Les fantômes de Marianne

Corinne Javelaud · Chapitre 29 sur 33

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Les fantômes de Marianne

Chapitre 18

 

La brume matinale légère chassée par le vent du nord laissait augurer une belle journée. Le regard de Vita s’égara dans le vague vers les toitures gris bleuté du faubourg Saint-Germain. Elle luttait, refusant de céder au découragement. Mais même les paroles apaisantes d’Hugo ne pouvaient rien contre ses craintes et ses fêlures secrètes. Peut-être que la pluviosité automnale de ces derniers jours y était pour quelque chose ?

Vita acquiesça à ses propres pensées avant de revenir à son rôle de maîtresse de maison qui l’occupait à temps plein depuis que les parents d’Hugo avaient mis fin au contrat avec la bonne. Elle ne trouvait plus le temps de souffler. Heureusement que la dextérité de ses doigts faisait merveille. Elle accommodait les plats, brodait, astiquait, repassait. Hugo admirait son industrie. Il gardait un mot pour rire en reprenant la citation du chimiste Antoine Laurent de Lavoisier :

— Avec toi, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Chaque jour, les amants affirmaient leur foi en l’avenir, bien que se demandant si le bail de l’appartement serait lui aussi bientôt résilié. Mais le verdict tardait à tomber.

La fin de son cursus approchait et le temps n’était plus loin où Hugo se lancerait dans sa carrière d’ingénieur. Il jugea le moment venu de franchir le pas et d’officialiser son union avec Vita, avec, si possible, l’assentiment de ses parents.

Tous deux arrivèrent par le train à La Rochelle, arrimés à l’espoir d’un jour de grâce. Il était convenu que Vita patienterait en ville, près de la porte de la Grosse-Horloge, pendant qu’Hugo irait parler à ses parents.

Passé les effusions des retrouvailles avec leur cher rejeton, dont la carrure était désormais celle d’un homme aguerri, les Delgrière prirent de plein fouet l’annonce de son intention.

— Père, mère, vous m’avez enseigné qu’il convient de regarder les êtres en dehors de tout préjugé, commença-t-il avec la fougue et la sincérité de la jeunesse.

— Est-ce de Vita dont il s’agit ? l’interrompit Poppée, sans attendre.

— Oui. Croyez bien que je n’aurais certainement pas mené à bien mes études sans le soutien de cette jeune femme. Je compte l’épouser, et s’opposer à ce projet serait un affront à la liberté et à la dignité que vous m’avez vous-même appris à chérir.

À ce même instant, la silhouette de Marianne apparut à la porte du salon. Elle ne put s’empêcher d’applaudir le discours d’Hugo, ce qui déclencha sans attendre la riposte de Renaud.

— C’est le monde à l’envers ! Pourriez-vous avoir la décence de vous abstenir de tout commentaire, Marianne ? Quant à vous, mon fils, si vous comptez souffler à votre guise le chaud et le froid dans cette maison, vous vous trompez ! cingla le médecin, excédé.

Son orgueil en prenait un coup. Les paroles d’Hugo étaient impossibles à admettre. Il avait le sentiment de ne pas être maître chez lui, de ne plus rien décider sous son propre toit. Il ne serait pas près d’oublier cette humiliation.

— Ce projet est une véritable sottise, Hugo ! Reprends-toi et oublions cette conversation !

— Que croyez-vous ? intervint à nouveau Marianne. Essayer de persuader Hugo de son erreur n’a aucun sens. Jugement sans charité ! Son mariage ? La belle affaire ! Dieu est le seul à pouvoir tracer les lignes de son destin.

— Baissez d’un ton, Marianne, votre irruption dans notre intimité est détestable, assena Renaud, exaspéré par cette impudence qui lui confirmait que Mlle Fort était de trop dans cette demeure.

S’il n’avait voulu ne pas déplaire à sa femme, il y a déjà longtemps qu’elle aurait pris son bagage.

— La messe est dite ! Puisque vous voyez le mal partout, je ne supporterai pas d’autre grief à mon endroit, s’insurgea Marianne.

— Je ne vous retiens pas ! rugit le docteur.

Un silence hostile s’installa dans le salon. Poppée était suffoquée. Hugo, qui détestait les esclandres, se disait qu’il venait de tout gâcher. Il aurait dû s’y prendre mieux, apprendre à mieux calculer… Il préféra ne pas répondre à son père, attristé par l’air sinistre de ses parents qui semblaient lui murmurer qu’ils n’avaient pas mérité ça.

