Les fantômes de Marianne
Première Partie
OceanofPDF.com
Le prodige et le monstre ont les mêmes racines.
Victor Hugo, Le Cycle pyrénéen
OceanofPDF.com
PREMIÈRE PARTIE
OceanofPDF.com
1
Poppée Dupuybel s’était amusée du combat de la bonne pour maintenir les malles fermées. Elle se disait qu’elle n’y parviendrait jamais en dépit de sa détermination. Mais à présent que les bagages s’entassaient dans le vestibule, aux côtés de vêtements protégés de housses, la fillette prenait conscience de la douloureuse réalité. Son visage aux rondeurs enfantines encadré de fins cheveux blonds qui volaient au moindre souffle, se tourna vers la rue coincée entre le boulevard de Javel et la commune d’Issy pour échapper au désolant spectacle du départ annoncé. Bientôt les souvenirs se transformeraient en regrets, elle s’y résignait déjà, comme si son intuition avait depuis longtemps tout deviné. Elle avait enfilé son mantelet et enroulé son châle autour de son cou, emplie d’une tristesse qui ne la lâchait pas. Dehors, les arbres pleuraient leurs feuilles, un fiacre suivi d’un omnibus à trois chevaux circulait sous un ciel gris. Sous peu, la clarté du lustre Directoire s’éteindrait avec la vie parisienne, pour endosser une existence au fin fond des campagnes. Fini les plaisirs du cirque Napoléon et ses représentations spectaculaires de trapèze volant, fini l’attraction du grand ballon dans le jardin des Tuileries ! Seul Paris promettait ce genre de plaisir.
Que faire sinon se soumettre à l’autorité parentale ? Quelques jours auparavant, Hortense Dupuybel, sa mère, l’avait prise à part dans sa chambre pour lui expliquer une nouvelle fois la raison de ce déménagement à Niort, une ville qu’ils mettraient trois jours à atteindre en diligence, une remarque qui eut l’air d’amuser Poppée.
— Tu ne comprends donc pas que tout cela est sérieux ! Ton père est envoyé en mission pour construire des canaux dans le Marais poitevin…
Hortense avait pointé du doigt la région sur une carte, croyant bon de crédibiliser ses dires. Cette indication n’évoquait pas grand-chose aux yeux de Poppée et les explications de sa mère se perdirent dans des sables mouvants. En vertu de quelle noble mission son père voulait-il s’en aller braver des épreuves dans le Marais poitevin, alors qu’à Paris soufflait un vent de liberté encourageant les talents des ingénieurs de demain ? L’ingénieur des ponts et chaussées Dupuybel avait toutes les aptitudes requises pour évoluer dans cet environnement. Aux magnifiques passages couverts conçus sous Louis-Philippe s’associaient les transformations lancées par le baron Haussmann, décidé à faire de Paris la plus belle ville du monde. La voirie se rénovait, de magnifiques édifices sortaient de terre, les promoteurs de tous crins s’arrachaient les parcelles, des industries s’implantaient dans les quartiers en pleine expansion. Pourquoi Crespin Dupuybel n’était-il pas concerné par ce grand chamboulement ?
Le pater familias ne voyait probablement pas les choses du même œil. Pour l’heure, il tirait voracement sur sa pipe, assis dans un fauteuil Voltaire, la moustache lustrée sur un visage large aux mâchoires puissantes. L’œil reflétant le contentement, il avait laissé tomber son monocle sur son gilet, La Gazette de France repliée sur ses genoux. Sa courte redingote de voyage un peu trop cintrée laissait deviner sa musculature. Il ressemblait à un guerrier prêt à partir à l’assaut. Rongé d’ambition, l’ingénieur à l’âme de pionnier repassait dans son esprit ses riants projets de conquête, lui qui avait multiplié les repérages au cœur de la nature vierge du Poitou, terre de ses lointains ancêtres. Là-bas, il allait avoir sous sa seule responsabilité des bataillons d’ouvriers afin de mener à bien un chantier historique. Ses idées d’avant-garde défrayeraient la chronique et ce, grâce à la confiance que lui avait accordée le ministère des Travaux publics. Cette mission marquerait un tournant décisif dans l’histoire des marais !
