Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 6 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 6

 

 

Voilà trois mois qu’ils étaient installés à Niort et Marianne ressentait une fatigue irrépressible. Une langueur l’enveloppait telle une brume. Elle s’assoupissait tous les après-midi, comme si quelque chose en elle capitulait. Pendant ce temps, Hortense s’abandonnait à ses petites réunions en compagnie de ses convives, d’honnêtes épouses de notables de la ville qu’elle recevait à l’heure du thé. Poppée, quant à elle, connaissait l’intégrale des œuvres que jouait sa mère au piano, les notes lui parvenaient en sourdine depuis le séjour ainsi que le son des voix étouffées des invitées. Dans ces moments-là, la fillette avait l’impression que sa vie tombait dans un angle mort.

Sautant sur l’occasion que personne ne se souciait de son sort, elle fit le mur un bel après-midi de mars, retournant à la chamoiserie, comme un besoin de souffler un peu, loin de cette ambiance tristounette. Elle s’était tant refait le parcours mentalement qu’elle n’eut aucun mal à retrouver son chemin. La vision fugace des hommes travaillant sur les bords de la Sèvre Niortaise demeurait gravée dans sa mémoire, si bien que sur place, elle ne fut guère surprise par le bruit à réveiller un mort des pilons d’un atelier. Elle évita les cuves à macération, dont il était bien précisé de ne pas s’approcher en raison des risques de combustion de gaz inflammables et de la présence de l’acide utilisé en pelleterie. Elle longea deux hangars où séchaient des peaux écharnées et tendues ainsi que des auges remplies de paille. Elle évita d’énormes flaques laissées par les crues tardives, tandis que le soleil orientait ses flèches d’or sur une plate brunâtre entourée de mousse qui surnageait sur les eaux.

À contre-jour sur le miroitement vernissé des feuilles de nénuphar et le reflet sombre des branches frémissantes, elle aperçut Tino Morsac, le buste incliné sur l’une de ces plates de transport d’environ treize pieds, occupé à vérifier son étanchéité. Son corps se confondait avec les plantes ligneuses, les herbes et racines enchevêtrées. Alerté par une présence étrangère, son chien se mit à aboyer et le jeune homme leva les yeux en direction de Poppée. Derrière lui se tenait une petite fille que Mlle Dupuybel reconnut tout de suite comme étant l’indigente aux cheveux hirsutes qui passait le soir sous ses fenêtres. La fillette n’avait que la peau sur les os et de grandes mirettes qui lui mangeaient la face.

Instinctivement, Poppée se rapprocha de ces deux êtres mal fagotés, Tino pour les raisons du métier, vêtements de travail de grosse toile maculés de taches d’huile noirâtre, la fillette emmaillotée dans ses loques, mais qui, malgré son apparente pauvreté, se plaçait sans hésiter du côté des audacieuses. Son corps et sa tête semblaient ne jamais vouloir se mettre au repos. Une odeur musquée de tannerie imprégnée d’humidité piquait les narines, comme si elle s’infiltrait dans chaque pore de la peau.

— Je m’appelle Lili ! s’égaya la gamine en bondissant vers Poppée, ses yeux clairs écarquillés, un timbre de voix inoubliable assorti d’un drôle d’accent.

— Bonjour, Lili ! formula Mlle Dupuybel après s’être présentée à son tour.

— Je préfère avoir affaire à toi qu’à ton père et à ses projets longuement mûris !

Déroutée par cette attaque inattendue, la jeune fille s’empourpra, plutôt surprise d’être démasquée. Lili avait bien conscience de la barrière sociale qui les séparait, toutefois son appétence pour le jeu, avec son air perdu et impertinent à la fois, n’échappait à personne. Alentour, tout le monde connaissait Crespin Dupuybel ainsi que le but qu’il poursuivait depuis son installation à Niort. Les ouvriers avaient envahi les rues, ils curaient et escamotaient des rivages. Les maisons d’habitation jugées insalubres, inscrites sur le plan de réhabilitation des bords de Sèvre Niortaise, étaient connues de tous.

