours des dernières années et parce qu'il me connaissait si bien à présent, que je ne voulais plus recueillir d'histoires qui, désormais, étaient des histoires dont je n'avais que trop l'habitude, des histoires que je connaissais déjà.

Non, ai-je répondu, ça va, pourquoi pas ? Je me suis dit, Ces histoires étaient charmantes : les chevaux de trait, le camion immobilisé. Quelques-unes de plus ne pourraient pas faire de mal.

Nous sommes tous montés dans la voiture bleue, Alex, Froma, Stepan et moi, et nous avons roulé jusqu'à la maison de Prokopiv.

Ne serait-ce qu'en raison de l'ampleur du châtiment qu'ils subissent, il est curieux de constater que le péché pour lequel les habitants de Sodome et de Gomorrhe sont exterminés n'est jamais véritablement nommé, et moins encore décrit en détail, dans parashat Vayeira. Même s'il existe, comme nous l'avons vu, une forte insinuation que le péché est de l'ordre d'une transgression sexuelle, avec des pratiques très éloignées des prescriptions données dans le Lévitique, texte dont nous ne nous occupons pas ici, il n'y a vraiment rien dans le texte biblique qui explique pourquoi les cités doivent être détruites : Dieu annonce tout simplement à Abraham, et sans prévenir, que « le cri contre Sodome et Gomorrhe est bien grand » et que leur péché – sans être nommé – est « bien grave ». Pour défendre Dieu, dont le goût pour l'annihilation totale ainsi que pour la création a été bien établi, au point où nous en sommes de la Genèse, Rachi s'attarde sur le fait que Dieu annonce qu’Il « descendra » pour jeter un coup d'œil aux cités de la plaine, afin de s'assurer que le « cri » qu'il a entendu est en fait justifié. « Cela, déclare le sage français, a appris aux juges à ne pas prononcer une condamnation dans des affaires capitales sans avoir vu par eux-mêmes », ce qui est une pensée séduisante, même s'il est sans doute juste de dire que les juristes modernes vont probablement s'attarder sur le fait que, dans ce cas précis, les condamnés ne semblent pas avoir été informés des charges qui pèsent contre eux – ces charges, du moins dans le texte dont nous disposons, ne sont ni nommées ni prouvées, ce qui est un peu inquiétant lorsque l'accusé est une population entière.

Se déroule alors un des échanges les plus étranges dans le vaste catalogue des dialogues épineux entre les patriarches et Dieu dans la Torah. Alors que les anges exterminateurs sont en route vers les cités du mal, Abraham confronte Dieu en lui faisant part d'un souci qui pourrait être celui de n'importe quel lecteur contemporain. Ce qui inquiète Abraham est ce qui a inquiété certains commentateurs à d'autres moments en constatant le caractère absolument implacable des châtiments de Dieu (comme, par exemple, dans le passage de Noach qui présente l'éventualité que des innocents – disons, des enfants – puissent être noyés dans le Déluge) : qu'en est-il des gens qui ne sont pas blâmables, qui vivent dans les cités que Dieu a vouées à une extermination inéluctable et qui, compte tenu de l'ampleur de l'oblitération, sont très susceptibles de disparaître ? Qu'adviendra-t-il des, disons, cinquante personnes innocentes qui vivent dans les cités pécheresses de Sodome et de Gomorrhe (cinquante, comme nous le savons – tout comme quarante-huit –, n'étant qu'une fraction minuscule de la population de la ville entière). Ne serait-il pas sacrilège, soutient Abraham, pour Dieu lui-même de châtier l'innocent en même temps que le coupable ? Ne serait-ce pas injuste ? Le Dieu de toute la terre devrait-il commettre une injustice ?

