Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 9 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 9

 

Le périple reprit de plus belle. Pendant que les filles digéraient tranquillement, Tino maniait la pigouille, imperturbable, comme le dépositaire des secrets de ce dédale liquide, s’engageant à tous les coups vers le bon chenal, même si, parfois, la barque, poussée par le courant, se déportait un peu. Leur embarcation se mêla bientôt à bon nombre d’autres plates de huit à douze pieds, chargées de lin, de bois, de chanvre, de bestiaux, convergeant vers la jonction des eaux du canal avec celles de la marée. Les remous de l’eau représentaient un danger certain pour les petites embarcations dans cette confluence baptisée Gouffre. Une écluse permettait de réguler la hauteur des eaux.

— Ainsi, la crue se retire plus promptement, expliqua Tino qui devinait l’attente interminable qu’il leur faudrait endurer avant que les vannes ne se lèvent.

L’embarcation s’engagea sur un petit canal vers Marans. Tino demeurait silencieux, accaparé par ses projets de négoce. Le tracé du cours d’eau devint plus sinueux, sous l’escorte des alouettes de mer et de leurs cris d’effroi. La plate se mêla bientôt à celles des cabaniers chargés de légumes et de grains, au risque de les heurter en rasant les bords du canal.

La brise de mer se fit sentir en abordant les quais de Marans encombrés de marchandises et emplis de bruits discordants. Une hâte fiévreuse pareille à celle d’une ruche avant l’envol de l’essaim les arracha tout net à la torpeur du voyage. Une foule de bateliers et marins, de marchands coiffés de chapeaux à large bord, de badauds agglutinés autour des déchargements, parmi les attelages de baudets au port orgueilleux, traduisaient l’importance du marché. Le négoce s’était emparé de la bourgade de Marans tout entière. Poulets et canards voisinaient sur les étals avec des mottes de beurre et des petits fromages. On proposait de la moule de Charron, de l’huître apportée par les boucholeurs, on exposait des viviers en osier, spécialité des vanniers de l’île d’Elle.

Loin de ses repères, Poppée ne se sentait plus aussi forte, craignant ce tumulte qu’elle avait néanmoins désiré connaître. La rue Gambetta était noire de monde, des vignerons du Poitou, venus se procurer de l’osier pour lier leurs sarments, s’interpellaient en patois devant le fameux restaurant Le Chapeau rouge au portail peint en bleu. Les paysannes coiffées de cabanières, la coiffe traditionnelle du pays, proposaient des mojettes sous l’œil des colporteurs venus transmettre les nouvelles imprimées.

Non loin de là, les bacs râteaux luttaient contre l’envasement du port. On désengorgeait l’embouchure de la Sèvre en transportant le surplus de vase à la mer. L’inlassable combat se poursuivait depuis la nuit des temps.

Au milieu de ce capharnaüm retentissant d’une langue incompréhensible, Poppée ne reconnaissait plus l’attitude de ses amis, Tino et Lili. Après avoir trottiné tels des rats affairés, un peu comme les mulots dont on disait dans les marais que la marche était redoutable car ils rongeaient tout sur leur passage, ils avaient déployé leurs marchandises. Attendu par des clients impatients, le garçon faisait valoir ses peaux souples et bien imperméabilisées, offrant une bonne protection contre le froid, le tout moyennant un prix imbattable. Lili les dépliait dans un cérémonial de prestidigitateur bien rodé, prête à anticiper les explications de Tino pour mieux attirer les acheteurs. Les manières de bateleur de ce dernier illusionnaient la foule, persuadée de se ruer sur de bonnes affaires, si bien que les mains inspectaient à peine la marchandise avant de trancher. Quoiqu’en retrait, Poppée, avec son allure de Madone éthérée en velours et dentelles, s’attirait des œillades moqueuses. La voix de sa gouvernante surgit en elle comme venue du fin fond de ses pensées. Ce n’est guère un lieu fréquentable pour une jeune fille de votre rang. Vous faites une cible idéale pour les détrousseurs de bourse !