— Je ne suis guère au courant des travaux qui se font en ville, et quand bien même, je ne serais guère autorisée à en parler, déclara Poppée.

— Je crains que nous ne soyons expulsés de notre maison, nous les laissés-pour-compte.

Décelant derrière ces paroles du chagrin et de l’humiliation, Poppée songea que Lili devait la détester. L’atmosphère aurait pu sombrer dans la tristesse, mais Poppée, qui ne pouvait contester ce qui s’apparentait à la méthode Dupuybel, argumenta :

— Mon père agit de sorte à assurer la sécurité en ville ainsi que dans les marais. Si ce n’était pas lui, ce serait un autre. J’ai cru comprendre que la conquête des marais unit les hommes pour le bien commun. Les moines des puissantes abbayes ont commencé au Moyen Âge, mon père poursuit leurs efforts. Les crues sont quasi permanentes à ce qu’il paraît. Mon père dit que les affluents de la rive droite de la Sèvre Niortaise sont des torrents. Ils traversent les vallées et déversent leurs eaux boueuses chargées d’alluvions. Et puis, si cela peut te consoler, Lili, une indemnité substantielle vous sera versée si votre logis devait être détruit.

— Oui, des espoirs de renouveau reposent sur ce projet ! avança Tino qui coupa court aux récriminations de son employée.

Le fils du patron s’était enfin autorisé à abandonner sa plate pour saluer Poppée. Il continua :

— Des sommes colossales sont englouties dans le projet d’aménagement du bassin de la Sèvre Niortaise. Si le réseau des canaux se développe, ce sera une aubaine pour le commerce…

Poppée évita le regard de Lili. Elle comprenait bien qu’une maison représentait plus qu’un toit, que s’y associaient des quantités de souvenirs qui galopaient dans l’esprit pour ne plus le lâcher. D’ailleurs, elle était bien placée pour le savoir, elle qui avait abandonné tous ses repères à Paris. La légère vague de nostalgie se dissipa et elle demeura happée par cette retraite d’obscurité qui s’étendait au-delà des arbres, ce qui n’échappa pas à Tino.

— Connaissez-vous ce vaste domaine des marais, mademoiselle Dupuybel ?

— Pas encore. Mon père a promis de nous y conduire, mais il remet sans cesse tant ses affaires l’accaparent, fit-elle dans un soupir.

— Les plantes vigoureuses qui se dressent dans la tourbe sont plus grandes que Lili ! Les roselières, les fleurs de nénuphar magnifiques, les huttes isolées des villages, les îles colonisées par la végétation aquatique, parfois même les véritables forêts au milieu des eaux, je pourrais vous en parler pendant des heures. J’emprunte ces voies régulièrement pour vendre les peaux de mon père sur le marché de Marans. Il faut toutefois se méfier des courants et des mauvais coups de vent. Les maraîchins en savent quelque chose, eux qui vivent sur les eaux.

— La pigouille , ça fait les bras ! assura la petite Lili avec un 1

enthousiasme qui sembla mettre fin à tous ses tourments.

Puis, elle mima le geste lorsque avec Tino ils jouaient à s’éclabousser. Ils se mirent à rire de bon cœur. La petite Lili, qui se dandinait telle une marionnette, s’en serait fort bien sortie au théâtre dans une prestation comique que le public aurait appréciée.

Comme ses nouveaux amis lui paraissaient libres ! Poppée était émoustillée par le parfum de l’aventure. Elle fut presque jalouse lorsque Lili lui expliqua qu’elle connaissait bien les huttiers des marécages au milieu des roselières. Elle lui parla de leurs récoltes de mojettes et de haricots verts sur les « mottes », ces îlots d’alluvions qui restaient cultivables pendant les inondations. Poppée se sentit incroyablement proche de ces jeunes gens qui colportaient quantité de choses qu’elle ignorait.

