Les fantômes de Marianne
Chapitre 2
En cahotant sur les routes semées de nids-de-poule au milieu de l’alternance de bocages et de champs, Hortense crut comprendre ce que signifiait la notion d’isolement des marais bien qu’elle fût encore loin de la réalité. Les pluies d’automne rendaient le sol spongieux, la berline zigzaguait, secouant sa carcasse, souvent à deux doigts de s’embourber.
— Imaginez si nous devons requérir des bœufs pour sortir le véhicule ! marmonna Marianne à Hortense.
Mais les chevaux, plus solides qu’il n’y paraissait, redressaient le cap sous les encouragements vigoureux. Crespin avait gardé un visage imperturbable, comme s’il n’avait jamais douté de l’agilité du cocher. Sur ses traits flottait un certain détachement, parce qu’il savait que ces désagréments ne constituaient que les prémices de la lourde tâche qui se profilait. Il en verrait d’autres des chaussées glissantes ! Tout à son obsession de la modernité, il rêvait à haute voix en s’adressant à Hortense :
— Tu comprends pourquoi les voies ferrées mettent du temps à venir jusqu’ici. Les sols sont si vaseux. Autrefois, un golfe marin remontait jusqu’aux portes de Niort. En se comblant de sédiments marins et d’alluvions fluviales, toute la région est devenue un immense marécage que les hommes ont entrepris d’assécher peu à peu.
Les muscles de son cou se tendaient comme s’il voulait tout expliquer à la fois, lui-même épaté par la quantité de choses qui bouillonnaient dans sa tête. Bientôt, la voiture atteignit les abords de Niort, ralentie par le chantier d’une nouvelle artère en cours de percement. Quand bien même les commentaires saluant la course du progrès allèrent bon train, une certaine gêne s’immisça dans la conversation. Une fumée blanchâtre provenant des tanneries et des manufactures nombreuses dans la ville répandait une odeur âcre et incommodante et qui ne ressemblait à aucune autre.
— On dirait de la combustion de sciure de bois ! pensa tout haut Marianne, avec une grimace de dégoût.
— Vous avez vu juste. L’écorce de peuplier du marais fait un très bon combustible, expliqua Crespin.
Les relents de bois calciné dissipés ou oubliés, la première vision de Niort fut celle d’une place dominée par le donjon des Plantagenêt, assiégé par les masses de pierres de tours carrées, puis vint le pignon d’un atelier de chamoiserie d’où se déversait une odeur entêtante de cuir et d’huile de poisson, et enfin un grand magasin à l’enseigne Au bonheur du peuple, d’aspect modeste, loin de la gloriole du Bon Marché fondé par Aristide Boucicaut.
De fatigue sans doute, le cocher s’égara un peu du côté de la rue de la Boule-d’Or. Il se trompe, il se trompe ! ragea Crespin qui lui indiqua le chemin tandis qu’Hortense avait ajusté son mouchoir sur son nez afin de se protéger des effluves nauséabonds. Ils longèrent les énormes piliers romans de l’église Saint-André avant d’atteindre les rives de la Sèvre Niortaise qui se perdait dans la ville pour y faire tourner les moulins à chamois et à grain. Des travaux entrepris sur les maisons moyenâgeuses en torchis, ébranlées, fissurées, tentaient de leur restituer leur caractère originel. En se gardant des accotements non stabilisés et tandis que des œillades avides se portaient sur la voiture, le cocher finit par rejoindre le quai de Cronstadt alors que ses passagers maîtrisaient mal leur impatience de découvrir leur nouveau lieu de vie.
L’attelage put à peine franchir l’étroite porte cochère qui ouvrait sur une cour intérieure bordée d’un hangar, d’une écurie, et avec en son centre un puits. Les femmes mirent enfin le pied à terre en scrutant la disposition des lieux qui rappelaient la structure d’un cloître. Le vent de nord-est venant de la mer, réputé pour amener de la pluie, leur tira une grimace, tandis que le père, qui ne montrait jamais ce qu’il ressentait, ne manifesta pas le moindre signe d’inconfort. Il leva les yeux vers la voûte sombre des nuages et précéda les femmes jusqu’au perron de la coquette bâtisse de deux étages, destinée à être son logement de fonction.
