Les fantômes de Marianne
Chapitre 8
Hortense déployait temps et patience en futilités : ajuster une manchette de dentelle, choisir une broche pour retenir l’échancrure du décolleté de la robe qu’elle porterait au moment de recevoir l’épouse du préfet à l’heure du thé, des détails qui, selon elle, faisaient toute la différence. Un regard admiratif sur sa personne valait autant qu’une théorie brillamment exposée par Crespin. Les obligations qui allaient avec les fonctions de son époux lui donnaient l’occasion de se lancer de petits défis par forfanterie. Même si elle savait que les Dupuybel n’échappaient pas aux détestations mesquines à l’égard d’une famille fraîchement installée à la préfecture, attitude commune aux milieux repliés sur leur pré carré, elle n’en gardait pas moins la tête haute de telle sorte que son époux soit fier de l’avoir à son bras. Si à Paris l’on vivait au sein d’un agrégat de petites communes étrangères les unes aux autres, à Niort où tout se savait, on appartenait tous à la même société.
Lorsque approchait l’heure des dîners entre notables, elle débitait en rafale ses recommandations à Mélusine qui, ceinte de son tablier blanc, écoutait sagement et retenait tout. Autour d’une table dressée d’argenterie et de fleurs, cette jeune femme ni entêtée ni effrontée ne valait aux Dupuybel que des compliments. Peu à peu, avec ses initiatives, Hortense se taillait une place de choix dans la petite société des notables niortais. Ses impulsions décisives de bourgeoise parisienne, affable au point d’incarner la maîtresse de maison parfaite, faisaient l’objet de considération. On cherchait avidement à imiter le style de Mme Dupuybel, ses châles inspirés des créations de Charles Frédéric Worth devenu le fournisseur de l’impératrice Eugénie de Montijo, jusqu’à la crêpeline écrue qu’elle portait en fond de jupe. Sa façon d’alterner courtoisie britannique et apparente bonhomie lui valait moult admiratrices. L’intérieur de Mme Dupuybel, ses tics de langage, sa façon de rire incarnaient une liberté de ton, un art de vivre que chacune rêvait de s’approprier, secrètement désireuse de parfaire ses manières. Comme un rituel, les petits cadeaux pleuvaient, notamment de l’angélique confite, le comble du luxe en cette période de rareté du sucre raffiné. Et au fil des jours, le couple devint bientôt le point de mire de tout le gratin local.
Marianne Fort restait dubitative face à toutes ces apparences trompeuses et ces formules codées de l’ambition. Elle n’était pas du genre à multiplier les gages d’allégeance, se sentant mieux hors des frontières du salon, de préférence dans la bibliothèque auprès des vieux volumes de l’ingénieur en chef qui n’auraient intéressé que des bouquinistes. Quant à Poppée, elle vivait sous cloche ! Hormis le rempart des lectures à sa portée, elle boudait souvent, couvant son brin de vague à l’âme. Sa joie de vivre s’était étiolée, et l’ennui des jours à venir lui faisait horreur. Pourtant, les sensations de ses étonnantes rencontres à la chamoiserie déferlaient en elle, ouvrant une voie jusqu’alors inconnue. Elle se prit à guetter le passage de Lili derrière sa fenêtre. La douceur du printemps l’invitait à combler un vide, engageant son esprit à l’aventure. Un soir, elle la vit poindre à l’horizon avec ses allures de vagabonde dans son tablier rafistolé. Poppée, penchée à la rambarde du balcon dans une robe en velours prune aux manches surpiquées de ruban, lui fit de grands signes, vite éclipsés par un doigt posé sur ses lèvres stipulant la discrétion.
La maligne saisit d’instinct. Elle enchaîna quelques paroles dont la rythmique, à défaut du sens, fut immédiatement compréhensible de Poppée. Elle manifestait son empressement à l’inviter au bord de la rivière, ce qui provoqua chez la petite Dupuybel une furieuse envie de la suivre. Une sorte de fluide passait entre elles deux. Il allait sans dire que pour l’heure, cela ne dépassait pas les frontières du rêve. La tête baissée, Poppée se mit à reculer, entraînée à l’intérieur par une poigne énergique.
— Vous avez mieux à faire que de rêvasser à la fenêtre. Il y a urgence à vous réconcilier avec la grammaire, cingla Marianne en brandissant le médiocre résultat de la dernière dictée.