Marianne quitta dans l’heure la demeure des Delgrière avec un petit bagage, le visage décomposé. Poppée n’avait pas réagi. Elle était arrivée au bout de sa générosité vis-à-vis de son ancienne gouvernante. L’arrogance de cette dernière n’avait pas sa place dans leur foyer, une évidence qui aurait dû la frapper plus tôt mais elle s’était engluée dans ses bons sentiments.

Dehors, le vent fouettait les arbres et la mer aussi mugissait de colère, tandis que Marianne avançait comme emportée dans un tourbillon rageur. Elle se fondit parmi les passants du quai, dépassa plusieurs messieurs en redingote et haut-de-forme malgré le poids de sa valise. Alors qu’elle s’épuisait du côté des tourelles anciennes de la porte de la Grosse-Horloge, elle fit volte-face en entendant jaillir son prénom.

— Vita ! s’écria-t-elle, en retenant son chapeau chahuté par une bourrasque.

Heureuses de ces retrouvailles, les deux femmes se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Les larmes leur venaient aux yeux. Cependant, la joie laissa vite place à la consternation.

— Vous êtes resplendissante et je devine votre bonheur auprès d’Hugo, lui glissa Marianne, mais je crains que votre amoureux ne puisse déplacer des montagnes.

Vita s’était tellement préparée à cette déception qu’elle ne fut pas trop atteinte, et cela ne la rendit pas moins compatissante envers l’infortune de Marianne lorsque cette dernière lui eut exposé les raisons pour lesquelles elle se retrouvait seule dans la rue avec cette valise.

— Ainsi ce bagage est-il le résultat de votre audace puisque vous avez soutenu ma cause sans réserve auprès des Delgrière…

— Ah ça oui, ma chère Vita, et je n’ai rien retiré !

— Je me doutais qu’Hugo ne parviendrait pas à convaincre son père. Lui qui croyait naïvement pouvoir conserver un lien affectif étroit avec sa famille en dépit de ses transgressions, il s’est en réalité bien trompé, soupira Vita. Je regrette que notre relation soit à l’origine de votre discorde avec le docteur et son épouse.

— Ne vous inquiétez pas… Cela n’a fait que raccourcir l’échéance de mon départ. Les querelles se multipliaient, la pression devenait insoutenable. Quand on ne s’entend plus, il vaut mieux ne plus se fréquenter, la rassura la gouvernante sans davantage de commentaires.

Bien qu’elle se sentît liée à elle par une indéfectible amitié, Vita percevait la complexité de la personnalité de Marianne. Elle l’admirait en dépit de sa part d’ombre, comme en cet instant où elle ne pouvait lire sur ses traits quelque sentiment que ce fût. Elle détectait chez la gouvernante une violence intime qui ne lui avait pas échappé du temps même où elles travaillaient l’une et l’autre chez les Moricourt. La jeune mulâtresse n’ignorait pas l’acte de malveillance dont Marianne s’était rendue coupable à l’encontre de Poppée mais, le temps passant, elle avait fini par croire qu’elle s’amenderait.

Vita proposa à Marianne de s’installer dans un café afin de poursuivre tranquillement leur conversation car elle avait encore beaucoup à lui dire. On les invita à s’attabler au milieu de la salle. Elles ne manquaient pas de susciter la curiosité de la clientèle masculine. Des sourires séducteurs obliquaient en direction de Vita dont la beauté, l’allure parisienne et le vocabulaire choisi ne passaient pas inaperçus. Il faut préciser que si elle avait particulièrement soigné sa tenue dans l’espoir d’une invitation chez les Delgrière, il n’en allait pas de même pour Marianne, que cette dernière épreuve avait encore davantage altérée et vieillie, et dont la mise dénotait le laisser-aller, et pour cause, puisqu’elle avait quitté le navire en catastrophe. Devant l’intensité des réactions de la gent masculine, Mlle Fort se pinça les lèvres pour réprimer une remarque acerbe à l’égard des indiscrets, et préféra complimenter Vita sur sa capeline de satin clair qui lui seyait à merveille.

— Je ne sais pas comment amener le sujet…, avança Vita.

Encouragée par son amie devant laquelle on venait de déposer un café fumant, elle continua :

— Il faut que je vous dise que j’ai rencontré Émilien Lantier à Paris…

L’intéressée, qui avait pâli, se figea sur son siège. Il s’écoula plusieurs secondes avant qu’elle ouvre la bouche.

— Pourquoi avoir été jusque-là, Vita ?