Derrière la porte au heurtoir de bronze, s’étirait un corridor d’où partait un escalier desservant les étages supérieurs. Au rez-de-chaussée, deux salons, une cuisine et un cellier, au premier, trois chambres, un cabinet de travail ainsi qu’une bibliothèque, l’aménagement de l’étage supplémentaire sous les combles offrirait un peu d’autonomie à Marianne.
Le quartier avait une apparence vieillotte, inchangée depuis plusieurs siècles, malgré de nouvelles constructions à l’architecture récente. Avec un effort d’imagination, on aurait pu se croire en lisière du jardin du Luxembourg, la ville de Niort ayant également développé à proximité un parc urbain en bordure du fleuve, mais la comparaison s’arrêtait là et l’enthousiasme d’Hortense fut passablement refroidi.
Elle avait conservé son mouchoir roulé en boule dans sa main, un malaise lui chiffonnait le moral, la contrariété se lisait sur ses traits, Mon Dieu, dans quel pétrin nous sommes-nous fourrés ? Quelle idée de s’aventurer aussi loin de la capitale ? Quant à l’air résigné de Marianne, qui craignait déjà une vie ennuyeuse, il s’était amplifié en franchissant le seuil du logis aux odeurs de peinture fraîche. Poppée était bien la seule à conserver un moral intact. Étant donné qu’elle savait que la volonté du père prévalait en toutes circonstances, elle chercha aussitôt le moyen de redonner une lueur de sourire aux visages maussades de sa mère et de sa gouvernante. Ruisselante de bonnes intentions, elle s’efforça de ne voir que les bons côtés de leur nouvelle demeure, comme l’immense bibliothèque, riche d’encyclopédies aux reliures en percaline qui promettaient de belles heures de lecture. Mais ses efforts ne furent guère payés en retour.
— Maman, vous êtes si pâle ! Il faut imaginer cette demeure meublée de nos fauteuils, commodes, piano, vases et bibelots, non pas avec ce décor de bric-à-brac poussiéreux et ces objets ridicules, affirma la fillette.
Pour une fois, son père lui donna raison.
— Allons mamie, ne laissez pas peser de sombres pensées ! Un salon de réception pourvu d’une cheminée où l’on pourrait rôtir un bœuf, ces magnifiques moulures au plafond en plein centre de Niort, c’était inespéré ! Ce cadre renverra l’image d’une famille aisée et respectable, croyez-moi, nous ferons des envieux !
— C’est si sombre, si austère…, gémit Mme Dupuybel.
— Après une bonne nuit de repos, l’endroit vous paraîtra plus lumineux. Et je suis certain que vous saurez prendre en main l’employée de maison qui se présentera dès demain matin afin de mettre un peu d’ordre.
Hortense s’efforça de faire bonne figure pour ne pas décevoir l’homme qu’elle aimait. Il faudrait bien s’adapter à ce monde qui ne se révélait pas celui qu’elle avait imaginé. Au loin, tintaient des cloches plus souvent qu’à leur tour. À ça aussi, il faudrait bien s’habituer.
À l’heure prescrite le lendemain, Mélusine Gaumont se tenait devant la porte d’entrée. Ses petits yeux ronds et porcins se fixèrent sur la maîtresse de maison venue lui ouvrir. Intimidée, elle demeura raide comme la justice, aussi engoncée que possible dans sa mante, attachée par une agrafe poitevine, le visage émergeant à peine de son bonnet à fond rond, le cheveu invisible. Bien qu’elle fût encore toute jeune, elle semblait pénétrée de son sens du devoir et paraissait très impressionnable.