Quand la nuit brumeuse et humide fut tombée, Lili et Tino étaient si satisfaits de leurs fructueuses affaires qu’ils se régalèrent tous trois d’une chaudrée au vin rouge, accompagnée d’une salade de pissenlits, auprès d’une belle bûche flambant dans la cheminée d’une auberge bondée. Si la peur et l’inquiétude avaient étreint Poppée à plus d’une reprise sur le marché, la fatigue eut raison de ses dernières forces. La jeune fille s’endormit tout habillée dans une chambre sans confort à l’odeur prégnante de vieille boiserie.

À l’aube, le visage encore ratatiné de sommeil, les trois complices regagnèrent parmi les ombres de la nuit la berge silencieuse, où la plate de Tino était arrimée. La vie émergeait tout juste des rêves lorsque le garçon détacha l’embarcation qui tangua avec de légers clapotis. Un chien à l’oreille basse reniflait les odeurs tombées sous sa truffe tandis que son maître préparait ses filets de pêche, s’apprêtant à partir du côté de l’anse de l’Aiguillon en ruminant que la pluie semblait sur le point d’arriver. Si le ciel ne s’était pas encore prononcé, il ne tarda pas à lui donner raison. De lourdes gouttes s’écrasèrent sur la surface de l’eau au moment où les passagères se hissaient dans la barque. Tino pesta. La plate en chêne s’éloigna doucement en direction des conches silencieuses du marais mouillé, portée par le léger courant. Seules les sarcelles et poules d’eau avaient cœur à jouer sous les feuillages. Les frênes têtards alignés le long des berges ressemblaient à des moignons, cernés de gros nuages, tels des buveurs de lumière. La pluie se mit à forcir et ils furent contraints d’accoster sur un îlot calcaire auprès d’une flottille de charrettes flottantes servant à circuler entre les villages. Dans un pré, l’angélique fleurissait de ses belles ombrelles blanches. Une maison de roseaux et sa grange à foin soutenue par des piliers de bois émergeaient à peine de la végétation. On y faisait habituellement sécher les fèves, mais pour l’heure, les passagers de la barque coururent s’y abriter alors que la pluie redoublait et que le vent s’était mis à siffler.

— Je connais bien les propriétaires, Louis et sa femme ! précisa Tino dont la chevelure gouttait sur ses épaules.

Deux petites chèvres surprises par la visite étaient venues au-devant d’eux dans cette grange remplie de jarres au grain rugueux.

— Louis est potier, il exploite de l’argile de belle qualité. À ses heures, il pêche également des anguilles avec des nasses en osier qu’il…

Mais Tino n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’ils virent surgir trois gendarmes, sanglés dans leur uniforme bleu.

— Seigneur Dieu, elle est bien là ! siffla le plus costaud en soulevant son bicorne, certain que la jeune fille correspondait au signalement qu’on leur avait fourni. Son sourire goguenard effraya Poppée, abasourdie, tandis que tous les yeux se braquaient sur elle.

— Mademoiselle Dupuybel, en tant que représentants de l’autorité, nous sommes chargés d’assurer votre sécurité et de vous raccompagner chez vos parents.

— Je n’ai subi aucun sévice, vous pouvez repartir sans crainte, je suis ici de mon plein gré sous l’escorte de M. Tino Morsac, honorable commerçant de Niort, protesta l’aventurière d’une voix qui ne tremblait pas.

— Veuillez nous suivre sans commentaire, intervint le collègue au visage impénétrable.

Poppée amorça un mouvement de fuite, mais elle fut vite rattrapée. Maîtrisée sans peine, elle ne put qu’obtempérer.

Dehors, l’averse tombait si dru qu’elle formait un brouillard compact lorsque la jeune fille disparut, convoyée par les trois gendarmes, laissant Lili et Tino désemparés.

Après un long silence empli de consternation, le chamoiseur lâcha ce constat :

— Ça devait arriver !

 

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