En dépit de l’épidémie de choléra dont Niort avait peiné à se relever et dont les effets pesaient encore sur l’activité de l’hospice, la ville s’éveillait à la révolution industrielle grâce à son fer de lance, le ponçage des peaux, suivant une technique que l’industriel Thomas-Jean Main avait ramenée d’Angleterre. La chamoiserie niortaise, couronnée lors de l’Exposition universelle de 1851, engrangeait d’importantes commandes à l’exportation, et l’ingénieur Dupuybel y reconnaissait des gages de progrès. Le maire se révélait lui aussi un visionnaire. Ingénieur polytechnicien, excellent administrateur, il accueillait avec enthousiasme le projet d’aménagement du bassin de la Sèvre Niortaise. Les deux scientifiques, indiscutablement sur la même longueur d’onde, étaient considérés comme les hommes de la situation. Crespin avait, au fil de ses missions de prospection, cerné les enjeux économiques. Bientôt, la compagnie concessionnaire des chemins de fer de la ligne Orléans-Bordeaux allait poursuivre son tracé jusqu’à la ville de Niort, et parmi les édiles, on se demandait jusqu’à quel point le bras long de Crespin Dupuybel n’avait pas favorisé cette mesure.
Marianne Fort, la gouvernante de Poppée, en robe foncée sur des bas de laine noire, quelque peu raide et guindée, s’affairait pour les derniers préparatifs sans manifester le moindre sentiment, contrairement à Hortense Dupuybel qui, bien que peu encline au changement, rêvait de voir du pays. Cette brune au teint pâle et délicat, qui n’avait jamais posé les pieds plus loin que Rueil-Malmaison, se ralliait toujours aux décisions de son époux. Elle envisageait ce voyage comme un départ en villégiature et sa fille lui en aurait presque voulu de son frémissement de joie tandis qu’elle faisait virevolter les reflets de sa jupe en taffetas sur ses bottines de cuir, ajustant de sa main gantée sa cape couleur griotte sur son corsage orné d’un jabot sur lequel était épinglée sa plus belle broche sertie de perles. De sa bouche purpurine s’échappait un flot ininterrompu d’adjectifs vantant le charme pittoresque de la campagne ainsi que de la villa dans un quartier rénové de la ville de Niort où ils emménageraient sous peu, précisément ce que la fillette redoutait.
La berline les cueillit à sept heures précises. L’habitacle plutôt étroit dégageait une odeur de cuir encaustiqué et de tabac froid. Le confort tenait à la moelleuse banquette où les quatre passagers se tassèrent sur les coussinets. L’équipage s’ébranla, un peu affaissé par le chargement. Le cocher, en redingote à collet, bottes et culottes de peau, arborait un chapeau haut de forme en drap bleu. Bientôt, il stimula ses percherons dans les rues encombrées de la capitale dans le vacarme produit par la plainte des essieux des roues, la cadence des sabots et le claquement du fouet.
Les travaux d’embellissement de Paris étaient partout. Ils présentaient aussi des avantages purement stratégiques selon Crespin, qui ne manquait pas de souligner que la largeur des nouvelles avenues rendrait impossible l’érection de barricades. Des coups de pioche résonnaient de jour comme de nuit, des géomètres étaient grimpés sur des poteaux afin de réaliser les projets de planification urbaine. Le bouillon, servi pour une somme modique dans les restaurants populaires d’un genre nouveau auquel il avait donné son nom, était l’aliment de base de l’armée de bras venus des campagnes pour mener à bien ces travaux pharaoniques et notamment la réalisation du réseau de canalisation qui permettrait l’approvisionnement en eau de Paris.
— Vous verrez que d’ici à quelque temps, nous ne reconnaîtrons plus rien ! certifia Crespin à Hortense qui renonça vite à faire glisser la petite fenêtre de la berline, tant le ciel devenait menaçant.
— On ne peut guère s’en plaindre, Paris souffre de ses vieux quartiers insalubres et confinés…, crut-elle bon de déclarer, en pensant aux fossés remplis des eaux d’égout qui, dès les premières chaleurs, engendraient des nuées de moustiques.
Et la pluie battante fit écho à ces considérations dès qu’ils eurent quitté la ville.
— Bah ! Ces averses feront au moins le bonheur du décrotteur qui prend cinq sous pour ôter la boue des chaussures, plaisanta Crespin tandis que le cocher s’enfouissait sous sa cape, déjà torturé par les bourrasques.
Les malles tressautaient sur les routes chaotiques et monotones, et chacun espérait que ces intempéries feraient fuir les détrousseurs de grand chemin. On y songeait sans oser se l’avouer.
À une intersection, la voiture bifurqua dans un sentier criblé de nids-de-poule à tel point que Crespin renonça à sa lecture. Quant à Hortense, elle réprima un haut-le-cœur. Tant et si bien que l’arrêt dans un relais de poste pour remplacer les pauvres percherons haletants fit le bonheur de tous. Le ciel était redevenu clément au moment où les passagers se dégourdissaient les jambes avant d’entrer dans l’établissement pour prendre une rapide collation. Poppée s’enthousiasma devant un arc-en-ciel pendant que les palefreniers harnachaient les chevaux de remplacement.
