Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 1 sur 30

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Les Pléiades

Les Pléiades

LIVRE PREMIER

 

CHAPITRE PREMIER

 

JOURNAL DE VOYAGE DE LOUIS DE LAUDON

 

Il était six heures du soir à peu près, peut-être six et demie. La malle-poste filait entre la double ligne des chalets avec une verve renouvelée ; nous sautions sur les inégalités du pavé; les bonnes gens se mettaient aux fenêtres ; ceux de la rue relevaient le nez avec une expression d’intérêt et de curiosité.

Enfin la machine roulante contint sa turbulente gaieté ; les chevaux, couverts de sueur et exhalant de leurs robustes croupes des nuages de vapeur, prirent le trot, puis le pas, et, soudain, s’arrêtèrent en désordre devant le perron de l’hôtel de la Poste. Nous étions à Aïrolo, avec quelque prétention d’y faire un dîner quelconque.

Conrad Lanze sauta à terre, et moi, riant de bon cœur à le voir saupoudré de poussière et blanc comme un pierrot, certain d’être tout semblable, je me battis de mon mouchoir, je frappai des pieds, je soufflai et exprimai avec passion le désir de trouver un bassin d’eau où plonger la tête et les mains. Mon compagnon s’unissait avec plus de modération à mon dithyrambe, ce qui ne l’empêchait pas de questionner les enfants assemblés autour de personnages aussi intéressants que le sont toujours des voyageurs tombant du ciel, et il eût sans doute obtenu sur ces petites créatures, leurs idées, leurs intentions, leurs pères et leurs mères, leurs ascendants, jusqu’à un degré d’une antiquité incroyable, les détails les plus complets, si l’hôtelier, M. Camossi lui-même, n’avait réussi, en joignant ses efforts aux miens, à lui faire entendre que deux aiguières, des serviettes, un repas complet, tout était prêt, que ce bien n’attendait que lui, et, enfin, que la malle-poste restait à Aïrolo une demi-heure, pas davantage.

Frappé de cette vérité et de ce qui en découlait de grave, le sculpteur se décida à interrompre ses communications avec la jeunesse tessinoise, enfonça la main dans sa poche, en tira une poignée de menue monnaie, la lança à toute volée au travers de la rue et, tandis que la bande des jeunes citoyens et des jeunes citoyennes du canton se précipitait en tas sur celle proie, nous faisions notre entrée dans l’auberge.

Conrad m’amusait, ou, plutôt, il me plaisait et m’intriguait ; depuis quinze jours, nous étant rencontrés à Zurich, nous nous étions pris d’un bel amour l’un pour l’autre, et nous avions provisoirement uni nos destinées de voyageurs. Je ne découvrais pas en lui un seul côté qui me fût tant soit peu désagréable.

Il était artiste et ne portait pas de longs cheveux ; il s’habillait comme tout le monde ; il pratiquait les us et coutumes des gens bien élevés, sans aucune des protestations d’un bohème, ni des empressements d’un néophyte. Bien que nous convenant beaucoup l’un à l’autre, nous n’avions pas abordé le terrain des questions gênantes ou trop familières. Sa réserve, à tous égards, était parfaite, sans mystère d’ailleurs, et ne laissait surtout courir l’esprit sur la pente d’aucune expansion ridicule. Il m’avait rien dit de sa famille, ni du rang qu’il occupait dans le monde ; cependant, on reconnaissait sans peine, à première vue, que son génie ne s’était pas élancé d’une loge de concierge, et que la distinction de sa personne devait provenir de quelque chose d’héréditaire. Il ne m’avait encore exposé aucune théorie transcendante sur les arts, leurs progrès, leur décadence, non plus que pour ou contre tel maître illustre élevé dans l’Olympe ou plongé vivant sous les ondes du Phlégéton. Si je le savais artiste, c’est qu’une phrase incidente me l’avait appris. Nous avions parlé littérature, et je goûtais ses idées parce que je partageais ses préférences. Il me semblait accompli.

Une fois à table, Lanze me proposa de demander du vin d’Asti, de ce petit vin mousseux, me dit-il, célébré par la Chartreuse de Parme, et qu’il fallait absolument connaître.

Au premier mot, le garçon de l’auberge avait apporté la bouteille souhaitée. Conrad remplit mon verre et le sien, et, appuyant son coude sur la table et sa tête sur la main, il éleva à la hauteur de son œil le précieux breuvage.

