Les fantômes de Marianne
Chapitre 3
Crespin Dupuybel appartenait à la catégorie de ces hommes chanceux qui mettent leur énergie au service de leurs convictions. Coiffé de son haut-de-forme, il paraissait sans âge. Les basques de sa redingote noire garnie de deux rangées de boutons ondulaient au rythme de ses pas décidés. Son énorme sacoche ne semblait guère lui peser. La vie l’avait gâté. Un beau mariage, une carrière brillante couronnée par ce poste d’ingénieur en chef à Niort. La mission était à la hauteur de ses ambitions : le programme d’aménagement de la Sèvre Niortaise était un chantier d’envergure qui figurerait en bonne place dans les réalisations du Second Empire.
Les travaux étaient financés pour un tiers par l’État et pour deux tiers par la ville de Niort car ils comportaient un important volet urbain, avec des enjeux importants en matière d’esthétique et d’hygiène, ce qui ne s’avérait pas une mince affaire dans une ville comme Niort. Dupuybel se réjouissait de « faire modestement son petit baron Haussmann ». Aérer, assainir, raser les « verrues » pour « mettre tout ça à niveau » ! Percer ici, dégager là…
Muni d’un épais dossier contenant rapports, plans, calculs, notes, il se présenta dans la salle des séances de la préfecture où l’attendait une délégation réunissant des édiles niortais et des représentants des sociétés des marais desséchés et mouillés, regroupant de nombreux propriétaires. La simplicité de ses manières lui avait déjà permis de nouer des relations de confiance avec la population locale au cours de ses voyages d’études préalables. Il serra des poignes puissantes à l’égal de la sienne. Sa cordialité ne l’empêchait pas d’inspirer un brin de crainte révérencieuse, scruté qu’il était comme le commis des idées impériales, venu ouvrir la voie à une mutation économique aux conséquences favorables pour les uns, néfastes pour les autres. Dans le silence de la salle, on aurait pu entendre une mouche voler…
— Bienvenue à Niort ! Nous sommes très désireux de vous apporter notre concours afin de vous aider à mettre à exécution vos plans en vue notamment du dévasement de la Sèvre Niortaise, amorça Eugène Delassus, conseiller en charge de l’urbanisme. Je ne vous cache pas que nous sommes très préoccupés par la situation. Ponts, moulins, chaussées dans le marais ont été emportés par les crues successives, seuls les peupliers et frênes têtards lèvent encore la tête. Nous nous réjouissons que l’inadaptation des dispositifs actuels ait été prise en considération par le gouvernement.
— Nous vaincrons, je m’y engage, et nous le ferons en collaboration avec les syndicats des marais. Nous allons curer, multiplier écluses et barrages, créer des levées, des chemins de halage, aménager des fossés, des conches, des rigoles qui sillonneront la contrée afin de mener à bien l’assèchement du bassin ! déclara sans préambule d’une voix forte Dupuybel.
— Vous alors ! fit le chargé de l’urbanisme en frottant sa barbe rêche, pour qui ce déferlement d’annonces allait trop vite.
— Je planche là-dessus depuis des mois. Nous allons élargir la Sèvre Niortaise entre Coulon et le canal du nouveau Béjou. Nous allons réhabiliter le port de la ville avec une écluse au niveau du moulin à eau de Comporté, avant de déplacer celui-ci en aval de son site. Les conducteurs de travaux seront choisis exclusivement en vertu de leurs compétences. Les équipes d’ouvriers seront recrutées localement, ne vous inquiétez pas. Quant aux éclusiers et barragistes qui seront progressivement embauchés, ils seront, bien sûr, formés aux manœuvres à accomplir en cas de crue et de décrue.
Une main se leva.
— Comment envisagez-vous la régulation du régime des eaux dans chaque bief ?
— Grâce aux pluviomètres mis en place, nous aurons des données permettant de déclencher la levée des barrages. Les postes d’observation pluviométrique sur le réseau hydraulique nous permettront de réguler les crues.
— Très bien ! Laissez-nous maintenant espérer que les intérêts de la navigation seront bien pris en compte et préservés, fit Delassus, un brin mal à l’aise, car il savait bien que l’on n’enfonçait pas sa pelle dans les usages locaux aussi facilement que dans du beurre.
— Des travaux d’amélioration du canal de la Vieille-Autise se feront au plus tôt entre l’Ouillette et le port de Niort, je m’y engage.
— Belles paroles, mais les sols des marais sont très instables, monsieur Dupuybel…, réagit un homme vêtu d’une blouse de toile épaisse, sans doute un représentant des maraîchins.
— À qui le dites-vous ! Je les ai fait sonder. Mais les terres tourbeuses et argilo-humifères sont très fertiles et ont un riche potentiel agricole, c’est là le point positif. Les aménagements poursuivront l’effort d’assèchement réalisé sous le Premier Empire, ce dont on ne peut que se féliciter…
— Il faut commencer par éradiquer les joncs et roseaux qui naissent de toutes parts ! s’exclama quelqu’un.
— Voyons-le à l’œuvre avec nos impôts…, marmonna une petite voix, comme une digue qui se serait rompue.
