Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 7 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 7

 

Depuis des jours, l’effervescence caractérisait les travaux des ouvriers dans les marais mouillés. Des experts dépêchés sur place, embauchés par les sociétés des marais, avaient sondé les fonds, évalué le niveau d’eau près des rives bordées de buissons de saules. Depuis les prairies tapissées d’eau, où émergeaient de petites huttes couvertes de roseaux, des chèvres aux têtes cornues s’approchaient pour observer les pionniers en repérage sur leurs barques alourdies de dragues, de bourriquets – une sorte de treuil utilisé pour évacuer la terre des canaux. Parfois, le ventre sombre d’une carpe émergeant du bras principal de la Sèvre Niortaise répondait aux crapauds sautillant parmi les herbes aquatiques.

Depuis l’un de ces bateaux qui faisaient office de passerelle reliant une rive à l’autre sur un étroit canal, Crespin, aux côtés d’un ingénieur géographe, le chapeau chahuté par des rafales de vent entêtantes, étudiait le plan de l’île de Maillezais qu’il tenait en main. Il avait reçu le rapport de l’arpenteur, ayant examiné à la loupe, comme un joaillier, l’épaisseur du terrain et l’importance du bri, cette argile blanche qui envase progressivement le marais au fil des crues.

Selon le principe ancestral du quadrillage, on allait creuser des canaux qu’on ferait déboucher dans le grand canal évacuateur. La terre tirée du creusement des canaux servait à ériger les digues. Les embarcations de dix-huit pieds pouvaient contenir plusieurs tonnes de déblai. Elles étaient ensuite halées par de robustes baudets du Poitou de race asine.

— Ça va en faire du beau mètre cube d’argile ! lança Dupuybel de sa voix retentissante, satisfait du travail de ses ouvriers payés au mètre linéaire à couper les racines de joncs, quenouilles molles et laineuses qui empêchaient les pelles de creuser.

L’ingénieur géographe se gratta le crâne, dubitatif.

— Ce n’est pas une sinécure de déblayer cette vase collante presque liquide. Il va falloir des jours, en espérant que la pluie ne vienne pas nous enquiquiner…

— Tant qu’il n’y a pas de glissement… Vous savez bien, l’argile est semblable à un millefeuille. On peut s’attendre à tout dans un ancien golfe marin !

L’autre acquiesça d’un signe de tête sans aller plus loin car le moment était venu d’accoster sur la rive. Les deux hommes s’enfoncèrent à pied dans les lanières du bois Dieu, progressant dans la terre spongieuse en évitant de s’enliser. L’eau se retirait par des rigoles, des croûtes jaunâtres de limon dessinaient des aquarelles dans des odeurs fortes de marécage. Dans ces moments-là, le scientifique froid et calculateur s’inclinait devant le miracle de la nature, bien conscient toutefois des influences pernicieuses de ces effluves sur la santé humaine. Cent mètres les séparaient encore de leur objectif : visiter un « garde-ceinture » comme on appelait les préposés à la surveillance des berges. En échange de la vérification régulière de l’étanchéité des levées qui maintenaient les digues (car la moindre fissure aurait été fatale), le sieur en question exploitait quelques arpents de bonne terre fertile. Les ingénieurs longèrent les sillons des mottes tourbeuses, paradis des mojettes sèches et demi-sèches. Les haricots, enroulés autour d’une perche de bois, s’épanouissaient jusqu’à hauteur d’homme. Un peu

de rouche déposée au sommet les protégeaient des oiseaux et de la pluie. 1

Une charrue peu maniable montait la garde à côté d’un cabanon de bois au bout de la parcelle.

— Charrue hollandaise ! remarqua Crespin, qui savait qu’un homme même vigoureux avait du mal à la tourner.

Il comprit vite que son maniement ne devait guère poser problème au garde-barrière, un colosse aux épaules puissantes, à la moustache broussailleuse et la crinière blanchie qui vint à leur rencontre, les pieds chaussés de ses bottes des marais clouées sur ses sabots de bois. Le sieur Duplay parut surpris de recevoir la visite d’étrangers à la redingote soignée, portant ce genre de chapeau qu’il ne voyait que les jours de marché. Présentations faites, il fit saillir les muscles de son bras en leur serrant la main, le regard teinté d’inquiétude du fait que l’on vînt lui demander des comptes. Il avait du retard dans la remise de son rapport semestriel mais, d’ordinaire, l’administration se montrait moins scrupuleuse et il se passait des mois sans qu’il reçût la moindre visite. Cela étant, conscient des contraintes auxquelles il était soumis, il les invita dans son intérieur propret et bien meublé où une certaine aisance sautait aux yeux. La pierre avait remplacé le torchis et le roseau des masures paysannes. Le vaisselier en noyer exhibait son service en faïence bleue, peut-être du Delft, songea Dupuybel, si les ancêtres de ce Duplay appartenaient aux investisseurs hollandais qui avaient exporté leurs méthodes d’irrigation et d’évacuation de l’eau dans les marais poitevins au XVIe siècle.