— Avouez, me dit-il, que tels que nous voilà tous les deux attablés ici, nous sommes dans un des jours heureux de la vie et au moment le plus heureux, peut-être, d’un pareil jour.

— J’aimerais, lui répondis-je en touchant son verre du mien, vous entendre développer cette thèse.

Et je bus et je remplis mon verre de nouveau, pour avoir le plaisir de voir pétiller la mousse.

Il prit l’air d’un homme résolu à faire pénétrer la foi dans l’âme de son interlocuteur, fût-ce avec le concours de quatre hommes et de leur caporal.

— Dites-moi, Laudon, de bonne foi, qu’avons-nous fait depuis ce matin où nos yeux se sont ouverts à la lumière du jour ? Ne sommes-nous pas montés sur le bateau à vapeur à Lucerne par une jolie matinée fraîche, humide, assez frissonnante pour nous donner à souhaiter le soleil et ses rayons ? Je ne vous rappellerai pas les beautés agrestes du lac, de la chapelle de Guillaume Tell, ni de Guillaume Tell lui-même, bien que nous dussions peut- être un tribut d’hommages au pays hospitalier dont les auberges nous ont déjà remis tant de notes. Mais, tout compris, avouez-le, l’ombre d’un souci nous a-t-il approché pendant le temps que nous avons mis à traverser ces ondes pittoresques où les quatre libérateurs de la Suisse se sont donnés tant de mal, et où Schiller, dans son drame, et Rossini, dans sa musique, ont réussi, à trouver de si belles choses ? Non ! Laudon, ne soyez pas ingrat, ne niez pas l’évidence ; votre esprit n’a pas été couvert du moindre nuage, ni noir ni gris, pendant cette heureuse traversée.

Je sursis à plonger un biscuit dans mon vin, pour donner mon plein assentiment à ses paroles. Mais il ne me laissa pas le temps de développer mon approbation et poursuivit avec un surcroît de gravité :

— Depuis Fluelen jusqu’ici, je ne crains pas de le dire, ce fut un crescendo de félicité.

— Oui, sans doute, exécuté dans une atmosphère où la poussière abondait plus que l’air vital, et où des tourbillons de mouches se sont livrés au jeu du djérid sur nos personnes.

— Ingrat ! s’écria Lanze, rentrez dans votre vie de Paris et ne profanez pas de votre présence...

— Voyons, dis-je à mon tour, j’ai eu tort, j’en conviens et je fais le bel esprit mal à propos. Je pense comme vous. Je suis ravi. Faut-il vous parler de ces pentes du Saint-Gothard, toutes couvertes dans leurs méandres, sur leurs crêtes, des buissons rosés de ces rhododendrons en fleur ?

— Vous rappelez-vous, s’écria-t-il, ce pont du Diable, la Reuss, affolée, dispersant, dissipant son écume à des hauteurs si grandes, tandis que les masses sombres de ses eaux compactes comme des lames d’acier, plongeaient courbes dans les chutes du lit sonore de la rivière, et se relevaient courant au loin, échevelées en longs rubans d’argent ?

— Et ces gorges de rochers immenses, démantelés, noirs, farouches, aboutissant à des vallées d’un vert si gai et si calme ?

— Et ces tours féodales, que la force avait dressées et qu’a renversées à demi la violence ?

— Au fond, conclut Lanze, nous nous trouvons honnêtement excités par ce que nous avons vu et senti ; nous avons été charmés, émus, éblouis, touchés, transportés, heureux, en un mot ; mais, comme nous sommes de notre temps, nous croirions nous manquer à nous-mêmes en n’étant pas les premiers à nous en moquer. Tant de gens ont fait des vers d’almanach sur le Saint-Gothard, que, ma foi, nous sommes secrètement embarrassés pour convenir qu’il y avait de quoi en faire de bons. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment, Laudon ?

— Je n’y mets aucun obstacle.

— Les gens de notre génération sont de tristes sots.

— Amen, répondis-je.

Une soumission si nette le désarma, et il paraissait enclin à tomber dans une sorte de rêverie, quand le conducteur reparut et nous pria de rentrer dans notre boîte. Nous allumâmes en hâte nos cigares et reparûmes dans la rue.

Les enfants attendaient le retour de Lanze. Une foule de jolies attitudes, de pétillants regards lui paya généreusement sa libéralité. Il alla se mettre au milieu de ce petit monde, donna des tapes d’amitié sur quelques têtes bouclées, offrit encore quelques sous, accompagnés de recommandations sérieuses d’être sages ; puis nous montâmes en voiture.