Soulagée que sa gouvernante n’ait rien remarqué, pas même sa respiration saccadée, Poppée la suivit gentiment jusqu’à la méridienne capitonnée de velours. Sur le guéridon aux pieds torsadés qui lui faisait face, les ancêtres prenaient la pose dans des cadres argentés, magnifiés pour l’éternité selon les premiers procédés photographiques. Elle leur envia leur sérénité si éloignée de la sienne… L’élève feignit de s’intéresser à la leçon mais elle sentait monter en elle une fièvre mêlée de cet espoir insensé de retrouver ses nouveaux amis. S’exposait-elle à des risques en les suivant dans le marais ? L’expérience lui eût fait comprendre que ce que l’on imagine ne correspond jamais à la réalité, mais son jeune âge la privait de cette considération. Tandis qu’elle demeurait perdue dans le cheminement de ses pensées, Marianne l’observait à la dérobée, toujours prête à lui venir en aide et à l’abreuver de bons conseils. Elle lui toucha l’épaule dans un geste d’apaisement, consciente de sa nervosité.
— Je sais que la vie réserve parfois des surprises dont on se passerait. Moi aussi j’ai eu votre âge ! Qu’est-ce donc qui vous tracasse ?
— Rien de particulier, je vous assure, s’obstina Poppée avec un sourire habilement à demi esquissé tant elle était suffisamment fine et bien élevée pour donner le change.
Au terme de ce jeu de dupes, elle bredouilla des mots au diapason des attentes de sa gouvernante. Puis, l’heure du dîner l’appela à la table familiale. Entre la poire et le fromage, son père évoqua sa marche dans les marais à coups d’anecdotes : l’eau atteignant la limite de ses bottes, les sillons gras de terre où s’enfonçait le soc des charrues, les huttes des maraîchins, la lutte d’un paysan pour convaincre une vache attachée à une corde de monter sur un bateau pour la changer de pâture, descriptions suffisamment frappantes pour que l’imagination de Poppée s’emballe davantage. Elle y associa le souvenir des mots de Tino et de Lili. Elle mettait le tout bout à bout. Les gens qu’ils évoquaient étaient pétris de terre et d’eau, cela la mettait dans un drôle d’émoi, sans doute cela réveillait-il des démons endormis ?
Le soir où la famille, qui devait être vue, se rendit à une fête de nuit donnée à la cale du port en présence de bateaux illuminés glissant sur la Sèvre Niortaise devant les quais pavoisés de lampions, Poppée eut le sentiment de sortir enfin de son quotidien immobile. Bouche bée devant les travailleurs de la peau, attachés aux traditions de leur métier et qui fêtaient la saint Jean-Baptiste dans la ville en liesse surmontée de ses deux flèches de Saint-André, elle aurait rêvé d’emboîter le pas des enfants brandissant la bannière de la corporation. Mais Hortense, excédée par cette ambiance électrique, ne la lâchait pas d’une semelle. La pression de ses doigts autour des siens redoublait à chaque mouvement de foule. Quant à Crespin Dupuybel, il serrait des mains tant qu’il pouvait en affichant un sourire de circonstance.
Malgré tout, Poppée recueillit les fruits de sa patience de fourmi. C’était la troisième fois qu’elle apercevait Lili porter son regard scrutateur en direction de sa fenêtre à l’heure où Marianne faisait sa sieste. L’occasion semblait trop belle pour ne pas sortir des rails. Par souci de discrétion, elle décrocha sa pèlerine de la patère de l’entrée sans se charger davantage. La peur la projetait dans un état second très excitant, elle se sentait prête à affronter le monde le pied ferme. Elle gagna la rue du Pont avec la sournoiserie d’une pluie transformée en neige. Elle se mit à courir, à s’ébattre au grand air, ce qu’elle n’avait que trop rarement fait dans sa jeune vie ! Le défilé des façades des maisons, de l’arche d’un pont, des murs décrépis recouverts de folles verdures, de la passerelle, du moulin du Milieu lui donna le vertige. Elle se mordit la lèvre inférieure, craignant de reconnaître le visage de son père parmi les messieurs en redingote qu’elle croisa, mais ce ne fut qu’une fausse alerte. Une ménagère se postait à sa porte pour jacasser avec un laboureur enchaîné à sa charrette à bras. Poppée accéléra encore et évita de justesse la collision avec un garde champêtre muni de son tambour. La perspective changea. Elle reconnut un lambeau de toit de la chamoiserie, un fouillis d’herbe et la barrière inclinée. Un petit escalier vermoulu la mena sur le bord de la rivière brunâtre, où elle découvrit une guérite abandonnée, sur laquelle retombaient les longues branches d’un saule pleureur. D’autres massifs s’entremêlaient dans des piailleries d’oiseaux et Poppée trouva le moyen d’accrocher le ruban retenant ses cheveux dans les rameaux argentés. Elle pesta tant qu’elle put et, tandis qu’elle se dépêtrait maladroitement, un sifflement moqueur l’interpella. Elle aperçut Lili dont elle remarqua les mains couvertes d’engelures.
