Les fantômes de Marianne
Chapitre 14
Deux printemps plus tard, alors que la ville s’embaumait d’une douce odeur fleurie, Marianne avait insisté pour qu’Hugo l’accompagnât dans la vieille ville. D’humeur un peu soupe au lait, il marchait d’un pas nonchalant. Son long manteau laissait entrevoir un cardigan droit. Devenu un beau jeune homme, il portait de fines pattes seyantes à son visage rond au regard sombre. Sa prestance, qu’il tenait de son père, ne passait pas inaperçue parmi les passants. Dans le spectacle mouvant des passagers descendus d’une diligence près de la porte de la Grosse-Horloge, Hugo aperçut une belle mulâtresse, vêtue d’une robe aux rayures blanches et vertes, la chevelure agrémentée d’une petite coiffe. Son profil se détacha dans l’ombre des tilleuls, la jeune femme s’affirma et cela fit dans la tête d’Hugo un fracas de tous les diables. Les gestes indolents de Vita, qu’il avait reconnue, lui faisaient penser à la grande Odalisque peinte par Ingres. Vita joignit les mains, ses grands yeux noirs braqués vers le ciel, elle échangea une chaleureuse accolade avec Marianne, si bien qu’Hugo se sentit exclu. Il dut se contenter d’un signe de tête gentiment esquissé. Lui qui n’avait encore jamais osé approcher les filles se sentit gauche, en retrait d’une conversation au débit aussi vif que mélodieux. Vita lui lançait des coups d’œil furtifs. La promesse de sa voix sensuelle qui ruisselait comme une source vive finit de le mettre dans tous ses états.
De ce jour, il ne parvint plus à chasser cet oiseau des îles de ses pensées. Il s’enflamma au point d’aller la guetter sous les arcades de la rue des Merciers où demeuraient les Moricourt. Mais il dut faire preuve d’une patience de dentellière pour qu’enfin elle poussât cette porte et qu’il se retrouvât face à face avec l’objet de son désir. Elle le fixa et lui rendit son sourire. Sa crinière de jais savamment domptée, elle s’avança vers lui de deux pas, l’œil amusé, sans manifester la moindre surprise. Cette réaction le laissa sans voix.
— J’aimerais bien savoir ce que vous avez derrière la tête, Hugo Delgrière ? minauda-t-elle d’un air aguicheur.
— Les règles ne sont-elles pas instituées pour être transgressées ? osa-t-il, les mains sur les hanches en feignant l’assurance.
— Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, vous êtes bien trop jeune pour moi, assura Vita, qui avait repéré son manège depuis longtemps.
Piqué à vif, il n’en montra rien.
— Ayant été reçu au concours d’admission de l’École des ponts et chaussées, je pars bientôt pour Paris. Vous pourriez m’accompagner, s’enhardit-il, une flamme dans le regard.
— Vous alors ! Vous n’y allez pas par quatre chemins, je vous connais à peine ! dit-elle en le repoussant comme il s’apprêtait à lui déposer un baiser furtif sur la joue. Ne soyez pas naïf, vous savez bien que nous n’appartenons pas au même monde. L’honneur, la moralité… Au mieux, je ne serai qu’une tocade dont vous vous lasserez, et vous vous attirerez les foudres de votre famille.
— Je sais ce que je veux, Vita. Ma proposition est le fruit d’une décision mûrement réfléchie.
Stupéfaite, la belle garda un silence embarrassé qu’elle fut pourtant la première à rompre :
— Quand partez-vous ?
— D’ici à quelques semaines, cela vous laisse encore un peu de temps pour réfléchir.
La gravité avec laquelle cette phrase avait été prononcée était si inattendue qu’elle faillit laisser choir le panier qu’elle tenait en main. Elle frémit d’un vague espoir, sans doute lié à la perspective d’un sort meilleur. Alors que de nombreux interdits pesaient sur les épaules des jeunes gens de province, Marianne lui avait décrit ce Paris où l’on pouvait s’immerger dans un tourbillon riche de tous les possibles. Un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Admettons que j’accepte, dit-elle en prenant un air dubitatif. Et ma couleur de peau, y avez-vous songé ? Vous serez la risée de tous !
Hugo rétorqua avec humeur :
— Paris n’est pas La Rochelle. La capitale de la France brasse des gens de toutes origines et ces préjugés sont là-bas depuis longtemps dépassés.
Vita se demanda ce que le jeune homme en savait vraiment mais fut touchée par l’optimisme et la sincérité de cet amoureux transi. Quant à Hugo, bien conscient d’avoir enfreint les règles en vigueur pour faire sa cour, il ferma les yeux. Si elle refusait de partir avec lui pour Paris, le monde s’arrêterait…
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