Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 19 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 8

 

Renaud Delgrière eut connaissance de l’arrestation de Marianne Fort par la famille Moricourt. Il fut en proie à la même sidération face à l’acte incompréhensible de leur employée. Passé la morsure de l’effroi, Renaud ne put s’empêcher de penser que le guet-apens dans lequel était tombée son épouse masquait un je ne sais quoi qui le rattachait à Marianne. Derrière ses airs de sainte-nitouche se dissimulait une personne toxique, en attente d’une prédation. Le médecin s’autorisait à se féliciter de son intuition qui lui avait fait subodorer une face sombre chez celle qui s’était glissée si habilement dans l’intimité de sa femme.

Marianne avait subi un interrogatoire à la gendarmerie de Niort. En réponse aux questions, elle avait tenu des propos incohérents, comme si son esprit était dérangé. Elle était maintenant incarcérée dans une cellule de la tour de la Lanterne à La Rochelle, cette même tour où quatre sergents accusés de complot contre Louis XVIII avaient été enfermés avant d’être transférés à Paris pour y être guillotinés en place de Grève.

Apprenant cette nouvelle, Poppée parut plus désorientée encore que surprise. En proie à un violent trouble, elle sentit monter une drôle d’émotion qui lui fouailla le cœur.

— Je dois lui parler, insista-t-elle.

Renaud ne comprit guère ce qu’il prit comme un réflexe charitable envers Marianne, une attitude qui, selon lui, ne pouvait qu’enfoncer son épouse dans le malheur. La gouvernante ne méritait pas cette commisération et il essaya, sans l’accabler, de le lui faire admettre.

— Accompagne-moi auprès d’elle, si cela peut te rassurer, le pressa Poppée avec une folle impatience.

Il tenta encore de la faire changer d’avis mais elle ne voulut rien entendre. Il réfléchit puis soupira en se disant qu’il causerait plus de mal en s’opposant trop fermement à elle. Malgré tout, il lui parut évident que sa femme lui cachait quelque chose.

Poppée s’était donné l’apparence la plus humble possible, avec un modeste chapeau noir sur son chignon et une robe brune – la plus sobre qu’elle possédait – agrémentée d’une capeline foncée jetée sur ses épaules, le jour où ils prirent la direction de la prison. Le ciel était aussi gris que les pensées qui habitaient son cœur. D’un commun accord, Renaud resta à l’accueil de l’établissement pénitentiaire pour patienter, tandis que Poppée se rendait seule dans la salle des visites.

Marianne se présenta, escortée d’un geôlier. Des brins de la paille qui lui servait de couche collés à ses vêtements poussiéreux lui donnaient l’allure d’une mendiante. Son visage souffreteux, dévoré d’un mal mystérieux, se fendit d’une moue indéchiffrable en apercevant son ancienne élève.

— Que venez-vous faire ici ?

Pâle, Poppée pointa sur elle un doigt accusateur.

— Vous le savez fort bien, et j’exige des explications ! Comment avez-vous pu monter contre moi un tel guet-apens ?

Marianne la laissa s’emporter sans réagir. Elle couvait un sourire malsain qui trahissait tant de rancune accumulée que Poppée ne sut par où l’aborder pour qu’elle en vînt aux révélations.

— Ne me dites pas que vous m’avez fait payer aussi cher ma fugue de gamine ?

Devant son silence, elle reprit :

— Il est plus facile de rejeter la faute sur moi que de s’en prendre à mon père, pourtant seul responsable de votre renvoi !

— C’est bien ce que je pensais ! Vous n’avez jamais eu d’autre préoccupation que de satisfaire vos propres désirs. Aucun sentiment de culpabilité n’est venu s’immiscer dans votre conscience !

— J’ai souffert autant que vous, Marianne, je vous l’ai dit et redit. Je me suis régénérée dans le pardon grâce à la prière et vous auriez dû en faire autant. Je n’arrivais pas à croire que vous ayez monté ce traquenard pour assouvir un désir de vengeance. Le misérable vol chez Tino Morsac, que vous estimez complice de mon escapade en barque ce jour-là, m’a ouvert les yeux. Je ne vous aurais jamais cru capable d’autant de perversion.

— Taisez-vous, l’interrompit brutalement Marianne. Vous ne savez rien de ce que j’ai subi après mon départ précipité de chez vos parents.

Poppée allait s’enquérir des vicissitudes dont il était question mais elle n’en eut pas le temps.

— Madame Delgrière, nous allons devoir mettre fin à cet entretien ! annonça le surveillant.