Dieu prend immédiatement en considération l'argument de son prophète et lui assure que s'il y avait seulement cinquante hommes bons dans Sodome, il épargnerait l'endroit entier («l'endroit entier», comme Rachi prend la peine de l'expliquer, soucieux qu'il est de suggérer que Dieu est généreux sans nécessité, se réfère non pas seulement à Sodome mais aux autres cités de la plaine, puisque Sodome est une « métropole »). Peut-être inquiété par la rapidité de la réponse de Dieu — quiconque a marchandé ne se sent pas en sécurité quand la partie adverse accepte trop facilement les termes posés —, Abraham presse un peu son Créateur et essaie de descendre à quarante-cinq : Dieu épargnerait-il Sodome (et l'endroit entier), demande-t-il, s'il n'y avait que quarante-cinq personnes justes ? Dieu accepte : quarante-cinq. Et ils continuent ainsi, de quarante-cinq à quarante, de quarante à trente, de trente à vingt, de vingt à dix. Abraham n’abandonne son marchandage agressif qu'après avoir obtenu de Dieu la promesse qu'il ne détruira pas la métropole, même s'il ne s'y trouve que dix personnes justes. A la fin, les cités sont détruites, les luxueuses et décadentes cités de l'Orient, avec tous leurs habitants, les jeunes, les vieux, les malades, les idiots, et même le nouveau-né au sein de sa mère probablement, même si le texte, de nouveau, est réticent à fournir des détails, réticent à décrire les châtiés comme il l'était à décrire le crime.

D'une certaine façon, cette histoire est irrésistible pour ceux qui éprouvent un malaise persistant après l'histoire du Déluge, avec sa suggestion à peine voilée que ce que redoute par la suite Abraham, le massacre des innocents et des justes, a alors eu lieu. Et pourtant, selon moi, le sort de Sodome et de Gomorrhe — ou plutôt la mort des hommes, des femmes et des enfants de ces deux cités, puisque j'ai appris désormais qu’il était trop facile de dire que telle ou telle ville a été détruite, quand on veut dire en fait que tous les habitants de la ville ont été tués — est troublant pour une autre raison. Même si j'admire l'acuité d'Abraham sur la place du marché, je me suis toujours demandé pourquoi il s'était arrêté au chiffre dix. Friedman n’a pratiquement rien à dire à ce sujet et accepte tout simplement le verdict de Dieu : « Puisque Dieu connaît la situation et son issue nécessaire, pourquoi parler ? » Rachi explique, en faisant allusion de façon assez ingénieuse au récit du Déluge, qui est le prototype de cette histoire, pourquoi le chiffre dix est celui des réductions successives au cours du marchandage (parce que le nombre de ceux qui furent sauvés dans l'Arche de Noè était huit, et huit plus Abraham, plus Dieu, égale dix). Mais ni l'un ni l'autre des commentateurs ne semble être vraiment troublé par la question qui me trouble tant et qui est la suivante : même s'il y avait eu moins de dix bons Sodomites – même s'il n'y avait eu qu'une seule personne juste dans cette vaste métropole – ne serait-il pas injuste de la tuer en même temps que tous les coupables ? Ou bien : s'il n'existe qu'un seul bon habitant dans un pays entier de méchants, pouvons-nous dire que la nation entière est coupable ?

IL N'Y AVAIT personne chez le vieux Prokopiv et donc, après avoir déposé Stepan chez lui, où sa femme en colère attendait sous la véranda, les mains sur les hanches, se demandant ce qu'il avait bien pu faire toute la matinée, nous sommes allés à la colonie allemande et nous avons trouvé l'adresse qu'il nous avait donnée pour Mme Latyk, la vieille dame dont le frère avait travaillé pour Oncle Shmiel.

Comme il aime le faire, Alex a frappé à la fenêtre plutôt que sur la porte et a appelé en ukrainien, Il y a quelqu'un ? Au bout d'une minute ou deux, une femme aux cheveux blancs s'est présentée au portail grillagé qui conduisait au minuscule jardin. Son visage, profondément ridé, mais animé, les traits étonnamment mobiles, le nez franc avec la pointe un peu busquée, les cheveux blancs remontés sans façon dans un petit chignon, les grandes mains vigoureuses qui battaient et s'agitaient autour d'elle pendant qu'elle avançait lentement vers la porte, et même la couleur de bluet de sa fine blouse en coton – tout cela projetait une impression de crédibilité. Alex lui a parlé brièvement et quand il a dit Jäger à un moment donné, elle a hoché la tête en disant tak, tak, avant de nous faire signe d'entrer. Pendant qu'elle nous indiquait quelques chaises en plastique où nous asseoir dans un coin de son petit jardin ombragé, elle nous a dit qu'elle était née en 1919. Non, a-t-elle continué, Stepan s'était trompé : c'était son oncle qui avait été le chauffeur de Shmiel, pas son frère. Mais, bien entendu, elle se souvenait de Shmiel Jäger. Elle ne l'avait pas vu souvent et elle ne se souvenait donc pas des enfants – elle pensait qu'il y avait une fille seulement –, mais elle se souvenait de Jäger, il avait un gros camion. Ses chauffeurs allaient jusqu'à Lwów pour prendre toutes sortes de marchandises, des vêtements, de la nourriture, des fruits... Des fraises, ai-je pensé...