Il y eut un contraste charmant ; notre postillon, un gros et vigoureux Helvétien, taillé à coup de hache, avec un visage rouge et carré, accommodait lourdement de ses grosses pattes le harnais de ses chevaux avant de monter sur son siège ; un colporteur le regardait faire, et c’était un Lombard, grand, svelte, élancé, à la large poitrine, à la taille serrée, belle figure, dents d’ivoire, cheveux bouclés, ondoyants, magnifiques, un Bacchus, un Apollon, un Mercure. Il était campé fièrement sur une hanche, une jambe en avant, image parfaite de la grâce virile. Lanze le contempla tranquillement ; mais ne dit rien et les chevaux partirent en galopant.

C’est une des heures les plus délicieuses du voyage, que celle qui suit le dîner, et lorsqu’on se laisse aller, tout réconforté et égayé par le repos et le repas, au mouvement d’une bonne voiture. J’ai tort de proclamer une vérité si banale, car chaque voyageur, je crois, en a dû faire la remarque. Nous étions devenus fort silencieux. Lui restait dans son coin, moi dans le mien, l’un et l’autre fumant, regardant par la portière et, probablement, lui, comme moi, mêlait à la sensation donnée par le paysage toutes sortes de tableaux venus d’ailleurs et de plus loin. Il est certain que dans la chambre obscure de mon esprit, chaque chose se peignait en couleurs charmantes.

J’avais passé la soirée de la veille près de Lucie, à l’hôtel du Cygne, à Lucerne, et n’avais quitté cette ravissante créature qu’à minuit. Jamais, non, jamais elle ne m’avait montré tant de bienveillance.

Cette personne si accomplie, cette vraie gazelle, si jolie dans sa taille svelte, si fière dans chacun de ses traits, si adorable dans le moindre de ses mouvements, si malicieuse dans son esprit entier, si redoutable dans ses regards chargés tour à tour d’ironie ou de divination, avait été pour moi remplie de la plus sérieuse bonté. Je le lui avais dit et elle avait paru m’en savoir gré. Au moment de la séparation, je lui serrai la main. J’embrassai son mari... Cher garçon ! il s’était montré bien affectueux, lui aussi ! Et nous avions pris rendez-vous à Paris chez elle pour cet hiver.

De bonne foi, je n’ai jamais aimé que Lucie. Je ne dirai pas que ce sentiment apporte dans ma vie de bien grands troubles, ni qu’il m’arrête en beaucoup de choses, ni qu’il influe notablement sur mes résolutions ou ma conduite ; pourtant je le rencontre dans tous les coins de mon âme où il porte une fraîcheur extrême. C’est un aimable compagnon, mais pas un tyran.

Oh ! mon Dieu ! de son côté, madame de Gennevilliers ne se rend pas fort malheureuse à mon endroit. Je le sais et ne lui en veux nullement pour ce que tout autre appellerait, sans doute, du nom d’indifférence ou de froideur ; ce serait injuste. Elle n’est envers moi ni indifférente ni froide ; au contraire, elle me comprend sans que je me sois jamais expliqué, et voit l’intérieur de mon âme qui ne lui a jamais été étalé, Dieu merci ! Nous sommes deux natures sympathiques, parce que, nous ressemblant, nous n’avons rien à craindre de nos exigences mutuelles. Pourvu qu’elle se sente aimée, elle est contente ; moi, pourvu que j’aime avec un certain degré de retour, et surtout rien d’exagéré, rien de faux, rien d’hypocrite dans ce qu’on me rend, dans ce qu’on m’offre, dans ce qu’on me donne, je n’ai nulle disposition à demander des extravagances, n’étant pas moi-même propre à en faire, et je me contente, et suis heureux de ce qui, pour un autre, ne serait assurément pas assez.