— En réalité, le hasard en a voulu ainsi et je n’ai eu qu’à saisir la main qu’il me tendait et la suivre, dit Vita, qui évoqua le dîner chez des amis d’Hugo. J’ai appris que le fils de Lantier avait intégré l’École des ponts et chaussées, figurez-vous. Il ne m’a pas été difficile de rencontrer son père. Je vous devais bien ça, il me semble… Enfin, le temps passe, cette démarche constituait peut-être une dernière chance de connaître la vérité…

Stupéfaite, Mlle Fort se fit raconter tous les détails jusqu’à plus soif. Vita s’exécuta, lui révélant les confessions qu’elle avait recueillies de la bouche d’Émilien lors de sa visite au faubourg Saint-Antoine.

— Émilien pense que son père était certainement capable d’avoir envoyé des voyous effacer toute trace de votre existence. Mais ses parents sont décédés aujourd’hui et il ne peut en avoir la certitude.

— Il m’est tout de même difficile d’imaginer que la crainte de voir son nom entaché ait pu pousser M. Lantier père jusqu’à une telle extrémité. Pensez que ces voyous m’ont laissée pour morte, qu’ils ont tué mon enfant ! Mais il m’est encore possible de glaner quelques pièces du puzzle, suffisamment pour en avoir le cœur net, ajouta-t-elle après un temps d’arrêt.

— À quoi pensez-vous, Marianne ?

— Je vais me rendre à Niort. Peut-être reste-t-il encore une chance de tirer tout ça au clair, lança la gouvernante d’une voix qui ressemblait au cri rauque d’un oiseau, ce qui attira tous les regards dans leur direction.

Tout devenait pressant. Elle enchaîna un geste afin de vérifier que son réticule contenait suffisamment de monnaie pour s’acquitter du montant d’un billet de train pour Niort. Dehors, elle héla un fiacre pour se rendre à la gare. Les deux femmes se séparèrent dans une étreinte affectueuse.

Il n’y avait plus rien de douloureux sur le visage flétri de Marianne lorsqu’elle déposa son bagage dans le compartiment, seulement une expression de nervosité et d’impatience. Elle prit place dans le wagon et se laissa porter par le paysage sillonné de canaux où parfois se dressait un moulin à vent. Des maisons basses émergeaient sur les parcelles d’un doux camaïeu, tandis que par bribes lui parvenaient les conversations des autres voyageurs.

Arrivée en gare de Niort, elle déposa son bagage à la consigne puis se rendit rue du Vieux-Pont, sur le lieu de son agression. Elle reconnut le banc où elle s’était assise jadis et essaya vainement d’y associer des souvenirs. Le traumatisme avait fini par tout effacer. L’amertume s’empara d’elle, ses pensées tournoyèrent.

Sans s’attarder davantage, elle prit la direction du quai de la Regratterie et arriva en vue du domicile des Dupuybel. Elle se figea devant le heurtoir en laiton, le front plissé par l’appréhension, se demandant si elle allait franchir le pas. Elle se rassura à l’idée qu’à cette heure de l’après-midi, Crespin Dupuybel était probablement absent, occupé par ses affaires en ville. Elle craignait de se retrouver face à face avec ce maître des horloges qui avait décidé de son destin et l’avait précipitée dans l’abîme.

Aux deux coups secs au heurtoir, Mélusine accourut. On aurait cru qu’elle faisait face à une apparition ! Marianne la salua d’un hochement de tête. La servante peina à lui retourner son bonjour, une main crispée sur la bouche pour étouffer un cri d’étonnement.

— Mademoiselle Fort ! Si je m’attendais…

Un piano jouait en sourdine. Mélusine invita la visiteuse à entrer en lui précisant qu’elle avait reçu ordre de ne déranger Hortense Dupuybel sous aucun prétexte.

— Ne vous méprenez pas sur le sens de ma visite, c’est vous que je viens voir, Mélusine !

Cette dernière afficha une grimace de consternation rappelant à Marianne ses mimiques de jadis lorsqu’elle essuyait des reproches sur ses manquements. Dans les premiers temps de leur cohabitation, elles n’avaient guère été en sympathie toutes les deux, mais l’humeur acariâtre de Marianne en était seule responsable. Irritable, la gouvernante cachait sa condition de femme enceinte, priant pour que sa situation scandaleuse ne s’ébruitât pas, tout en espérant qu’une lettre d’Émilien Lantier lui sauverait la mise.

Toujours est-il que dans la cuisine, Mélusine sembla sur ses gardes, comme si elle redoutait une question embarrassante.

— Je reviens de loin ! affirma Marianne qui s’était installée à la table aux côtés de la cuisinière sans qu’on ne lui eût rien proposé. À l’époque, vous avez forcément entendu parler de mon agression ?