... d'autres choses encore, et il les livrait à différents endroits...

Et ça a continué. Nous avons parlé pendant une demi-heure environ et elle nous a fait part de ses souvenirs : des choses domestiques, de tous les jours. Des choses que nous avions entendues. Elle savait que Jäger habitait quelque part près du Rynek, mais que la maison n'existait plus ; une autre maison avait été construite à l'endroit où elle se trouvait. Oui, son oncle avait travaillé pour Jäger. Et Jäger adorait son oncle ! Ils étaient très proches, pas seulement un patron et son employé. Jäger était connu pour être un homme bon, généreux. Les gens l'aimaient. Le nom de son oncle ? Stanislaw Latyk. Stas, a-t-elle dit. Ses enfants avaient émigré aux Etats-Unis depuis longtemps ; si nous voulions, elle pourrait nous donner leurs noms et leurs adresses. Le fils, en particulier, pensait-elle, se souviendrait de beaucoup de choses. J'ai dit, oui, ce serait bien, et j'ai pensé, Peut-être qu'ils auraient eux aussi des histoires charmantes à raconter (« Et Jäger adorait notre père ! »). Elle a apporté une feuille de papier et pendant que je copiais les adresses, elle nous a montré des photos de son oncle, de toute la famille. J'ai promis d'appeler ses cousins aux Etats-Unis à mon retour, et peu de temps après, nous avons serré chaleureusement sa main ferme et nous sommes retournés vers la Passat. L'instinct d'Alex s'était révélé juste : nous ne devrions pas perdre trop de temps avec ces interviews.

Le fait est que j'ai téléphoné aux enfants de Stas Latyk quelques semaines après notre retour de ce voyage, mais les histoires qu'ils m'ont racontées n'étaient pas charmantes. Quand j'ai parlé à Lydia, la fille, qui vit aujourd'hui près de New Haven, elle s'est attardée avec joie sur les souvenirs qu'elle pouvait retrouver, essayant d'aider du mieux qu'elle pouvait. Oui, bien sûr, elle se souvenait de Shmiel Jäger ; son père était très ami avec lui, ils étaient très proches. Pendant la guerre, son père avait son propre gros camion – il avait cessé de travailler pour Shmiel et s'était mis à son compte dans les années 1930 – et il avait construit une sorte de cachette dans un des énormes réservoirs d'essence de ce camion, et il avait ainsi pu faire passer des Juifs en lieu sûr, vers d'autres cachettes (après que je lui ai dit ce que je savais alors du sort de Shmiel, elle a dit que c'était peut-être bien son père qui l'avait amené chez cette femme, le professeur de dessin). Cela avait dû se passer, a-t-elle ajouté, avant le jour où, pendant une rafle de Juifs, son père avait vu un soldat allemand arracher brutalement un enfant à sa mère et s'était approché de ce soldat pour le frapper au visage en disant, Vous devriez avoir honte. Stas avait alors été jeté dans une cellule de la Gestapo et battu pendant deux jours. Lorsqu'il était finalement rentré, il était tellement méconnaissable que sa femme s'était évanouie. Peu de temps après, craignant pour sa vie, Stas Latyk avait disparu dans la forêt. Lydia, sa mère et son frère, Mikhailo, avaient appris plus tard qu'il avait rejoint les Russes et qu'il était revenu à Bolekhiv après la guerre, mais à ce moment-là sa famille était partie en Amérique et pour une raison quelconque, parce que le monde était ce qu'il était alors, et à cause d'autres choses encore, ils ne l'avaient jamais revu.

J'ai aussi appelé Michael Latyk, qui est aujourd'hui le nom de Mikhailo, le fils de Stas. Il vit au Texas. Il a été très chaleureux lorsque je l'ai appelé, à l'improviste, le lendemain du jour où j'avais parlé à sa sœur, et il a dit que oui, bien sûr, il serait heureux de partager ses souvenirs de son père, de la guerre, de tout. Il a confirmé ce que Lydia m'avait dit au sujet de la grande amitié de son père et de Shmiel, ajoutant seulement que les deux hommes s'affrontaient régulièrement, il s'en souvenait très clairement, dans des matchs de lutte.