— Cela dit, je ne passe pas tout mon temps sur la plate, ajouta le garçon, qui voyait combien Poppée s’était déjà embarquée dans son rêve. À l’atelier, je prépare les mélanges d’huile de baleine, de morue et de hareng qu’on utilise pour convertir les peaux en cuir chamoisé.

— C’est à cette opération que servent les moulins à foulon ?

— Imaginez des marteaux géants qui retombent trente fois par minute sur les peaux imprégnées d’huile, comprimées dans une auge en bois, et vous aurez la réponse à votre question.

— Dites donc, ce doit être impressionnant !

— Il faut s’y connaître pour bien assouplir les peaux. Les soldats de Napoléon Ier venaient se fournir ici pour leurs culottes de peau avant qu’un décret ne suspende cette pièce d’uniforme en 1815, à l’âge où mon grand-père était encore en culotte courte, c’est le cas de le dire, sourit Tino Morsac. Fut un temps où l’huile de poisson utilisée pour le tannage provenait de Terre-Neuve. La graisse de la peau associée à l’huile de poisson donne un produit recherché, le dégras, mais la concurrence avec l’Angleterre nous a fait beaucoup de mal. Finalement, le marché a été inondé de culottes de velours à bas prix et la culotte de cuir est désormais un luxe.

Avec un jappement enthousiaste, le chien roux vint se frotter contre les jambes de Lili. Poppée grimaça en constatant que ses chaussures maculées de glaise allaient éveiller la fureur de sa gouvernante. Ce fut le moment où un ouvrier se rapprocha de Tino pour lui confirmer que les huiles de dégraissage étaient stockées où il savait. Ce dernier en chargeait habituellement la plate afin de les revendre aux corroyeurs sur le marché de Marans. Une drôle d’odeur monta soudain des chaudières en cuivre en forme de timbales, une putréfaction ! La jeune Poppée se contorsionna de dégoût, elle se pinça le nez entre deux doigts. Elle en profita pour annoncer qu’elle ne pouvait guère lambiner, ayant largement dépassé le temps libre qui lui était imparti.

— Tu dois être rentrée avant minuit ! ironisa Lili tout en la saluant d’un geste amical.

Tino ne manqua pas de lui proposer une virée en plate, ce qui lui prodigua un petit pincement de satisfaction.

— Une autre fois peut-être !

Puis elle détourna le regard, escalada une pente bien raide, longea des chaumières aux murs colonisés par du lierre desséché, et reconnut de loin Marianne à son chignon empesé, qui venait au-devant d’elle visiblement à bout de nerfs.

— Qu’allez-vous me faire avaler cette fois-ci ?

Elles se firent face, les yeux de la gouvernante roulaient dans tous les sens. La griserie des instants de liberté s’était soudain évanouie. La jeune fille n’avait même pas prévu d’excuse.

— Votre conduite est scandaleuse ! tança Marianne. De l’eau putride sur les bas, la robe souillée d’éclaboussures de boue… J’ai honte pour vous quand je songe au milieu dont ces gens sont issus !

— Vous qui citez Fénelon, selon lequel le vrai courage ne se laisse jamais abattre, eh bien ces gens-là en sont la preuve vivante, déclara Poppée sur un ton qui frisait l’impertinence, le cœur battant à un rythme désordonné.

La gouvernante leva la main, prête à lui administrer une gifle, mais elle se ravisa. Dans cet affrontement, Poppée avait le sentiment que sa vie se tenait épinglée à la manière d’un papillon dans une vitrine et elle se sentit gagnée par une sorte de désespoir.

— Je vous laisse imaginer la réaction de votre père s’il apprenait votre hardiesse ! ajouta Marianne en se remettant en marche, histoire de calmer son courroux.

Crespin Dupuybel ne donnait l’autorisation de sortie à sa fille que chaperonnée par sa perceptrice et Poppée espérait bien ne pas avoir à affronter les conséquences de son escapade. C’est pourquoi elle en vint au sourire d’excuse en notant combien le visage de Marianne était triste. On aurait dit qu’une lame de fond la submergeait, comme dans l’un de ces tableaux où les bateaux semblent broyés par la mer.

 

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