— Entrez mon petit, ne restez pas plantée là !
Surprise de voir cette jeunesse rougissante se dandiner d’un pied sur l’autre dès lors qu’on lui adressait la parole, Hortense s’écria en riant :
— Ne soyez pas tant sur le qui-vive, nous n’allons pas vous manger !
Un instant plus tard, les yeux d’Hortense s’agrandirent lorsque Mélusine dégagea la gibecière arrimée dans son dos. L’employée de maison ne dérogeait pas à la règle de bienséance qui veut qu’on abreuve d’offrandes les nouveaux arrivants : gibiers, terrines, fromages de chèvre en forme de pyramide tronquée, œufs roux ainsi qu’un cake à l’angélique furent étalés sur la grande table en un clin d’œil.
Mélusine grimpa aussitôt d’un cran dans l’estime de Mme Dupuybel. Le voyage ayant mis à mal les estomacs saturés de nourriture indigeste, un peu de réconfort gastronomique était fort apprécié. Sans tarder, la préposée à la cuisine enfila un tablier blanc à bavette de dentelles, plus approprié que son accoutrement de paysanne, puis elle se retroussa les manches, et Hortense put mesurer la détermination de la nouvelle recrue.
L’excellente soupe au lard fumé préparée par celle-ci, si elle laissait présager de précieux talents culinaires, ne fit cependant que momentanément oublier ses nombreuses insuffisances et lacunes. Mélusine ne maîtrisait aucune des règles essentielles du service domestique, une incompétence qui se confirma au moment de répartir le contenu de l’une des malles dans la grande armoire paysanne rehaussée d’une corniche d’où émanaient des parfums de lavande fanée.
Peu de délicatesse, mais la fréquentation de la bonne compagnie associée à quelques principes de base devrait pallier ces lacunes. Un cordon-bleu, ça se ménage ! songea Hortense qui lui expliqua avec bienveillance comment s’y prendre pour éviter les déchirures des fibres de soie des châles, comment manipuler les manches des robes doublées de mousseline, les corsages baleinés. Mélusine se prêta à ce sermon avec humilité.
Hortense prit la mesure du vide sidéral qui s’abattait sur elle dès l’absence de Crespin, appelé en ville par ses nouvelles fonctions. De sa fenêtre, elle observa le mouvement sur le quai. Des volutes de fumée charriaient les odeurs des chamoiseries voisines, ce qui lui fit serrer la mâchoire et durcir l’expression. Malgré tout, elle était prête à bien des concessions et se jura qu’elle saurait aider Crespin à conquérir sa place et son bonheur !
Elle musardait encore dans son déshabillé pastel sans voir passer le temps lorsqu’elle reçut la visite des manutentionnaires qui, fidèles aux instructions de Dupuybel, s’attelèrent à la mise en place du mobilier laqué noir, des sièges capitonnés, guéridons, commodes, bibelots, délicates natures mortes, rideaux de soie brodés et lit Empire transportés depuis Paris. L’opération se déroula sans incident ni vacarme, si ce n’est qu’un attroupement de badauds s’était formé sur le quai, avec des yeux pétillants d’enfants se demandant quel genre d’évènement était à l’origine de cette effervescence.
Au milieu de son cadre familier, son armure sécurisante retrouvée, Hortense se sentit à nouveau remplie d’espoir. Les divinités anciennes de ses tableaux fécondaient la lumière du salon, candélabres et argenterie valorisaient la longue table acajou. Par la croisée ouverte, le grand air d’une nouvelle vie entrait à flots à l’intérieur de cette demeure. Le mobilier, transmis par les lignées bourgeoises dont elle et Crespin étaient issus ou acquis au cours de leur union, peuplait son environnement de ses repères bienveillants. Les références artistiques et culturelles dont témoignait leur intérieur ne manqueraient pas d’impressionner leurs commensaux niortais. Leur résidence incarnerait elle aussi la modernisation des villes de province voulue par la politique de Louis Napoléon Bonaparte.