Rien n’est rendu estimable que par la durée ; et ces amours tapageuses, qui se jettent au travers de la vie d’une femme et d’un homme, comme la Reuss au travers d’une forêt de sapins, qu’y font-ils ? Ils ravagent tout, ils saccagent, brisent, détruisent, dispersent, et leur cours rapide s’est emporté trop vite pour qu’on puisse, s’éprendre de sa fougue ; on reste seulement courbé sur de froids et malencontreux débris. Je ne dis pas que je raisonne à la façon des grands hommes, ni même de ces illustres passionnés dont on cite les folies en se promettant de n’en pas risquer l’imitation. Je raisonne comme un pauvre diable que je suis, heureux d’être au monde, fort désireux de ne rien gâter de ce que j’ai de bon autour de moi, et, pour cela, assez adroit pour distinguer entre le cœur et les sens, l’inclination et les emportements, l’affection et la rage, le dévouement raisonnable et l’abjection de toute volonté ; enfin, comme l’ont dit les sages, entre la fidélité et la constance. Je serais au désespoir de me créer des torts envers Gennevilliers. Lucie en mourrait, ou, si elle n’en mourait pas, je le payerais un prix tel que je ne veux pas l’y mettre. J’arrange ma vie pour l’aimer toujours, ne lui faire ni chagrin ni honte, et garder intacts la douceur et le charme de ce que je reçois d’elle.

Encore une fois, ce n’est pas de l’héroïsme, je le sais ; mais pourquoi irais-je m’accabler de travaux que ni les besoins de mon cœur, ni les volontés d’aucun Eurysthée ne m’imposent ? Pourquoi jouer avec moi-même une dangereuse comédie, uniquement pour me guinder jusqu’à des couronnes que je pourrais fort bien manquer et dont, en définitive, je me passe ?

Eh ! puisque je suis fait ainsi, pourquoi mentir ? La sincérité personnelle est une vertu plus rare que l’intempérance amoureuse, et plus virile et plus mâle assurément , et celle-là, je me rends cette justice, je la possède ! Hé bien ! donc, c’est vrai ! la nature m’a doué d’une force essentiellement passive. Je suis contemplatif par essence, et c’est à l’examen des choses que se bornent mes capacités. Je suis, en face des vanités de ce monde, une sorte d’inspecteur aux revues. Je ne me mêle pas à l’escadron des passions, ni à l’infanterie des goûts, ni à l’artillerie des fantaisies, pour conduire les charges des unes, les attaques des autres, les évolutions des troisièmes. Non, je me mets là pour regarder tout, voir ce qui existe, ce qui fonctionne, et, bien que portant l’uniforme de l’armée, du moment que le tapage commence, je n’en suis plus, et mon état est de me tenir à l’écart, de distinguer ce qui tombe d’avec ce qui reste debout et d’en tenir registre. Sans vanité, je ne vois guère que les abeilles auxquelles je puisse justement me comparer. Je butine sur les surfaces.

Tandis que je me laissais aller à ces rêveries, j’éprouvais l’impression délicieuse d’une douce confession, où les faits avoués ne vous maltraitent pas, et cela ne doit pas constituer une volupté médiocre pour les saintes filles que la clôture monastique a dégagées des épines du monde. En outre, je voyais les perspectives de la vie s’allonger indéfiniment devant mes prévisions comme un large tapis vert de Versailles, toujours fraîches, toujours unies, toujours calmes, sans rien pour déranger les pieds de mes espérances, ni les forcer à baisser la tête avec chance d’être brusquement décoiffées. Non ! Il faut avouer que je suis né heureux.

Quel nuit incomparable ! Les chevaux trottaient et secouaient leurs grelots en cadence ; de temps en temps, un mot d’encouragement du postillon les faisait doubler leur allure. Les côtés de la route passaient vite ; une pierre, une touffe d’herbe, un buisson se détachaient rapidement et venaient caresser mes yeux de quelque forme bizarre tout à l’instant empreinte dans ma mémoire ; les vallées profondes nous accompagnaient de leurs tournants, les montagnes nous escortaient en foule, les pics nuageux, ou blancs ou gris, tantôt se confondaient avec le ciel nocturne, tantôt faisaient comme un effort pour s’en détacher. J’étais plongé dans la plus douce extase.

Lanze alluma un nouveau cigare et, aussi silencieux que moi, continua à fumer à demi penché vers sa portière ; les rayons de la lune tombant en plein sur son visage me le montrèrent un instant et je fus frappé de sa physionomie ; ce n’était pas celle que je lui voyais constamment : plus de gaieté, plus d’insouciance, une mélancolie grave et certainement une teinte de douleur remplaçaient son agréable sang-froid.

— Que peut-il avoir ? pensai-je ; il aura perdu son argent à Bade, ou sa dernière statue a été maltraitée par les journalistes de Munich.

Je ne pus m’empêcher de sourire de ma perspicacité.

Dans notre société actuelle il n’est guère de place au fond des âmes que pour des chagrins précis, définis et tenant de près à la question de position.

