Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 4 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 4

 

Le vent dans sa course soulevait le bas de la pèlerine noire de Poppée, laissant apercevoir de la dentelle et du velours. Un coquet colifichet de toute jeune fille dansait sur sa poitrine. Sa petite main blottie dans celle de Marianne, elle cheminait d’un bon pas dans ses bottines de cuir souple le long du quai de la Regratterie, dans le bruit insolite que générait le traitement des peaux dans les nombreuses chamoiseries. Alternaient ateliers de fabrication – des bâtisses en moellons ou pierre de taille –, séchoirs aux toits en appentis en tuile creuse, et d’autres bâtiments industriels d’où émanaient des odeurs insistantes et difficiles à identifier. La rivière venait adoucir les perspectives et Poppée découvrait avec une pointe d’excitation ce décor qu’elle jugeait digne d’admiration. Elle lâchait volontiers la main de Marianne pour escalader de vieux escaliers, aller admirer le point de vue sur l’activité des ouvriers le long des berges. Elle finissait à tous les coups par conquérir l’approbation de sa gouvernante qui mesurait à quel point la fillette lui ressemblait quand elle cherchait à vaincre les barrières invisibles du monde. Cette légèreté la rendait attendrissante, comme si elle faisait feu de tout bois. Le bol d’air la rassérénait, l’atmosphère industrieuse la captivait, même si le contact avec la caste anonyme et obstinée des travailleurs en tablier de gros cuir et blouse de toile se limitait à l’échange de regards à la dérobée. De ce monde terne et rude des chamoiseries, aux opérations incompréhensibles, émanait une noblesse, un courage qui appartenaient dorénavant à son monde.

Il faut dire que les distractions à Niort étaient si rares qu’on aurait pu les compter sur les doigts d’une main. Les visites chez le pharmacien, rue Rabot, aux fins de se procurer du sirop de gomme, ou, rue Sainte-Marthe, chez un fabricant de chandelles, fournissaient de rares occasions de sortie en ville. En compagnie de sa mère, Poppée poussait aussi jusqu’à la place des Halles, chez Pouffond, où Hortense Dupuybel furetait parmi les assortiments de bonnets de coton, gants, foulards en soie ouvragée, castorine pour vêtements chauds et flanelle, cretonne, mousseline pour rideaux, là où les bourses bien garnies se prémunissaient contre le froid. Incessamment en quête d’un nouveau tissu assorti à son intérieur, Hortense aimait aussi s’y attarder dans le souci d’être vue et remarquée au bon endroit…

— C’est l’épouse de cet ingénieur en chef récemment installé à deux pas du quai de Cronstadt, entendait-on timidement dans son dos.

L’allusion rassurante amenait sur ses lèvres un sourire à peine esquissé empli d’orgueil. Parfois, la mère et la fille s’aventuraient rue des Trois-Coigneaux afin de se procurer du lait d’ânesse, fort réputé pour le bain, ou bien elles se hasardaient jusqu’à la maison Épron, passage du Commerce, renommée pour ses spécialités à l’angélique.

Un jour où de petits nuages se coursaient dans le ciel bleu, ce fut sous la coupe de Marianne qu’au bord de la rivière, Poppée s’approcha d’une manufacture de peaux à la fière allure, avec son moulin à foulon. Les arbres qui épaississaient l’atmosphère et les barques prêtes à descendre les allées d’eau jusqu’à Marans dans le marais desséché auraient pu bouleverser les esprits romantiques si le spectacle des ouvriers raclant des peaux de haut en bas sur des chevalets, certains avec des physiques de lutteurs de foire, n’avait donné une autre consistance à l’identité du lieu. Poppée pivota vers Marianne tandis que la brise ramenait ses cheveux sur son visage.

— Vous avez vu ça ? souffla-t-elle, incrédule, après avoir longuement suivi leur activité de ses yeux étonnés.

— Ne croyez pas qu’ils soient à la fête ! C’est un métier dur que d’assouplir des peaux en vue de confectionner des vestes, des baudriers ou des gants au ravissant piqué anglais.