Puis la berline repartit en longeant des tronçons ferroviaires au-delà de Chartres. Le joli spectacle des ailes des moulins à vent de la Beauce où les paysans faisaient broyer leurs grains de blé en farine procura un surcroît d’excitation chez la fillette qui n’en avait jamais vu. Hortense entonna à mi-voix le refrain d’une comptine que Crespin et Marianne reprirent en chœur. Dans les bourgades encombrées par des déballages forains de bimbeloteries, de chapeaux, les paysans suivaient des yeux le véhicule tandis qu’il s’éloignait vers la plaine monotone sur la route poussiéreuse bordée de saules et de peupliers. Les champs envahis par des corneilles, où pointait de-ci de-là la silhouette longiligne d’un clocher, attachaient Poppée à sa contemplation. Dans les sous-bois son œil guettait les chevreuils et les sangliers, Marianne lui ayant assuré qu’ils en étaient peuplés.
La torpeur digestive envahit bientôt l’esprit des passagers, la mélodie entonnée par Hortense s’émoussa, puis la brume vespérale se mit à courir au fond des champs au point que le cocher dut allumer les lanternes. À la nuit tombée, la voiture franchit un porche colombier couronné d’un lanternon ouvrant sur la cour d’une auberge où stationnaient toutes sortes d’engins hippomobiles. Les voyageurs saisis par le vent du nord au sortir de la berline n’aspiraient qu’à se réchauffer, laissant au cocher le soin de détacher les chevaux fourbus.
Quand le chef de famille eut fait pivoter la porte de l’auberge sur ses gonds, l’ambiance survoltée dans laquelle les Dupuybel furent plongés faisait penser au fraternel coude à coude du Repas de noces de Brueghel l’Ancien. Représentants de la maréchaussée, religieux en soutane, vieillards édentés, marchands barbus et autres colporteurs moustachus, cheveux noués en catogan, la bouche luisante de vin, reprenaient des forces après l’inconfort des heures de route. Au fond de la pièce, un feu ardent brûlait dans la cheminée où l’on aurait pu rôtir un sanglier derrière les landiers en fer forgé. L’œil averti de Crespin détecta illico les poutres vermoulues et le plancher douteux – le genre d’établissement qui risquait de flamber comme du petit bois en cas de grand vent –, mais il garda ses réflexions pour lui afin d’éviter d’alarmer ses proches. Le voyage avait généré son lot de fatigue et il mesurait l’impatience de sa fille à se mettre à table, toute focalisée qu’elle était sur le chaudron de soupe suspendu à la crémaillère.
La stature de Crespin Dupuybel en imposait, à l’image de l’autorité qui émanait de ses manières. Sa voix de basse rendait justice à sa forte constitution, ce qui, à défaut de sympathie, lui valait du respect. Fort de cet atout, il obtint gain de cause auprès de l’aubergiste pour l’attribution à l’étage des meilleures chambres dont la famille prit sans délai possession avant de descendre pour se restaurer.
Sans se faire prier, les Dupuybel s’assirent sous les solives du plafond où pendaient lard et saucisses baignés de vapeurs de vin aigre. Les lèvres pincées d’Hortense trahissant son dégoût ne manquèrent pas de faire sourire Marianne qui l’observait en coin.
— Il faut se mettre au diapason ! décréta Crespin peu à son aise sur le banc rustique tandis que la serveuse activait devant lui sa grosse louche de bois dans un brouet issu du chaudron.
La remarque ne fit protester personne d’autant plus que la nourriture mijotée à petit feu leur fit revisiter leur jugement. L’ingénieur, qui avait déjà fréquenté bien des auberges villageoises, s’estima bien loti dans cet établissement qui ne payait pas de mine.
Après que le patron eut servi l’alcool fort, la chaleur était montée aux visages. Les langues se déliaient avec fanfaronnade sur le thème de l’injustice. Une voix clamait une citation de Victor Hugo : « L’échafaud est le symbole d’une société qui tue ceux qu’elle n’est pas parvenue à éduquer. » Des réactions approbatrices enchaînaient sur les inégalités sociales, passant bientôt le relais à des anecdotes relatant les exploits des pilleurs de diligences qui défrayaient la chronique. Le chef de famille, qui excellait dans l’art de s’éclipser sur une pirouette, donna discrètement le signal à Hortense qui simula un léger vertige. Les Dupuybel saluèrent la compagnie histoire de ménager leurs forces, un long voyage les attendait le lendemain.
OceanofPDF.com