L’ingénieur en chef, tellement absorbé par son propos, ne remarqua rien. Il poursuivit :
— Quant aux bords de la Sèvre, les maisons exposées aux inondations, dont beaucoup, basses et obscures, sont insalubres et ont plus de deux cents ans, bénéficieront du plan de réhabilitation des quais dont les travaux ont déjà débuté. Les relogements feront l’objet d’un examen au cas par cas…
On comptait parmi l’assemblée plusieurs riverains anxieux qui rongeaient leur frein dans la crainte de se voir condamnés à l’expulsion. Aussi, afin de dissiper l’inquiétude de l’auditoire, un membre du syndic des marais mouillés crut bon de ramener le débat à la question agricole.
— L’assèchement fera de bonnes prairies. Le rapport annuel de un hectare cultivé est excellent : fèves, pois, melons et j’en passe. Après tout, le maraîchage sur les mottes, comme on appelle les terrains les plus hauts et à l’abri de l’inondation, donne d’excellents rendements depuis le Moyen Âge.
Crespin en profita pour détailler la cartographie future du marais desséché et du marais mouillé. L’assemblée sembla accepter ses explications qui donnaient une perspective claire à l’ensemble du projet.
— C’est ambitieux mais réalisable, assura Delassus, qui savait cependant que des questions de poids n’avaient pas encore été soulevées.
La première ne se fit pas attendre.
— La vie au marais et la qualité de la pêche ne risquent-elles pas d’y perdre ? Que diront l’écrevisse américaine et le brochet ?
Si l’intention ironique de Guénolé Saint-Algue, délégué des maraîchins assis au premier rang, déclencha l’hilarité de certains, il ouvrit la porte à un commentaire acerbe.
— Les restrictions vont donc pleuvoir, si je comprends bien. La marge de manœuvre des marais communaux est déjà de plus en plus faible. Sous peu, le progrès ne permettra plus la libre divagation des bestiaux. À la longue, il provoquera la disparition des travaux de vannerie indispensables aux pêcheries, il causera la faillite des cordiers du marais de Bessine, où croissent de beaux chanvres, qui fabriquent des longes pour attacher les bêtes sur les plates de transport. Quant aux bûcherons des marais, spécialisés dans l’abattage des peupliers, que deviendront-ils ?
— Cher monsieur, le jeu en vaut la chandelle ! La navigation sur la Sèvre Niortaise, utile aux trois départements arrosés par la rivière, joue un rôle majeur dans la vie économique. Je suis précisément missionné pour étudier les meilleures options.
— Si vous le voulez bien, mettez quelques nuances dans vos propos, ajouta Delassus en s’adressant au réfractaire. Votre discours obéit à une logique de refus qui s’éternise depuis des siècles. Les travaux ont été décidés en concertation avec toutes les parties prenantes et nous irons de l’avant. Ce projet est le bras de Dieu, affirma-t-il, un tantinet lyrique.
Dupuybel espérait avancer vite sans se voir mettre trop de bâtons dans les roues. Après la réunion où il avait eu réponse à tout, pressé d’investir son bureau installé dans une salle de l’ancien hôtel de ville, près d’un canal traversant la partie basse de Niort, il fut surpris par le souffle froid et humide du vent d’automne qui, bien qu’il charriât des odeurs putrides de chamoiserie, rendait le ciel lumineux.
Crespin eut à peine le temps de prendre ses aises au milieu de ses encriers, porte-plume et presse-papiers et de répartir plans et dossiers selon sa logique, qu’il reçut la visite des chefs d’équipes déjà constituées. Le plus hardi, Louis Vilevot, lui tendit un premier rapport d’inspection.
— Bien, l’analyse des prélèvements me confirme que les travaux de curage et de drainage peuvent débuter sans que le canal soit mis à sec. L’eau restera donc à son plein niveau pendant le dragage. Il est temps ! Sur les berges, des branches se sont accumulées, le niveau des sédiments est alarmant, les eaux sont boueuses…
— Vous pensez ! Les pluies torrentielles du mois dernier ont dû brasser la vase ! frémit Vilevot au souvenir du bouillon noirâtre extrait lors des premiers prélèvements.
— Le rejet des matières organiques des chamoiseries et autres tanneries du secteur a également sa part de responsabilité, dit Crespin. Contentons-nous de suivre les méthodes de curage établies par l’inspecteur des travaux de la ville de Paris qui ont abouti à de bons résultats.
— De Paris ! marmonna Vilevot, rêveur, dans sa moustache.
Dieu sait pourquoi, à cet instant, Crespin eut une pensée émue à l’égard des recherches en hydrostatique de Blaise Pascal, une réflexion qu’il garda pour lui.
— N’oubliez pas, Vilevot, la Sèvre Niortaise est notre épine dorsale. Le matériau ainsi prélevé servira à renforcer les digues. Je dois d’ailleurs retourner en repérage aux abords de Coulon, zone aux trois quarts inondée, de vrais entonnoirs argileux ! Vous m’y accompagnerez.
Vilevot n’eut pas d’autre solution que d’accepter, d’autant que jouer le bon disciple renforcerait sa position.
— Ah ça, il vaut mieux s’y aventurer à deux. Un jour, dans la boue, j’ai failli avaler mon bulletin de naissance ! Croyez-moi, vous n’êtes pas au bout de vos surprises, au milieu des lentilles d’eau et des ragondins qui affectionnent les canaux, vous verrez, ricana-t-il.
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