Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 11 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 11

 

Adelin Gaumont, les cernes noirs sous les yeux, montait la garde devant la porte de sa maison, armé jusqu’aux dents. Sous le halo de lune, il retenait son souffle comme une panthère prête à bondir. D’ordinaire, il entendait battre le cœur du silence une fois que les oiseaux s’étaient tus. Cette fois-ci, son ouïe fine avait identifié des craquements anormaux. À coup sûr, des intrus rôdaient et ce n’était pas à coups de pierre et de jurons qu’il allait les chasser.

Le mari de Mélusine voulut étouffer ses crachotements, mais sa pituite ne le lâchait pas. Ah, l’humidité des marais néfaste pour les bronches ! Il cracha sur le tas de fumier, évitant de peu la vieille bêche. Bon sang ! Si ces égarés en voulaient à sa Mélusine ainsi qu’à ses économies sous le matelas, ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! Il leur avait déjà adressé plusieurs sommations et tiré des coups de feu en l’air en leur intimant de déguerpir. Il n’y en aurait pas d’autre, il était prêt à recourir aux grands moyens et à viser dans le mille.

Ça venait de par-derrière, du côté des ornières, près des grands bouleaux. Les services de la voirie avaient creusé jusqu’à plus soif. Adelin s’y avança. Prendre des risques, ça l’excitait ! Ses yeux cherchèrent un peu, mais pas trop, ils savaient scruter l’obscurité et les margoulins furent vite dans son collimateur à deux pas de la grange, là où ils avaient voulu abuser de Mélusine sortie nourrir la vache et l’âne quelques jours plus tôt. Le sang lui monta aux joues ainsi qu’une bouffée de révolte. Il braqua son arme, posa son doigt sur la détente, appuya et leur logea coup sur coup une balle dans la tête. Les deux corps s’affaissèrent sur le sol comme soudain épuisés.

— Pas de jaloux, ricana-t-il, en s’avançant vers eux dans l’odeur de poudre.

Un carnage. Le sang suintait, s’écoulait de la commissure des lèvres, du nez, imbibant le sol tourbeux. Adelin déchira un morceau de leur chemise de cotonnade et entreprit d’essuyer grossièrement leur visage. Un peu hagard, il en bava au moment de hisser les corps encore chauds sur son épaule tant ils résistaient. Il les balança sur la paille de sa petite embarcation de chasse, un neuf pieds avec lequel il se faufilait pour prélever les canards et oies sauvages du marais. Les cadavres roulèrent sur le côté. Par chance, l’embarcation ne bascula pas, mais les paires de jambes agitées de spasmes dépassaient de beaucoup. Il crut qu’il n’en viendrait pas à bout et s’en voulut de ne pas les avoir démembrés à l’aide de sa hache à fendre le bois. La tête lui tournait, il essuya la sueur sur son front d’une main crasseuse, à moitié ensanglantée. Il voyait bien que la barque trop chargée s’arquait, mais il s’échina à redresser les membres qui pendaient mollement avant de traverser un bras de rivière tandis que sonnaient de drôles de clapotis noirâtres. Bien que ses repères fussent abrogés par la nuit, rejoindre le canal fut bientôt mission accomplie. Il longea la flottille de l’entreprise de charpenterie et s’enquilla dans une autre voie d’eau secondaire afin de pousser un peu plus loin, là où les Ponts et Chaussées avaient laissé du matériel en vue de la construction d’une écluse. Des cordes, une bâche, des barres de ferraille, il ne prit pas le temps de réfléchir, le jour allait se lever. Il s’arrêta au ponton, se saisit du rouleau de cordage et de la ferraille, s’y reprit à plusieurs fois en tirant les corps par les pieds pour enrouler l’ensemble autour des cadavres en pratiquant des nœuds très serrés autour des troncs et des chevilles. Adelin ouvrait une bouche de carpe, ses mains en guimauve lui réclamèrent des efforts surhumains lorsqu’il tira les corps pour les glisser dans l’eau. Il vit les cadavres s’engloutir dans les flots visqueux et puis plus rien…

Il en éprouva un profond soulagement.

Il avait dû vaquer à la lessive, à l’élimination des ruisselets de sang épais incrustés près de la grange. Par chance, de gros nuages de pluie s’étaient montrés coopératifs et les traînées ne s’obstinèrent guère sur le sol détrempé.

Il était pourtant tout à son tracas. Deux jours plus tard, sous une lune lumineuse, il revint de nuit sur les lieux de l’ensevelissement afin de s’assurer que rien ne trahissait la présence des deux cadavres. Des odeurs putrides remontaient, mais quoi de plus naturel en cette période de mue automnale où les feuilles des peupliers s’écroulaient parmi les rhizomes ? Il eut beau scruter la pénombre, rien ne se porta à la rencontre de ses yeux à la surface des eaux saumâtres. En toute logique, la rigidité cadavérique des défunts avait désormais laissé place à la décomposition. La dispersion parmi les éléments constitutifs des boues du marais réglerait définitivement leur sort.

Ça nourrira les feux follets ! songea-t-il.

Il aurait cru au bon Dieu qu’il lui aurait adressé ses plus vifs remerciements mais, étant un mécréant, cette hypothèse ne lui effleura même pas l’esprit. Plus incroyant que lui, on ne faisait pas. Les vérités religieuses, qu’il jugeait étouffantes comme le lierre, reposaient selon lui sur des superstitions. Du coup, cela anéantissait d’avance toutes les preuves de l’existence de Dieu.

Adelin se sentit soudain d’humeur folâtre, il s’amusa à remuer les sédiments avec sa pigouille. La source de méthane parvenue dans l’atmosphère dégagea un petit cocktail de gaz bouillonnants bleutés qui s’allumèrent d’eux-mêmes et il se mit à ricaner tant qu’il put.

Bientôt, l’apparition du brouillard le contraignit à tourner en rond jusqu’aux lueurs du petit matin. Chevauchant les eaux, il aperçut sur une rive de jeunes conscrits, bientôt arrachés à leur village et qui fêtaient leur départ en buvant et en chantant à tue-tête.

Soudain, quelque chose céda. Il s’arc-bouta sur sa pigouille du côté des grands roseaux. Des bestioles étaient tapies, épinglées à la surface. Un autre craquement retentit, une latte de bois avait cédé. L’eau commença à s’infiltrer autour de ses bottes, mais il n’en fut pas surpris, comme s’il s’attendait à passer au travers. L’embarcation échoua dans un bief. Adelin ne s’en émut pas outre mesure.

 

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