Bien qu’il restât nombre de points à élucider, l’hypothèse du rôle déterminant de Marianne dans l’agression de Poppée ne laissait plus aucune place au doute. Renaud fut soulagé que Poppée le reconnaisse. Il convint qu’il était difficile de concevoir qu’une humiliation pût engendrer un tel degré d’hostilité. Surtout, il tint à la mettre en garde.

— Attention ! Elle veut te faire entrer dans le cercle infernal de la culpabilité.

Poppée observait l’océan qui soufflait vers les terres une brume laiteuse alors même que sourdait la mélodie du vent. Elle secoua la tête sans répondre. Les ruelles de La Rochelle s’étaient vidées, laissant place aux feuilles qui s’éparpillaient en nuages dorés.

Les jours raccourcissaient et les pluies d’automne donnaient l’envie de regagner au plus vite la chaleur d’un feu de cheminée. Le couple aurait pu retrouver le bonheur paisible des fins de journée ordinaires, lorsque le docteur rentrait tardivement de ses consultations, mais l’angoisse ne se dissipa pas. La haine que Poppée avait lue dans les yeux de Marianne mettait à mal ses certitudes. Quelle blessure !

Ce soir-là, les gestes tendres de Renaud eurent raison de ses dernières hésitations. Quand il passa sa main dans la masse ondulée de ses cheveux aux reflets d’or, sa gorge se dénoua et elle put enfin parler de la terreur éprouvée lors de son enlèvement. Elle n’était pas de taille à lutter contre les trois hommes qui s’étaient emparés d’elle en un tour de main, l’avaient bâillonnée puis conduite dans une hutte cachée au milieu d’un épais bosquet à deux pas de l’abbaye de Maillezais. Ils l’y avaient maintenue enfermée toute la nuit et le jour suivant sans lui donner la moindre explication, se contentant de lui servir une affreuse pitance à laquelle elle s’était refusée de toucher.

— T’ont-ils infligé d’autres supplices ? questionna Renaud.

— Non. Ils montaient simplement la garde devant la hutte. Je les entendais ricaner comme des gamins et cela me glaçait le sang. La nuit suivante, je me suis aperçue qu’ils étaient partis. Je me suis aventurée hors de la hutte mais j’étais dans un tel état de confusion et d’épuisement que j’étais incapable de m’orienter. Un paysan m’a retrouvée au petit matin, évanouie au pied des ruines de l’abbaye.

Renaud visualisait la scène. Il saisit les deux mains de sa bien-aimée, les porta à ses joues en songeant que, dans son malheur, elle avait sans doute été chanceuse.

— Pourrais-tu identifier ces voyous ?

— Les reconnaître sans doute, mais les décrire me semble impossible. On dirait que ma mémoire refuse de revivre ces événements.

Elle baissa les paupières, comme si ses cils allaient la protéger de sa détresse.

 

***

 

— D’où vient ta couleur de peau ? demandait Hugo à Zénobie, intrigué par cette différence. La question laissant perplexe l’intéressée, le père intervint pour expliquer à son fils que, malgré les variations dans leur apparence, les hommes appartenaient à la même espèce, riche de ses différences à condition de s’ouvrir à l’autre, l’essentiel n’étant pas la couleur de la peau, mais l’histoire qu’elle racontait. Hugo était ainsi élevé dans le respect des différences avant que l’école ne lui dispense son savoir. Tout jeune qu’il était, il percevait combien la présence douce et attentive de Zénobie valait de l’or. La mulâtresse était pleine d’empressement, aimant à soupeser de sa douce main café au lait les boucles souples des cheveux de l’enfant, qui s’était accoutumé à ces gestes affectueux. Ces marques de tendresse n’empêchaient pas la nounou d’être à cheval sur les règles de la bonne éducation.

De sa mère dont elle avait le nez épaté et les lèvres épaisses, elle avait reçu l’héritage de la superstition, un monde magique de génies et de zombies, avec lesquels elle communiquait grâce à des formules en créole et des rites énigmatiques. De temps en temps, un vertige la saisissait, résurgence de la marque au fer rouge sur la peau de ses ancêtres, qui entraînait son esprit par des détours singuliers vers les sortilèges des plantations, dont sa mère lui avait parlé. Elle dissimulait des yoyos, grelots et autres fétiches protecteurs à l’abri des regards indiscrets, mais les ressortait de leur cachette chaque fois qu’elle sentait la nécessité de bénéficier de leur soutien. Si Poppée considérait Zénobie comme une perle rassurante dont les yeux avaient la douceur du miel, elle percevait aussi combien la terre de ses ancêtres la soumettait à sa loi impitoyable lorsque sa voix mélodieuse se mettait à chanter des cantiques et autres mélodies plaintives. Elle savait que ces croyances et ces rites avaient permis aux ancêtres de sa domestique de survivre dans des conditions extrêmes de génération en génération.

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