Les fantômes de Marianne
Chapitre 5
Adelin Gaumont, fourche en main, solidement planté dans ses sabots, le cheveu jauni tombant sur les épaules, le mégot pendillant sur les lèvres, se tenait sur le pas de la porte de sa masure. Les premiers bourgeons pointaient à peine, deux vaches malingres ruminaient gentiment sur le lopin de terre voisin.
— Ah c’est toi, tout de même. Je commençais à me morfondre ! dit-il à Mélusine qui regagnait à pied le domicile conjugal sur le chemin crevassé et boueux en raison des crues tardives.
— Et qui veux-tu que ce soit d’autre ? Tu ne vois personne ! maugréa-t-elle au vieil édenté dont on disait qu’il était à moitié maboul.
Se tenant constamment sur ses gardes, l’oreille dressée à la moindre alerte, Adelin se mit à radoter, mélangeant des histoires de colporteurs et de malandrins qui dataient de Mathusalem.
— Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? pouffa-t-il tandis qu’elle longeait un bout de rang de mojettes et de carottes, ce qui rappela à Mélusine qu’elle n’avait pas pris le temps de se changer avant de quitter son travail.
— Faut savoir ce que l’on veut dans la vie ! Proposer ses services aux bourgeois ou rester à la ferme, dit-elle en braquant un œil sur son mari pour le défier de la contredire.
— De la dentelle ! décocha-t-il, d’un ton empreint de dérision.
Elle portait à ravir cette tenue digne d’une soubrette de pièce de Molière, si ce n’est qu’à l’issue de sa longue marche, des auréoles de transpiration maculaient le tissu. Le cou luisant de sueur, Mélusine franchit le seuil de l’unique pièce au sol en terre battue, chichement éclairée, où la chienne lâcha son écuelle pour lui manifester des signes d’affection. La jeune femme la caressa sans s’attarder tout en frémissant de dégoût devant la grande table encombrée de cadavres de bouteille. Un mijoté de haricots dans une vieille marmite à l’odeur aigre lui leva le cœur. On était loin de la phrase fétiche de Mme Dupuybel : « La table est l’entremetteuse de l’amitié. »
Elle faillit buter contre un monceau de bassines sales, pesta tout haut. Heureusement qu’il serait aisé de ranimer les cendres chaudes de la cheminée afin d’y cuire les pommes de terre qui demeuraient en souffrance dans un coin de la pièce. Elle se hâta d’aller tirer l’eau du puits pour les besoins usuels, car il lui appartenait de remettre un peu d’ordre dans cette maison.
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Adelin n’était pas un mauvais bougre, toutefois, elle se désespérait de le retrouver semblable à lui-même, avant qu’il se prenne pour un survivant, et avec ça, peu dégourdi pour les choses de la cuisine. Mélusine vivait aux côtés d’un fantôme, de quinze ans son aîné, qui disposait d’un peu de biens, à qui elle avait été mariée pour complaire aux désirs de sa famille impécunieuse. Chaque nuit, il inspectait les bois à la recherche de cadavres, parce qu’il prétendait que l’on n’en finirait jamais avec les guerres de Vendée qui avaient naguère largement débordé sur les Deux-Sèvres. Cette chaumière où elle n’avait résidé qu’une année, à peine le temps de s’y établir, engendrait à présent un sentiment de répulsion chez la jeune femme.
— Tu ne m’as pas rapporté le journal ? se plaignit l’époux.
— Le journal non, mais j’ai bien failli contracter des ennuis, dit-elle en épluchant les pommes de terre. Et d’ajouter avec douceur : Tu en auras pour plusieurs jours…
— Quoi, des ennuis ?
— Mais non, des pommes de terre !
Au fond, bien qu’ils fussent mal accordés, elle l’aimait bien son résistant, même si ses épisodes de guerre de Vendée ne faisaient plus recette. Et puis, elle s’amusait de l’air benêt que se donnaient les gens sur le marché dans le but de lui arracher des confidences au sujet d’Adelin considéré comme un ermite. Encore jeune ou déjà vieux, personne ne savait plus. L’air dynamique de la jeune femme drapée dans sa robe capuchon lui avait valu une recommandation d’un édile de la place des Halles au flair infaillible, qui avait considéré qu’elle ferait affaire chez les Dupuybel. Mélusine n’était pour autant pas du genre à se gorger d’importance. Elle s’était contentée de saisir sa chance et Adelin Gaumont n’avait rien eu à objecter puisque la misère les menaçait. Cet emploi ferait bouillir la marmite.
— C’est quoi cette histoire d’ennuis ?
— Tout à l’heure, avant de quitter la ville, j’ai traîné un peu dans l’animation d’une place. Sur la route, j’ai eu l’impression d’être suivie et je ne me suis pas trompée, rougit-elle.
Adelin se servit du vin. Son cerveau turbinait :
— Bah, évidemment, avec un tablier pareil !
— Tu exagères ! Deux hommes en paletot, ni des indigents, ni des colporteurs, étaient collés à mes basques, ils me jetaient des lorgnades par côté en me baragouinant des propos bizarres. Ils voulaient savoir si je connaissais Marianne Fort, la gouvernante de la petite Dupuybel, et moi, ça m’a donné des sueurs froides.