De lutte ? J'étais impatient de pouvoir raconter ça à ma mère.

De quoi d'autre se souvenait-il ? ai-je demandé. C'était dur pour lui, a-t-il répondu : il était un petit garçon, c'était une époque horrible, il avait vu des choses atroces. Il était dans la foule qui s'était rassemblée devant le Dom Katolicki, cette nuit d'octobre : il avait vu des gens alignés contre le mur et abattus. Il y avait eu un jour de juin où il était dehors, à manger des cerises dans un arbre, quand il avait soudain entendu des coups de feu et vu des gens abattus en pleine rue. Après ça, il n'avait pas pu manger pendant trois jours. Il avait vu d'autres choses encore. Une femme, enceinte de six ou sept mois, blessée, demandant à voir un docteur, un docteur. Et puis, il y avait eu la fois où, après une des grandes Aktionen, il avait vu un garçon de son âge qui avait pris une balle dans l'épaule droite pendant la rafle – Non, attendez, c'était l'épaule gauche, il pouvait encore le voir dans sa tête – mais avait réussi à survivre. Il se souvenait d'avoir vu ce garçon quatre jours plus tard, assis devant une barrière du Lager. Il était en fait assis au pied de la barrière, se souvenait Michael, tout gonflé par la faim, et il prenait...

Sa voix s'est brisée et il a commencé à sangloter.

Je suis désolé, je suis désolé. Je ne peux pas le dire.

Ça va, ai-je dit sur le ton que je prends pour m'adresser parfois à mes enfants. Prenez votre temps, respirez.

Il a pris une longue inspiration et dit, Il prenait...

Sa voix s'est brisée de nouveau. Je n'arrivais pas à imaginer la chute de son histoire, mais assis à mon bureau, je me suis rendu compte que je serrais le combiné si fort que j'avais la paume de la main trempée de sueur.

Finalement, Michael Latyk, en ce jour d'août 2005 au Texas, a longuement inspiré et dit, Il était assis là, gonflé par la faim, au pied de la barrière, et il prenait les poux qu'il avait sur le corps et les mangeait.

Puis il a ajouté, Je suis désolé, je ne peux plus parler de ces choses-là.

J'ai approuvé de la tête et je me suis souvenu que j'étais au téléphone. Oui, ai-je dit tout doucement, vous m'avez été très utile, j'apprécie beaucoup que vous m'ayez dit ces choses, ma famille et moi sommes vraiment reconnaissants...

Il m'a brusquement interrompu.

Il y a encore une chose que je dois vous dire. Vous connaissez cette expression « Mangez équilibré » ? Hé bien, pour le restant de mes jours, chaque fois que je l'entends, je pense à ce que je viens de vous dire.

J'avais tenu la promesse que j'avais faite à Mme Latyk de téléphoner à ses cousins d'Amérique.

 

Nous AVONS RETROUVÉ le vieux Prokopiv juste à temps. Au moment où nous nous sommes garés devant chez lui, il s'éloignait d'un pas décidé en direction de la ville – en route, nous a-t-il dit plus tard, pour son travail à l'église, où il remettait les choses en ordre tous les jours. La maison était grande et belle, avec une magnifique charpente et un toit en tôle très pointu. Elle était peinte en rouge brique et les cadres des fenêtres en blanc. L'impression que c'était une ancienne grange était renforcée par le fait qu'elle était un peu décalée par rapport à la rue et au milieu d'une profusion de pommiers, et l'ensemble ressemblait à quelque chose qu'on peut rencontrer au cours d'une journée passée à rouler dans une campagne plaisante. Rien chez Prokopiv, dont le prénom était Vasyl, ne laissait soupçonner qu'il avait quatre-vingt-dix ans. Il était grand et bien bâti, et il avait un beau visage ovale avec une peau ferme, presque sans rides, à l'exception des deux rides de rire profondes de chaque côté de sa grande bouche. Son nez relevé, comme celui de Mme Latyk, se terminait comme un tremplin de ski, qui lui donnait une physionomie un peu incongrue de petit garçon. Comme Josef Adler, le jour où je l'avais rencontré, il portait une chemise kaki à épaulettes. Il avait l'air d'avoir soixante-dix ans. Sa poigne ferme m'a écrasé la main.

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