Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 27 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Deuxième

 

 

Laudon s’ennuyait donc beaucoup à Paris, et cherchait, avec peine et sans un succès bien marqué, à se faire une existence qui eût le double avantage de répondre aux habitudes ordinaires de sa vie et aux besoins que ses expériences de l’été et de l’automne passés avaient développés en lui. Si on l’a un peu observé, on a vu que la mort de son père lui avait laissé une plus forte impression qu’aucune chose qui lui fût arrivée jusqu’alors. Il avait été aussi dégoûté par les premiers inconvénients de son genre d’existence ; c’est pourquoi, il s’était accommodé d’un compromis agréable, en recherchant l’intimité de Lucie et de Gennevilliers ; ils lui semblaient, en ce temps, réaliser toutes ses idées sur l’amabilité parfaite et la grandeur du caractère. C’était une sorte d’apprentissage ; il avait passé plusieurs mois à se débarrasser de la rouille accumulée sur ses sentiments, et était devenu assez accessible à l’impression des choses supérieures pour apprécier, comme il ne l’eût pas fait dans ses belles années de club, l’intimité de Conrad et surtout celle de Nore. Lorsque après avoir vécu avec ce dernier et s’être laissé gagner à ses opinions et à celles du prince, il avait éprouvé que Lucie ne correspondait plus à ce qu’il admirait, il s’était éloigné d’elle, sans regret, n’ayant plus rien qui occupât son imagination et fît marcher son esprit.

Tandis qu’il était ainsi en suspens, ne sachant de quel côté se tourner, il reçut une lettre d’un homme qui lui avait quelques obligations. C’était le fils d’un de ses fermiers. Ce garçon avait été bien élevé, était sorti de l’École centrale comme ingénieur civil, et avait pris le parti d’aller chercher fortune en Russie. Laudon, intéressé par ses efforts, lui avait avancé de l’argent. Ce fut ce protégé qui, à l’improviste, lui écrivit.

Il lui dit que, se trouvant à Wilna pour la construction d’un chemin de fer, il avait été très-étonné de rencontrer dans la rue un homme ressemblant très-fort au marquis de Candeuil, un cousin de Laudon, dont on n’avait aucunes nouvelles depuis deux ou trois ans. Il s’était informé ; il avait appris que ce personnage était connu sous le nom de Casimir Bullet, et on lui raconta de ses singularités, de son amour pour la solitude et de sa pauvreté, des détails à lui faire supposer que lui-même s’était trompé. Mais une seconde occasion lui ayant fait voir à son aise l’objet de sa curiosité, il était certain désormais de l’avoir parfaitement reconnu, et il croyait devoir en prévenir Laudon. Celui-ci fut vivement impressionné par tous les détails dont la lettre était remplie.

Jusqu’alors, il avait considéré Candeuil comme un homme bizarre et d’un entretien peu commode ; mais, en ce temps-là, Laudon réfléchissait peu. Cette fois, il en fut différemment, et il y songea si bien, que, brusquement, il partit pour Wilna, dans l’intention de voir par lui-même ce que signifiait la retraite de son cousin, son changement de nom, son dénûment inexplicable. Il trouva nécessaire de ne pas abandonner un parent dans une telle situation.

Arrivé à Wilna, il ne perdit pas une minute pour se mettre en relations avec Candeuil, et il se rendit à sa maison située dans un faubourg. Il frappa à la porte, et, sur l’invitation d’entrer, il poussa le battant et se trouva en face de son cousin ; il le reconnut parfaitement, celui-ci le reconnut de même.

— Que viens-tu faire ici ? lui demanda-t-il ; mais il n’y avait rien de malveillant dans l’accent de sa voix.

— Je devrais peut-être, lui répondit Laudon, en s’étonnant du calme répandu sur cette figure austère, je devrais t’inventer quelque histoire pour t’expliquer ma présence ; mais la vérité est que j’arrive de Paris pour toi et pour te voir. On m’a prévenu que tu vivais seul ; je viens te tenir compagnie.

— Sois le bienvenu, répliqua le marquis ; cette fantaisie te passera vite ; tu as tes affaires. D’ailleurs, le comfortable de mon appartement ne te captivera pas.

— Tu te trompes, repartit Laudon, en s’asseyant sur un escabeau et considérant la chambre d’un air de vive satisfaction. Comment donc ! mais c’est ici la demeure d’un sage ; le superflu n’y entre pour rien ; l’indispensable et des livres ! Enfin, le séjour abstrait de l’intelligence pure !

Candeuil sourit.

— Que fera ici ton élégance ?

— Mon élégance ? Elle et moi, nous avons fait divorce. Je cherche autre chose.

— Que cherches-tu ?

— Et toi, qu’as-tu trouvé ?

Candeuil appuya la tête sur sa main, et, après un moment de silence :

— Tu es donc changé ?

— J’en conviens, je suis changé. Mais je ne sais pas du tout, en revanche, ce que je suis devenu.

Et, avec un laisser-aller inspiré par le lieu, par l’influence qui y régnait, par l’aspect du maître, Laudon raconta ce qu’il éprouvait et exposa son histoire des derniers mois. Le nom de Conrad s’étant présenté dans son récit, Candeuil fit un geste de surprise et redoubla d’intérêt. On saura plus tard comment Candeuil n’ignorait rien de ce qui concernait Lanze.

Si l’on a bien compris la nature du stoïcisme professé par le sévère amant de Sophie, on a pu voir que ce n’était pas de l’humeur, ni même de la misanthropie. Le marquis considérait comme également perdues toutes les affections de tous les genres qu’il avait en ce monde, et ne trouvait pas que se rattacher aux branches de l’arbre valût la peine d’un effort quand on n’en avait pas les fruits. D’ailleurs, il ne détestait personne et prenait intérêt, dans une limite assez étendue, aux ennuis ou aux souffrances des autres. Il vit l’esprit de Laudon en train d’évoluer sur lui-même et ne cacha pas à son cousin ce qu’il en pensait.

— Sais-tu, Louis ? Je suis, moi, un homme tout d’une pièce et je ne change pas, je ne plie pas, et...

— Et moi, répondit Laudon, si j’étais un homme tout d’une pièce, je serais dans ce moment dans le fumoir de mon club, en attendant de passer chez Flora Mac Yvor. Tu me permettras de trouver que l’on gagne à ne pas s’obstiner sur une unique idée. Mais nous aurons le loisir de causer de tout cela.

En effet, ils en eurent le loisir. Laudon se prit d’un tendre intérêt pour Candeuil. Celui-ci ne lui disait pas ses secrets, mais Laudon devinait une âme fortement, trop fortement touchée par de touchants regrets, et éprouvait une admiration instinctive pour la façon courageuse dont elle portait sa charge. Le marquis se montrait d’une égalité d’humeur parfaite. Louis, chaque jour, le retrouvait le même ; au bout de peu de temps, il s’aperçut que si la puissance morale était énorme chez son parent, la force physique, tyrannisée à outrance, pliait et pliait douloureusement sous l’oppression. Il vit bien que Candeuil était malade. Une pâleur plombée, des yeux enfoncés dans leurs orbites, et dont un cercle noir faisait ressortir d’une manière inquiétante, tantôt la flamme, tantôt l’expression éteinte, des taches rouges sur les joues, et, quand le stoïque ne s’observait pas, un affaissement complet qui détendait tous ses membres, ses mains froides ou brûlantes, tout indiquait, à l’œil scrutateur de Louis, que Candeuil souffrait et souffrait cruellement. Mais il ne dit rien de sa découverte et attendit. Pendant ce temps, le solitaire, de son côté, l’examinait, l’étudiait en silence et le prit sensiblement en affection.

— Tu n’es pas aussi nul que je le croyais, lui dit-il un soir. Comment me suis-je si longtemps trompé sur ton compte ?

— Parce que je m’y trompais moi-même, répliqua Laudon en souriant. On m’avait donné une manière de vivre que j’avais revêtue docilement ; je la croyais la seule bonne. Heureusement pour moi, j’ai porté cet habit dans des endroits où il s’est déchiré, et j’en ai reconnu la mauvaise étoffe. Je l’ai donc rejeté. J’en cherche un autre ; en attendant, me voilà libre de ses compressions, et, si l’air qui me frappe de côté et d’autre me fait quelquefois frissonner ou me brûle, je n’en suis pas fâché. Je me sens vivre plus que je ne vivais jadis.

— Et que comptes-tu faire de cette belle indépendance ?

— Si je le savais, j’aurais mon nouvel habit. Il n’est pas prêt ; somme toute, je suis avec loi, et, tant que tu ne me repousseras pas, j’y resterai, n’ayant rien d’aussi bon à faire.

Candeuil allait lui répondre, mais, en ce moment, une toux sèche le prit. Il se leva pour la dissimuler et fit un tour dans la chambre. Au bout de quelques minutes, il parla, et ce fut une sorte de demi-confidence :

— Si j’ai un conseil à te donner, ferme ton cœur. Je ne veux pas dire par là que tu doives rester sans aucune sympathie, sans aucune affection, et que tu feras bien de regarder tous les êtres et toutes les choses avec une absolue indifférence. Bien loin de moi une pareille idée ; mais, quand je te conseille de fermer ton cœur, j’entends seulement qu’il faut le traiter comme ces sources turbulentes sourdant aux pieds des puissantes montagnes. Tant qu’on les laisse libres, elles ne font guère que du mal. Tantôt leur bassin est complètement à sec et une fourmi ne pourrait s’y désaltérer ; tantôt elles bouillonnent avec fureur, déversent des ondes accumulées en dehors de leur sein, les répandent écumantes sur le sol qui les a voisinent, les élèvent jusqu’aux cimes des arbres submergés, arrachent gazons, pierres, feuilles, fleurs et fruits, et, dans les étreintes limoneuses de ces eaux furieuses et troublées, emportent tout et surtout elles-mêmes. Non ! Il ne faut pas laisser son cœur courir ainsi. Il faut aimer son pays sobrement, afin de pouvoir lui pardonner beaucoup ; il faut tout aimer de même, au monde, dans le même but, car tout a besoin d’indulgence, et ne t’avise jamais d’apercevoir et de glorifier dans l’excès de l’affection un principe peut-être divin, oui, certainement divin ! céleste, immortel, mais qui ne doit pas toucher les choses de ce monde, parce qu’aussitôt qu’il les embrasse, il les brûle et les anéantit. Sais-tu l’histoire, de Sémélé ? Elle est très-vraie ! Cette femme ne s’est pas contentée d’être aimée par Jupiter, comme Jupiter, dans sa raison céleste, avait résolu de l’aimer. Elle lui a dit :

« Tu prends forme d’homme ; je ne veux pas ! