Les fantômes de Marianne
Chapitre 16
Vita avait la volonté de faire œuvre utile. Rien ne la rendait plus heureuse que de tisser un cocon fleuri des plus accueillants pour son chérubin lorsqu’il rentrait de ses journées d’étude. Pour le reste de son temps, pas un jour ne passait sans qu’elle remerciât Marianne de l’avoir encouragée à lire. Elle avait découvert Émile Zola, dont elle défrichait l’œuvre, et dévorait les journaux, se passionnant pour les débats qui agitaient la société.
La pensée ne s’engourdissait jamais au cours des dîners entre camarades de promotion issus de familles d’industriels, de banquiers, de négociants, de hauts fonctionnaires titulaires de la Légion d’honneur. Si les camarades d’Hugo semblaient avoir dans un coin de la tête l’allégorie de l’industrie par Prud’hon, cette femme tenant d’une main un compas, symbole des mathématiques, de l’autre un caducée, symbole du commerce et de l’invention, la constellation féminine formait un monde plus difficile à conquérir : les demoiselles du cénacle suivaient les conférences du vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin dans le faubourg Saint-Germain destinées aux jeunes filles de bonne famille, fréquentaient les matinées musicales et les ventes de charité. Vita dut redoubler de vigilance dans ses manières, ajuster au plus près sa tenue pour survivre dans leur cercle. Bien que l’attention d’Hugo écartât les sarcasmes, Vita n’était pas dupe de certaines risettes ambiguës, et percevait parfois des rires cruels dans son dos. Toutefois ce soir-là, la conversation prit un tour tel qu’elle en oublia tout le reste. La mention du patronyme de Lantier amena un éclair de surprise dans les yeux de la jeune femme.
— De la famille d’Émilien Lantier ? s’enquit Vita, sortie de sa réserve habituelle.
— Tout à fait ! s’entendit-elle répondre.
Émilien Lantier ! Ce nom dansait dans sa tête. Vita avait sur-le-champ établi le lien entre cette personne et Marianne Fort. Celle-ci avait connu un Émilien Lantier et lui avait fait des confidences à son sujet. Émilien, un industriel, avait entretenu une liaison secrète avec Marianne du temps où elle était gouvernante à Paris. Un amour impossible, à l’entendre, car la famille Lantier, à la tête d’une solide fortune, s’était opposée à leur mariage. Marianne avait quitté Paris peu après, à destination de Niort, la mort dans l’âme de devoir s’éloigner de son grand amour.
Mais Vita était détentrice d’un autre secret et ses pensées cheminèrent vers ces ramifications tandis qu’elle gardait la tête baissée, sans un regard pour les bouchées façon vol-au-vent qui trônaient sur la table. Quand Hugo décela son trouble, elle se ressaisit en dédiant un compliment à la maîtresse de maison.
***
Dès le lendemain, Vita se plongea au cœur de Paris, bien décidée à rencontrer cet Émilien Lantier. Faubourg Saint-Antoine, elle prit un bain de foule populaire sur les trottoirs bordés de commerces et d’ateliers d’artisans ébénistes, menuisiers, tapissiers ou faïenciers voisinant avec des établissements industriels plus importants. La manufacture de Lantier faisait partie de ceux-là, une des premières à produire des meubles en grande série. Elle comportait plusieurs ateliers mécanisés ainsi qu’un atelier de miroiterie pour la fabrication de meubles avec des glaces et des miroirs.
Vita déjoua la méfiance de l’hôtesse embusquée derrière son comptoir à l’accueil de l’entreprise Lantier. Elle ne sut d’où lui venait ce culot, mais elle obtint qu’Émilien Lantier soit avisé qu’une dame souhaitait lui parler d’une importante commande. Le patron apparut sur un quiproquo, la dévisagea, incrédule, sans doute surpris d’avoir à faire à une mulâtresse. Elle situa aussitôt l’Émilien dont Marianne lui avait brossé le portrait, bien que sa chevelure grisonnante fût désormais bien moins abondante et brune que dans les dires de son amie. Ses yeux reptiliens lui coupèrent le souffle.
— Mon temps est compté, chère madame, je pensais que vous aviez pris rendez-vous, mais puisque vous êtes là, suivez-moi, je vais vous recevoir…
Quand il eut fermé la porte de son bureau, il l’interrogea :
— Vous disiez que vous voudriez passer commande de plusieurs armoires en noyer avec glace pour le compte de Mme d’Alençon ?
— À vrai dire, je ne suis pas celle que vous croyez…, bredouilla Vita.
— Comment ça ? sursauta l’industriel en se défaisant séance tenante de l’air accort et du sourire mielleux qu’il s’était donné pour complaire à sa cliente. Il se mit à tripoter sa montre de gousset.
— Je dois aborder avec vous un sujet beaucoup plus intime…
Le regard de l’homme vrilla.
— C’est-à-dire ? demanda-t-il avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
Le regard d’Émilien Lantier perdit de sa superbe dès que Vita eut prononcé le nom de Marianne Fort. On aurait dit qu’elle avait sorti un fantôme de son placard, au point qu’il en extirpa de sa poche un mouchoir pour s’éponger le front.
Lui et elle s’étaient connus alors que Marianne occupait sa première place comme gouvernante auprès du jeune frère d’Émilien. Il s’était entiché d’elle, elle l’avait subjugué comme seule l’apparition du premier amour peut le faire. Leur liaison discrète et incohérente avait été d’autant plus forte qu’ils savaient la bataille perdue d’avance.
— Quelque chose ne va pas ? s’enquit Vita, pouvant lire sur le visage de l’industriel que le temps n’avait rien cicatrisé de cette blessure ancienne.
Émilien se rencogna dans son fauteuil en soupirant.
— Eh bien, voilà qui nous plonge des années en arrière. Pour être franc, j’ai eu du mal à me remettre du départ de Mlle Fort.
— Elle m’a expliqué que vos parents s’étaient opposés à cette union.
— Je vois que vous êtes bien renseignée.
— Marianne avait en moi une amie fidèle, aussi s’est-elle livrée en toute sincérité. Une question reste en suspens. Pourquoi n’avez-vous pas répondu à la lettre qu’elle vous a adressée depuis Niort, quelques semaines après son départ de Paris ?
— Je n’ai jamais reçu la moindre lettre de Marianne ! s’écria-t-il.
Il aurait fallu avoir le discernement du Saint-Esprit pour détecter une éventuelle dissimulation de sa part.
— Que disait-elle donc, cette lettre ? continua-t-il.
Vita hésita. Elle avait quelque chose de bien délicat à révéler. Malgré tout, après un temps d’arrêt, elle s’engouffra dans la brèche.
— Votre amante vous informait qu’elle attendait un heureux évènement, annonça-t-elle en baissant les yeux, sans voir combien le visage d’Émilien s’était soudain empourpré.
Il mit quelques instants avant de retrouver l’usage de la parole, cloué dans son fauteuil.
— Je vous confirme que je n’en ai rien su, prononça-t-il d’une voix atone. J’ai des principes, que croyez-vous ! J’aurais été incapable d’un acte aussi lâche. J’aurais assumé mes responsabilités. En a-t-elle douté ?
Tout à coup, Vita jugea indécent de s’immiscer plus avant dans l’intimité de leur relation. Comment aurait-elle pu parler au nom de Marianne ?
— Je pense que l’explication est toute simple, lança-t-il. Il est probable que cette lettre ait été détournée. Je vivais sous le même toit que mes parents. Ils ont intercepté le courrier. J’étais jeune à l’époque, trop docile, trop respectueux des convenances. Il n’y avait rien de négociable, et je n’ai pas eu la force de m’élever contre eux. Croyez-vous que l’on trahisse aussi facilement une main qui vous nourrit ? dit-il avec un tremblement dans la voix.
— La soumission aveugle aboutit souvent aux larmes, déclara Vita, en percevant combien cette lâcheté de sa jeunesse pesait sur la conscience de l’homme.
Touchée, Vita s’autorisa alors à aller plus loin dans les révélations. Elle raconta l’épisode du congédiement injuste de Marianne de chez les Dupuybel suivi de son errance dans les rues de Niort et de sa sauvage agression. Le visage d’Émilien prit une expression de souffrance lorsqu’elle décrivit le calvaire traversé ensuite par Marianne et l’abîme de désespoir dans lequel l’avait jetée la perte de leur enfant.
— L’autorité paternelle peut exercer une tutelle terrible qui, sous couvert de sécurité, vous emprisonne à vie, mademoiselle. Mon père, je puis le dire aujourd’hui, était un véritable tyran.
Visiblement ému, il marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre :
— A-t-on au moins châtié les voyous qui ont attaqué Marianne ?
— Non, les malfaiteurs n’ont jamais été retrouvés.
— Pour préserver sa réputation, mon père aurait tout sacrifié. Marianne enceinte devenait une menace, murmura Lantier, perdu dans ses pensées.
Il sortit d’un coffret un gros cigare orné d’une bague de papier rouge. Il se mit à fumer lentement, laissant échapper des volutes blanchâtres par le nez.
— Vous croyez qu’il serait envisageable, après tant d’années, de tirer cette affaire au clair ?
— Impossible de vous répondre catégoriquement, dit Émilien, qui songeait à la facilité avec laquelle on dénichait un voyou pour un règlement de comptes moyennant quelques subsides.
Qui sait si son père n’y avait pas eu recours dans l’intention de se débarrasser d’une amourette devenue gênante ? Ses paupières cillaient de nervosité.
À la fin de l’entretien, Vita prit soin de griffonner son adresse sur une feuille de papier. Savait-on ce que l’avenir réservait, une nouvelle connexion avec le passé pouvait encore surgir.
Seul dans son bureau, Lantier sentait l’aigreur sourdre dans son cœur. Il lui semblait que sa vie avait filé comme de l’eau. Marié par ses parents à une fille de commerçant dépourvue de toute personnalité, jamais plus, depuis Marianne, il n’avait éprouvé l’amour, ni même la déraison. Les péchés de la chair ne sont pas regrettables, seuls ceux de l’âme le sont, songea-t-il en se morigénant.
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