Si Marianne, tel un passe-muraille dans sa robe démodée, était d’une nature réservée, elle le semblait davantage encore depuis l’emménagement à Niort. Elle accusait le coup de ce changement radical, luttant pour s’adapter au nouveau contexte. Issue d’une bonne famille frappée par un revers de fortune, elle avait d’abord grandi dans un hôtel particulier et s’était très jeune démarquée par son goût pour l’étude avant de rêver d’exercer un métier dans l’enseignement. Hortense l’appréciait pour son caractère peu impressionnable et sa rigueur, et surtout en raison de son dévouement sans faille à l’égard de Poppée dont elle veillait sur la conduite avec toute la prudence requise. Ses prunelles aux reflets changeants exprimaient force et vivacité tout en trahissant une personnalité obscure et difficile à cerner mais qui imposait le respect.
Poppée n’avait cessé de la questionner au cours du voyage de Paris à Niort. La gouvernante faisait son possible pour développer les capacités d’imagination de son élève et stimuler sa curiosité intellectuelle dès que l’occasion se présentait. Ainsi lui avait-elle appris que le mulet, comme celui qu’on apercevait dans une prairie, résultait du croisement de l’âne et de la jument. Quant aux chèvres à long poil qui fermaient la marche d’un troupeau sur un chemin, elles avaient engendré un gentil mot enfantin.
— Ont-elles donné leur nom au département des deux chèvres ?
— Les deux Sèvres, ma chérie ! La Sèvre Nantaise et la Sèvre Niortaise…
Marianne avait pimenté le voyage de ses remarques pleines de pertinence, si bien que ce fut un crève-cœur pour Mme Dupuybel de devoir la reléguer au rang de subalterne, en la contraignant à loger dans une chambre mansardée sous les combles. La morale religieuse dont la gouvernante était pénétrée et qui invite à l’humilité voulait cependant qu’elle s’en accommodât. Elle fit face à la situation sans se plaindre, découvrant avec placidité son nouveau décor : un lit recouvert d’une courtepointe, surmonté d’un crucifix avec sa branche de buis qui datait de la messe des rameaux de l’année précédente, une table de toilette garnie de sa cuvette en faïence et de son broc dépareillé. Ce genre de pièce exiguë aurait pu la déprimer, mais son visage n’en démontrait rien lorsque, les bras croisés, elle contemplait le paysage apaisant de l’îlot verdoyant sur la Sèvre Niortaise depuis sa fenêtre. Les cris du porteur d’eau lui parvenaient, filtrés par son oreille distraite : « La bonne eau du vivier toute fraîche ! » Seaux et baquets en fer-blanc étaient bientôt remplis pour le bonheur des maisonnées du voisinage.
Si sa tête était prise dans une sorte d’écheveau d’idées contradictoires, Marianne s’estimait bien lotie chez les Dupuybel, grâce à Dieu. Elle s’était profondément attachée à la jeune Poppée qui lui rendait bien sa sympathie. Ses affaires personnelles tenaient dans une petite valise. Elle les avait rangées à sa manière, modeste et ordonnée. Un ou deux changes sans artifice, pas le moindre colifichet, un coffret de toilette ainsi qu’un nécessaire de couture complétaient l’inventaire. Elle avait apporté ses quelques livres de prédilection, dont elle ne se séparait en aucun cas, considérant qu’elle pourrait traverser le temps et les frontières en leur compagnie sans jamais se lasser, et dont elle pouvait se vanter d’en avoir fait entrer quelques parcelles dans le crâne de Poppée. Elle possédait plusieurs romans, Jane Eyre de Charlotte Brontë qu’elle relisait chaque fois avec la même admiration, des recueils de poésie et des livres de prière. Elle avait réparti ses volumes sur les étagères de la bibliothèque près du petit poêle en fonte.
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