Marianne s’assit sur un banc face à cet ensemble de verdure et de bâtiments en songeant au quotidien ingrat de la classe laborieuse. Son élève l’observa de ses grands yeux suppliants, incapable de rester en place, guettant son approbation.

— Je vous donne l’autorisation d’aller voir…

Poppée ne se le fit pas dire deux fois. Joyeuse de partir à l’aventure, elle dévala la pente en direction du moulin.

— Voyez-moi cette demoiselle venue se perdre ! l’interpella un jeune homme, les mains tenant deux seaux remplis des débris qu’il venait de déblayer au fond des auges du moulin à foulon.

Il déposa ses seaux, s’essuya les mains sur son tablier et s’avança au-devant de Poppée, précédé de son chien qui flairait déjà les bottines de la nouvelle venue. La fillette ne put s’empêcher de lui caresser le haut du crâne tandis que le garçon lui adressait son plus beau sourire.

— D’ordinaire, les visiteurs se signalent par le portail d’entrée et les cloches tintent, remarqua-t-il, tout en la jugeant inoffensive et sans prétention malgré son allure de petite fille modèle.

De plus près, Poppée décela sous la casquette à visière du jeune homme un regard vif, des moustaches blondes, un nez épaté, des traits qui ne permettaient pas de lui donner un âge précis. Il arborait de bons biceps et son air déterminé lui souffla un indice sur son rang au sein de l’entreprise. Elle retint son souffle, impressionnée, la bouche entrouverte de surprise, et lui dit la première chose qui lui vint à l’esprit.

— Voyez-vous cette femme assise sur le banc, tout là-haut ? Il s’agit de ma gouvernante. Elle aurait tendance à dire que ma curiosité est un vilain défaut, or je n’en crois pas un mot…

Il avait bien identifié ses manières, indicatives d’une position plus élevée dans la hiérarchie sociale que la sienne, mais la vivacité juvénile de la demoiselle l’amusa.

— Est-ce le moulin de mon père qui suscite votre intérêt ?

— En réalité, je n’en ai encore jamais vu un seul… Mis à part les maisons qui reçoivent les peaux brutes dans le quartier de la Regratterie, avec leurs bornes d’amarrage pour la livraison des paquets de peaux de mouton à façonner, je ne connais rien d’autre de la chamoiserie, dit-elle.

— Il n’y a rien de honteux à cela, mademoiselle… mademoiselle comment ?

— Poppée Dupuybel !

— Enchanté ! Mon nom est Tino Morsac. Je pourrais vous initier au travail de la chamoiserie, mais je présume que les histoires de bain de chaux pour débarrasser les peaux des impuretés, ou bien d’écharnage au chevalet, comme le pratiquent nos ouvriers, ne présentent rien de passionnant pour une jeune fille. Il faut que vous gardiez en mémoire que nous sculptons la matière pour offrir à nos clients la fleur de l’épiderme !

— La fleur de l’épiderme !

Une expression bien plus romantique que ne le laissaient présumer les odeurs nauséabondes associées aux quais.

Tino eut un sourire indulgent. Il existait tant de choses que l’on n’expliquait pas à l’aide des mots.

— Mais il ne suffit pas de fabriquer le cuir, encore faut-il vendre sa production, dit le garçon.

Poppée devina que son tête-à-tête avec la rivière participait au succès de ses affaires.

— L’acheminement des peaux dans les marais jusqu’au marché de Marans est la clé de notre activité. Tant que l’on n’a pas traîné ses guêtres en plate, on ne peut pas comprendre ce que cela signifie ! assura-t-il sur le ton d’une évidence absolue.

Poppée ne baissa pas le regard. Par-delà l’autre berge de la rivière, le troublant mystère des enfilades d’arbres masquant les eaux faisait naître une émotion grisante au parfum d’interdit et de liberté. Les plates, comme disait Tino, étaient des barques plates et carrées aux bouts noircis de goudron. On apercevait au loin des roseaux qui se plaisaient dans les eaux saumâtres. Elle n’avait rien vu d’équivalent à la beauté de ces brumes flottantes, à part peut-être au Louvre dans les paysages peints par Rubens.