Je m’amusai à broder sur ce thème, et à force de broder, je m’endormis le nez sur ma toile, ayant encore un brin pensé à Lucie et à mon bon et cher Gennevilliers.

Quand je m’éveillai, il faisait grand jour et Conrad Lanze, fumant son éternel cigare, me dit :

— Je vous félicite de votre adresse !

— Quelle adresse ?

— Vous ouvrez les yeux juste au moment le plus favorable pour vous procurer la sensation d’un changement à vue.

C’était exact, j’avais perdu le sentiment de la réalité au milieu d’une scène nocturne, représentant les pittoresques violences d’une nature tourmentée, et maintenant, montagnes sauvages, pics escarpés et fendus, vallons rechignés et menaçants, ce décor avait disparu. La route passait à travers des pentes qui s’abaissaient sensiblement et avec complaisance vers un but encore caché mais que l’on pressentait charmant ; de toutes parts des mûriers, et parmi les mûriers, des vignes, et parmi les vignes, des plantations de maïs, serrées, drues, vigoureuses, florissantes, agitant leurs panaches sous le doigt d’un petit vent tiède, le vrai Favorius, l’ami de l’Italie antique. On était déjà en Italie, non pas de par la politique et les conventions d’État, mais de par la nature. C’était le petit bout du pied de l’Italie qu’on apercevait sous cette robe de verdure diaprée, pleine de fleurs, pleine de vie, élégante, séduisante... l’Italie, enfin ! Ce petit bout du pied annonçait les autres perfections sans nombre de la grande et sublime madone. Je me prosternai en pensée devant ce que je voyais et devant ce qui m’était ainsi promis.

— Au diable les louables cantons ! m’écriai-je.

— Pas d’exclusion ! murmura Lanze d’un ton dogmatique, et là-dessus, nous commençâmes une dissertation assez subtile sur les formes du pittoresque, ce qui nous conduisit jusqu’à Magadino.

Ici, nous revînmes beaucoup de notre premier enchantement, les mérites du lac Majeur, dont nous venions de parler, avant de l’avoir vu, nous parurent médiocres. Une fois embarqués sur le bateau d’Arona, nous fûmes plus étonnés que charmés devant ces eaux noircies et comme épaissies par les ombres énormes de deux rives montagneuses dont les flancs attristés par les sapins n’ont rien que de monotone et même de maussade.

Tandis que nous pleurions notre déconvenue, un grand jeune homme blond et mince, à tournure distinguée, se trouvait à côté de nous ; il se mêla à la conversation d’une manière discrète, mais qui indiquait en même temps le désir de nouer relation.

Il n’était pas difficile de s’apercevoir que nous étions tous trois des poissons de la même espèce ou à peu près. La tentation de s’acquérir des compagnons de route, désir qui peignait évidemment l’inconnu, me prit aussi, et je vis que Lanze n’y répugnait pas ; j’engageai donc de plus près l’entretien, et je suis ravi de l’avoir fait, car notre nouvelle connaissance nous a fort aidés à passer aujourd’hui de bonnes heures. Il avait été comme nous pressé de voir, de contempler, d’admirer le lac Majeur et se désespérait de ne pas trouver ce à quoi il s’était attendu.

— Il me semble, nous dit-il, qu’un pèlerinage à ce lac célèbre est une sorte d’initiation à laquelle les âmes qui s’estiment ne sauraient se soustraire. Pourquoi tant de poëtes, sans compter les prosateurs, pourquoi le président de Brosses comme Jean-Paul, nous ont-ils à l’envi monté la tête sur des paysages, en somme, si insignifiants !

Tandis que nous déplorions notre malheur, nous avions cessé d’être attentifs ; tout à coup, notre recrue ayant levé la tête dans la direction du sud, s’écria :

— Mais voyez donc !

C’était un spectacle nouveau, sublime, adorable ; nous nous étions trop hâtés ! nous n’avions pas eu confiance dans cette nature enchanteresse, magicienne rusée, habile à cacher sa richesse pour mieux en étaler les trésors, pour en faire miroiter les pompes à l’heure voulue, si belle, mais si grande artiste, par-dessus tout !

Nous fûmes éblouis et ivres d’enchantement, de joie, de bonheur ; nous nous fîmes conduire aux îles avec la résolution bien prise d’y passer au moins une journée et, peut-être, qui sait ? le reste de notre vie.