— Oui, bien sûr. Mais cette affaire remonte à loin. Nous avons appris bien plus tard ce qu’il vous était arrivé…

— Soit ! Il est vrai que je n’étais plus qu’un fantôme. De peur de déranger un notable, je crois que la police n’a même pas pris la peine d’informer M. Dupuybel. Vous savez, tout porte à croire que mes agresseurs sont venus spécialement de Paris pour s’attaquer à moi. Je vous expliquerai dans quelles circonstances… En attendant, je voudrais savoir si vous n’avez rien remarqué de bizarre à l’époque. Je ne sais pas, des rôdeurs, des curieux, qui se seraient intéressés à mes allées et venues…, dit Marianne en plantant son regard dans celui de la domestique.

— Enfin, qu’insinuez-vous ? Que j’aurais quoi que ce soit à voir avec votre agression ?

— Loin de moi l’idée de vous accuser, Mélusine. Je voudrais seulement savoir si vous n’avez pas été amenée à parler de moi à des étrangers.

Mélusine garda un long moment le silence, la tête baissée, triturant son tablier.

— Ça me chamboule, tout ça ! fit-elle en frottant ses doigts sur ses paupières closes.

Elle lâcha un soupir, comme si elle avait vaincu ses dernières hésitations. Elle reprit :

— La vérité, c’est que peu de temps avant votre agression, j’ai été abordée par deux hommes qui m’ont interrogée à votre sujet. J’ai pris peur, je me suis enfuie et j’ai réussi à leur échapper, mais ils m’ont lancé toutes sortes de menaces. Ma faute est de ne vous en avoir rien dit, ni à vous, ni à M. Dupuybel. Mais je ne voulais pas provoquer d’inquiétude inutile et puis, j’avais peur qu’on ne me croie pas.

— Et vous n’avez plus jamais revu ces personnes, n’est-ce pas ?

— Eh non, pas tout à fait…

— Comment ça, pas tout à fait ?

— Eh bien, ces deux hommes… comment vous dire… Ces voyous ont mis leur menace à exécution. Mon mari les a vus tourner autour de notre maison…

— Ils s’en sont pris à vous ? s’exclama Marianne, épouvantée.

— Mon mari ne leur en a pas laissé le temps…

Avant que Marianne ait pu réagir, la servante ajouta comme une excuse :

— La fièvre lui est montée au cerveau, vous comprenez…

— Il leur a réglé leur compte ?

Mélusine ne répondit pas tout de suite. Elle se leva comme si la réponse méritait encore réflexion.

— Ne vous en faites pas, il leur a évité la fosse commune en offrant leurs corps aux marais. Et il a eu du flair, sourit-elle d’un air chafouin. Une rupture de digue a causé une des pires inondations du siècle peu après. Tout était impraticable, dévasté. On n’en a plus entendu parler, des macchabées. Sans doute qu’à la saison sèche, les mulots ont rongé les restes. Ils ont eu ce qu’ils méritaient ces deux-là, pas vrai, Marianne ?

Abasourdie, celle-ci jeta un regard sur Mélusine pour vérifier qu’elle ne plaisantait pas. Elle éprouvait une pointe d’incrédule tristesse face à cette révélation. Il lui semblait presque trop facile que ses deux agresseurs aient été ainsi rayés de la carte.

— Ces deux-là sont en enfer, vous devriez vous sentir soulagée ! dit Mélusine d’un air de triomphe. Vous méritiez de le savoir, reprit-elle, mais il m’était impossible de faire un tel aveu. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil…

Le regard de Marianne devint soudain limpide, comme si elle était délivrée d’un grand poids.

Avant de prendre congé, elle devait à Mélusine quelques explications. Aussi lui fit-elle un récit suffisamment circonstancié de sa triste idylle avec Émilien Lantier et lui confia que, d’après ce fils de bonne famille lui-même, les deux agresseurs avaient probablement agi en mission commandée sur ordre de son propre père.

— Parfois, je suis intriguée de vivre encore, à croire que la mort n’a pas voulu de moi, conclut-elle en baissant les yeux.

— Et ce père indigne, est-il toujours en vie ?

— Non, il est décédé aujourd’hui. Ceux qui ont causé mon malheur ne sont plus de ce monde.

— Vous allez pouvoir enfin tourner la page…, tenta Mélusine.

— J’espère en avoir la force, souffla Marianne, qui avait plutôt le sentiment qu’elle approchait du bout de l’impasse dans laquelle s’était engagée sa vie. Mais vous m’avez délivrée de mes fantômes, Mélusine…

 

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