Les ouvriers en pause semblaient se gaver du spectacle des jeunes gens en conversation. Elle buta sur des regards moqueurs prêts à la tourner en ridicule, mais elle ne s’en offusqua pas.

— Poppée ! Il est temps de rentrer maintenant ! s’écria une voix acerbe dans son dos qui ne se donna pas le mal de saluer Tino.

La fillette pivota sur ses talons pour se trouver nez à nez avec Marianne qu’elle n’avait pas entendue approcher. Engoncée dans sa pèlerine comme dans une armure, sa gouvernante fixait sur elle son expression têtue et glacée, signifiant Vous n’allez pas vous commettre avec ces gens-là, du sexe opposé de surcroît…

Si Poppée avait oublié jusqu’à quel point la respectabilité comptait, Marianne lui en fournit aussitôt la preuve sur un ton de reproche.

— Ma pauvre petite ! Vous abusez un peu trop facilement de votre liberté !

La jeune fille tomba des nues devant ces mots qui sonnaient comme une sentence. Submergée de honte, c’est à peine si elle put s’adresser à Tino.

— J’ai été ravie de faire votre connaissance mais je dois partir !

— Au revoir mademoiselle, dit le garçon, un peu surpris par la réaction pincée de la gouvernante qui couvait son élève d’un œil sévère.

Elles repartirent sous l’escorte du chien de la chamoiserie et demeurèrent silencieuses sur le trajet de retour jusqu’au quai de Cronstadt. Poppée était à la fois furieuse et troublée devant l’attitude contradictoire de Marianne qu’elle ne savait comment interpréter, mais elle se garda d’ouvrir les hostilités.

Les jours suivants, la routine de l’instruction religieuse et des leçons apprises par cœur reprit ses droits. L’irréprochable Poppée, impeccable avec son col de dentelle sur sa robe de velours bleu foncé, donnait le change en lisant à haute voix des ouvrages à l’usage de l’éducation des jeunes filles. Elle n’était pas paresseuse, mais elle cédait volontiers aux sirènes de sa curiosité en tournant la tête d’un côté ou de l’autre par la fenêtre pour assister au spectacle de la rue dès que Marianne avait le dos tourné. Elle avait repéré une gamine qui passait presque chaque soir à la même heure, le cheveu miteux, les vêtements loqueteux. Sa présence l’intriguait dans ce quartier où, à cette heure avancée, le va-et-vient se limitait à quelques hommes en redingote, un brigadier à bicorne ou encore un porteur à bretelles transportant ses seaux au bout d’un balancier et que le froid du soir d’automne pressait. Dès qu’elle entendait le retour du pas guerrier de Marianne, Poppée filait à son pupitre et se composait un visage de circonstance, pétrifiée sur sa chaise pour tromper l’ennemi.

Il tenait à cœur à Marianne de respecter sa promesse vis-à-vis des Dupuybel, eux qui répétaient à l’envi qu’ils avaient placé en elle toute leur confiance en vue de l’éducation de leur fille unique. Marianne prenait les angoisses des parents au sérieux, considérant que le monde extérieur représentait un danger pour une demoiselle. Animal à sang froid, elle avait une haute opinion de sa mission, ce qui la conduisait à se montrer hautaine à l’égard de ceux qui exerçaient des tâches qu’elle jugeait subalternes.

Mélusine en faisait les frais, qui devait subir des remarques désobligeantes ou sarcastiques du genre :

— Qu’est-ce que les anges ont bien pu chuchoter à vos parents pour qu’ils vous affublent du prénom d’une fée tombée sous le joug d’une malédiction ?

— Mélusine, ne l’écoutez pas, mon petit ! s’était alarmée Hortense qui avait surpris cette saillie.