— Bienvenue au royaume ! fit celle-ci en applaudissant, avant de l’entraîner dans ce qu’elle appelait son fief.
Poppée se laissa guider en direction des plates entourées de roseaux, où Tino avait entrepris des manœuvres acrobatiques pour entasser sa cargaison de peaux qu’il allait livrer au marché. Lili se hâta de prêter main-forte à son patron. Ce n’était pas rien de caler le chargement à côté des bâches destinées à protéger les marchandises en cas de gros temps et de la petite tente de couchage. Ils se consultèrent du regard et hochèrent la tête en signe d’approbation.
— À croire que tu as deviné que nous partons pour Marans ! sourit le jeune homme qui n’eut pas l’air surpris de l’arrivée de Poppée.
Et c’est très naturellement qu’il lança son invitation :
— Si mademoiselle veut bien se donner la peine de monter à bord, fit-il dans un salut.
Bien qu’un mélange de fascination et de crainte l’habitât, Poppée ne se fit pas prier. Elle se glissa sur la plate avec fluidité malgré le volume d’étoffes qui épaississait sa jupe de velours. L’embarcation se mit en mouvement au fil de soubresauts réguliers. Les eaux couvertes d’une pellicule de lentilles d’un vert enchanteur s’ouvraient, les branches enchevêtrées se tordaient sur leur passage tandis que chaque geste de Tino pour actionner la perche faisait jouer ses muscles sous sa peau. Quand bien même son torse tendu répétait l’effort, son souffle ne s’accélérait pas pour autant. Captivée par le bruissement de l’eau comme autant de baisers, l’espace d’un instant Poppée songea que sa gouvernante avait peut-être déjà donné l’alerte, puis elle rejeta cette pensée, préférant s’abandonner à son rêve, aspirée par les mystères du paysage. Le long du rivage, l’épais rideau d’arbres dont les racines macéraient dans l’eau visqueuse se confondait avec des résidus de roseaux échoués. Le paysage lui paraissait surgi d’un conte de Grimm, de ceux que Marianne lui avait lus. Flottaient les odeurs singulières de marécage. Lili pointa du doigt sur la rive le paysan au paletot maculé de boue qui encourageait ses bœufs au poitrail vigoureux, au bel œil de gazelle, au naseau ronflant, à maintenir la rectitude du tracé de la charrue dans son sillon de terre.
— Le blé, l’orge, le maïs sortiront de terre grâce au soutien de ces belles
parthenaises aux longues cornes, fit remarquer Tino qui expliqua qu’il 1
fallait utiliser le bateau à vaches pour déplacer d’un champ ou d’un pré à l’autre le matériel agricole ainsi que les troupeaux.
— La nature gagne trop de terrain ! commenta Lili tandis qu’ils arrivaient à la hauteur d’un maraîchin qui s’escrimait à couper les lianes toxiques du liseron autour des pieds de peupliers.
Avant qu’ils n’atteignent l’une des plus belles écluses de Niort, à Marans, toutes les pensées de Poppée sautaient comme des étincelles. Elle songeait aux religieux de Saint-Liguaire au temps où ils détenaient la garde et l’entretien de l’écluse, indispensable afin de contenir les eaux dans le port de Niort, informations qu’elle tenait de la bouche de son père. L’embarcation mit un bon moment pour la franchir, et même si la maison de l’éclusier et ses moulins ne manquaient pas de charme, Tino était déjà préoccupé par le passage de la suivante. Ce garçon demeurait du genre soucieux alors que les filles échangeaient sur leur passage des saluts avec toute une légion de jeunes pêcheurs à la ligne.