Autour d’un vin chaud, le garde-ceinture ne distillait les informations qu’au compte-gouttes dans un charabia de maraîchin à l’accent traînant qui mettait les ingénieurs mal à l’aise, d’autant plus qu’il ponctuait ses phrases de coups de poing sur la table. Comme l’aurait fait n’importe quel garde-ceinture dans de telles circonstances, il eut des considérations sur les grandes inondations ayant détruit sur leur passage digues, ponts et moulins, une situation comparée à un déluge biblique connu de tous. Depuis le temps que l’eau revenait à la manière d’un refrain pour tracasser les esprits…

— Justement, vous qui connaissez si bien les menaces des intempéries, votre opinion est importante sur l’état des lieux. Un compte rendu s’impose, d’autant plus que les charpentiers interviendraient rapidement pour entretenir les portes du canal, sans cesse poussées par le flux et reflux des eaux, si vous estimez qu’elles en ont besoin, déclara le géographe.

Duplay demeura muet comme une carpe, ses prunelles noires se mirent à briller de façon intense. Cette attitude suspecte, voire désinvolte, fit doucement monter la colère de Crespin qui se frotta le menton avec perplexité.

— Le silence vous dessert, monsieur Duplay. Vous devez assumer votre responsabilité sur votre zone de canaux. En d’autres termes, garder les yeux ouverts. Si ce n’est pas fait, vous vous exposez à des poursuites de la part de la société des marais mouillés pour abus de confiance, insista l’ingénieur en chef.

Un mélange de honte et de gêne laissa très seul le pauvre Duplay, telle une bête acculée. Il se gratta machinalement le haut du crâne.

— Nous pourrions penser que vous ressentez de la culpabilité de ne pas avoir agi, c’est fâcheux. Y avez-vous songé ? surenchérit le collègue de Dupuybel en le toisant, la nuque raide.

Duplay connaissait les critiques acerbes dont étaient l’objet les garde-ceintures. On jalousait leur statut et leur indépendance. Il but une gorgée de vin de façon à se donner du courage. Il semblait abattu, incapable d’aborder ce qui le turlupinait, mais il eut le soulagement de voir sa femme venir à la rescousse. Petite pomme au visage fripé, le cheveu couleur argent dépassant de la coiffe, elle fit soudainement apparition, un document tenu serré entre les mains, comme une abeille butineuse rapportant du pollen à la ruche.

— Messieurs ! fit-elle dans un hochement de tête sans chaleur, l’œil soupçonneux, avant de déposer le rapport sur la table en guise de dernière cartouche.

Les ingénieurs levèrent un sourcil interrogateur en se penchant de concert sur le papier. Le compte rendu se tenait sous leurs yeux sous forme d’un schéma du canal de ceinture des marais mouillés du secteur. Attestant l’étude rigoureuse qui avait été menée, des surlignements mettaient en exergue les points faibles. Ils échangèrent un regard entendu.

— À la bonne heure ! s’adoucit Crespin avec satisfaction.

— C’est que je ne me souvenais plus où tu l’avais rangé, ce fameux document, dit le garde-ceinture à l’épouse en essuyant les perles de sueur sur son front avec un mouchoir en tire-bouchon sorti de sa poche.

Le climat se détendit à peine. Crespin essaya de se parer d’un sourire amical mais cela n’engendra qu’un silence équivoque de part et d’autre. Ce n’était pas mieux du côté de l’épouse, une paysanne finaude à qui les ingénieurs de la ville inspiraient de l’aversion. Preuve en était qu’elle avait déjà tourné les talons, les mains occupées à la routine quotidienne de la cuisine en attendant qu’ils décampent avec leur pièce à conviction.

Ils avaient à peine tourné le dos qu’elle lâcha la bride à son courroux.

— Eh ben ! Ces deux érudits n’ont pas un poil d’indulgence, pas plus que le sens de la diplomatie. Ils te regardaient comme si tu étais en faute, et toi mon pauvre… Tu semblais perdu… Un vrai taiseux… Moi j’ai failli leur dire ce que j’avais sur le cœur !

— Je n’ai pas aimé la façon dont ils m’ont rabaissé, ça non, je n’ai pas aimé, dit le mari en sentant monter en lui quelque chose de violent.

— Si ce n’était pas pour participer à l’effort de la communauté des marais mouillés, il y aurait de quoi jeter l’éponge…

— N’oublie pas que cette tâche contribue à payer nos impôts en ces temps difficiles où les sécheresses ont succédé aux crues, souligna l’époux, l’esprit hanté par l’hiver où il avait fallu casser la glace à l’aide de la grosse hache qui servait d’ordinaire à abattre le bois. Dupuybel et son acolyte sont loin de se douter de nos réelles difficultés.

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