Son employée de maison n’était pas responsable de son allure solide et de sa pilosité développée, aux antipodes de la fée pleine de grâce qui, selon la légende, aurait construit la ville voisine de Lusignan, lui donnant son nom, mater Lusina ayant donné Mélusine.

Vexée, la servante avait piqué un fard puis laissé couler en haussant les épaules.

— Montez-moi des couvertures ainsi qu’un chandelier ! lui ordonna Marianne dans un sourire en biais, mais l’autre garda son regard étréci de vigilance. La réciproque du mépris était flagrante.

Il fallait bien qu’elles se supportent dans cette promiscuité, d’autant plus que Mélusine Gaumont avait de bonnes raisons de plaire à Hortense. D’abord parce que ses services avaient été recommandés à l’ingénieur en chef par un édile du cru que personne ne se serait avisé de contrarier. Qui plus est, la domestique se pliait aux caprices d’Hortense à la manière d’une bonne pâte à modeler que l’on ferait rouler entre ses mains. Mme Dupuybel en profitait abondamment, et ce, après avoir mis au point quelques principes fondamentaux afin que l’ordre et la propreté régnassent dans cette maison. Elle lui avait signalé gentiment son intolérance aux odeurs corporelles, lui avait expliqué un procédé pour éradiquer la puanteur de fumier qu’elle ramenait de la ferme. Mélusine ne s’était pas offusquée de cette initiation aux pratiques de l’hygiène, au contraire. Elle faisait preuve d’une volonté farouche pour prouver qu’elle était à la hauteur. Ainsi avait-elle découvert les ablutions et la lotion accompagnée d’une friction dans un baquet en fer-blanc. Hortense, très portée sur la délicatesse des parfums de fleur, avait repris à son compte cette citation de Victor Hugo : « chaque odeur rattache à une perfection ». À Paris, la présence des bouquetières sur les quais, chargées de giroflées et de résédas, avait stimulé ses sens dès son plus jeune âge. Elle imposait donc ses usages à son employée de maison, qui s’était résignée de son côté à se plier aux us et coutume du foyer Dupuybel.

L’intimité des dames plongeait parfois la petite paysanne dans l’extase. Comment leur corps acceptait-il de s’emprisonner dans la cage métallique des crinolines ? Les corsets à baleines… il y avait là tant de frissons contenus que Mélusine en était troublée et confuse, bien qu’elle n’eût pas la moindre idée de la douleur de la compression endurée par madame Hortense pour plaire à son Crespin !

Hortense Dupuybel appartenait à ce genre de femme qui s’évertue à rendre le quotidien de chacun plus agréable. Émancipée des tâches subalternes, elle connaissait le sort enviable des femmes que la situation confortable d’un mari aimant met à l’abri du besoin. Dans La Gazette des femmes, elle puisait des idées de broderie ou de décoration bonnes à lui procurer de petites joies. La sagesse de la morale chrétienne définissait ses actions, l’attente demeurait une seconde nature et elle adorait envelopper sa fille de ce genre de précepte : « La prudence est comme l’œil de toutes les vertus. »

Pourtant, depuis leur installation à Niort, son esprit semblait se détacher de ses activités habituelles et elle ne se revigorait guère qu’en déchiffrant de vieilles partitions qu’elle jouait au piano, malgré certaines touches mal accordées rendant un son aigrelet. Entre Crespin, qui n’avait en bouche que le curage des fossés et des canaux, et une Marianne si cultivée qu’elle ne laissait aucune place aux paroles futiles pourtant aussi réconfortantes qu’un sourire, elle essayait d’éviter de se laisser aller à des spéculations sur l’évolution de leur vie à Niort. La personnalité de la gouvernante de Poppée restait une énigme… Elle se demandait par quels moyens cette descendante d’un fermier général exécuté sous la Terreur avait pu cultiver un esprit aussi délié allié à une telle force de caractère. De ce qu’elle en savait, après le déclin des affaires familiales, Marianne avait abandonné sa dot au profit de sa sœur et s’était tournée vers le préceptorat dans le dessein de gagner sa vie.

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