— Et alors ? aboya-t-il.
— Tu me connais. Motus et bouche cousue. Ce qui se passe chez les Dupuybel ne doit pas en sortir. Ensuite, les deux énergumènes se sont plantés devant moi, décidés à me barrer le passage. J’ai alors remarqué leur grande taille et leurs souliers cloutés. Là, la panique m’a poussée à prendre mes jambes à mon cou.
— C’était la seule chose à faire.
— J’ai grimpé le raidillon, là où le chemin se rétrécit, pour sauter dans le pré des roselières. Ils m’ont crié qu’ils reviendraient me trouver…
— Qu’ils nous cherchent des noises, je vais les accueillir en fanfare ces deux margoulins ! Je te l’avais dit qu’il ne fallait pas fricoter avec des notables, ça ne nous vaut rien de bon.
— Parle pour toi si ça te fait plaisir ! Cette histoire n’a rien à voir avec les Dupuybel, ils en voulaient à Marianne Fort, je t’ai dit, un drôle de caractère celle-ci… Un puits de science aux yeux de qui j’incarne la paysanne mal dégrossie.
— Je l’ai toujours dit, le mépris de classes conduit à la révolte…
— Arrête ! J’ai bien le droit de fermer les paupières pour rêver ! Même si cette Marianne fait des remarques peu aimables sur mon apparence, je m’en fiche, je suis immunisée. Je n’ai pas honte d’avouer que le luxe dans lequel vivent mes patrons, des gens charitables, me fait presque oublier ma condition de domestique. Je suis contente d’effleurer du doigt les privilèges.
Maintenant qu’elle avait pénétré dans les arcanes de leurs mœurs, découvert les mille manières qu’avaient ces dames d’embellir leur image, les parfums qui fuyaient délicatement des flacons lui montaient un peu à la tête. Depuis qu’elle astiquait les bois précieux, les bibelots en ivoire, tandis que Madame jouait du piano, elle n’était plus tout à fait la même.
— Les illusions vont te briser, ma pauvre Mélusine !
— N’empêche qu’en laissant traîner l’oreille sur les propos qui s’échangent autour de moi, j’ai été renseignée sur le théâtre de Niort avec ses comiques, chanteuses et jeunes premières très remarquées dans les vaudevilles. Je pourrais même te décrire l’ambiance du bal de charité du bureau de bienfaisance de l’ancienne préfecture où les Dupuybel apportent leurs contributions pour aider à soulager la misère.
Elle crut déceler une insupportable ironie dans le « Tu m’en diras tant » d’Adelin.
— On dirait que tout l’univers conspire dans ton dos !
Adelin laissa échapper un soupir d’impuissance.
— Apprends-moi à lire ! murmura-t-elle alors, plus que jamais décidée à échapper à son destin en songeant à ces moments où elle époussetait tous ces volumes de la bibliothèque des Dupuybel, frustrée de ne rien pouvoir décrypter.
— Ah, te voilà coincée par ton déficit ! Quand je pense à mes injonctions répétées restées sans résultat… Tout de même…
— Es-tu d’accord ?
— Bien sûr que je suis d’accord, mais ne me regarde pas comme ça ! On dirait que tu guettes une autorisation ! Va chercher la méthode et les exercices, celle que tu as touchée avec des pincettes il n’y a encore pas si longtemps. On va commencer tout de suite.
Mélusine garda un instant l’œil sur la pendule.
— Pas maintenant, je dois me rendre au lavoir…
Sa réaction cachait un brin de culpabilité, car elle jugeait mal placé de faire passer sa petite personne avant la besogne qui lui incombait, à savoir combler le retard accumulé dans les tâches ménagères.
— C’est vrai ce qui se dit sur ce Dupuybel ? Que c’est un bourreau de travail ? Que son bureau est un vrai chantier de croquis et de gravures, de carnets, compas, rapporteurs, cartes emplies d’annotations, dessins d’aqueducs, de ponts, de pilotis sous tous les angles ?
— Tu es bien renseigné à ce que je vois ! Il n’est pas du genre commode. Je redouble d’attention lorsque j’époussette l’encrier de cristal, le coupe-papier en ivoire et autres objets précieux. J’ai toujours peur de commettre une maladresse.
Mais Adelin suivait son idée.
— En ville, il se dit aussi que les machines à vapeur enverront bientôt les eaux prises sur la Sèvre Niortaise pour alimenter les fontaines. L’inauguration se fera en la présence de monseigneur l’évêque de Poitiers ainsi que du préfet et des ingénieurs hydrauliques. Ça aura une belle influence sur la santé publique, à ce qu’il paraît.
Mélusine bâilla et se retira en elle-même, car en réalité, elle se sentait fourbue. Elle aurait aimé être ailleurs sans savoir précisément où, mais ses parents avaient jeté sa jeunesse dans les bras d’un vieil homme affaibli et la moindre des choses consistait à tenir son intérieur propret. Malgré elle, des souvenirs liés à sa mauvaise rencontre refirent surface, une drôle d’intuition l’empoigna. Elle était bien décidée à ne pas en piper mot aux Dupuybel, de peur que cela ne se retourne contre elle.
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