Lili annonça à Poppée qu’elle n’était pas au bout de ses surprises, ce qui se vérifia lorsque la plate se fut à nouveau enfoncée dans les marais. Le soleil dévoila des cressonnières, retraites privilégiées des anguilles selon Tino. Tandis que le poisson taquinait la pigouille du chamoiseur parti se perdre dans le réseau de canaux biscornus, la condition des anguilles devint objet de réflexion. Poppée apprit qu’elles parcouraient des milliers de kilomètres en descendant la Sèvre Niortaise jusqu’à la baie de l’Aiguillon, suivaient le Gulf Stream jusqu’à la mer des Sargasses. Avant de mourir, elles pondaient des larves, qui grâce à ce même Gulf Stream dérivaient vers l’Europe. Après avoir séjourné au bord des côtes, les larves transformées en civelles sillonnaient le cours des rivières jusqu’aux marais.
— On les déloge même au fond des puits quand les courants souterrains d’eau qu’elles suivent font résurgence après la pluie, assura Tino en riant. Ça t’en bouche un coin ?
Poppée, stupéfaite, roula des yeux comme des soucoupes.
Lili manifestait une énergie insensée. Elle se mit à onduler, la robe retroussée jusqu’au-dessus des genoux, disant que le paysage lui inspirait une danse, mais elle fut vite réprimandée par Tino qui lui intima de se tenir tranquille car elle menaçait l’équilibre de l’embarcation. Elle n’aimait guère l’immobilité forcée et elle joua les affligées en lui tournant le dos. Cette fantaisie débridée amusait Poppée, touchée par cette liberté d’expression, elle qui était habituée aux antiennes chagrines de son milieu.
— Il y a peu de fond ! observa la maligne Lili alors que l’embarcation contournait des bras morts obstrués par des alluvions ou des troncs d’arbre à demi enlisés dans la boue.
La présence d’un rat musqué au pelage brun-gris ne lui échappa pas. Elle fila un gentil coup de coude à Poppée qui n’aperçut qu’une masse sombre glisser dans les eaux. La petite Parisienne n’avait pas cette accoutumance des yeux qui rend apte à distinguer l’éclair.
Plus en aval, ils se retrouvèrent au milieu d’un damier lacustre moins endigué, sillonné de rigoles où des traînées de cheveux d’ange verdis s’éparpillaient dans les bras nonchalants des marais. Huttes et canaux se conjuguaient parmi une végétation exubérante due aux fréquentes inondations. À demi dissimulés parmi les hautes touffes de joncs, des enfants lançaient des saluts aux bateliers. On devinait un minuscule village derrière la vêture des saules. Poppée songea à Gargantua, le héros de Rabelais, qui n’aurait fait qu’une bouchée de tous ces arbres. Il fallait reconnaître que l’estomac de la jeune fille criait famine.
L’embarcation ne tarda pas à mettre le cap sur la rive et Tino manœuvra habilement afin d’immobiliser la plate pour l’attacher aux racines d’un saule à deux pas d’une auberge.
— Tu me diras des nouvelles de leur friture de carpes ! assura Lili la mine gourmande tandis qu’elle posait le pied sur la berge herbeuse.
Tino saisit la main de Poppée pour l’aider à descendre de l’embarcation qui tanguait un peu. Cette dernière s’avança sur la pointe des pieds, ses souliers s’enfonçaient dans la boue charriée par la rigole. Sa réticence à aller plus avant fut vite vaincue, alléchée qu’elle était par les effluves de cuisine. Dès qu’elle eut goûté la spécialité, elle se félicita de l’occasion qui lui était donnée de déguster ce poisson préparé au gros sel et fin persil.
— Tu as beaucoup de cran et tu n’es pas chichiteuse pour un sou. Je n’aurais pas imaginé qu’une fille de ton rang puisse aller à l’encontre des convenances et s’abaisser à fréquenter des gens comme nous ! osa Lili en la contemplant se régaler.
— J’ai agi d’instinct sans savoir où cela me mènerait. Mais le jeu n’est pas sans risques, répondit Poppée avec une grimace qui ressemblait à un sourire. Les bonnes manières sont parfois pesantes. Je ne peux que vous remercier de mettre un peu de piment dans ma vie.
— L’audace est un trait de caractère des esprits forts, affirma Tino. Si je comprends bien, tu as fugué !
— Euh… Oui, on ne peut appeler cela autrement, dit Poppée en se mordant l’intérieur des lèvres.
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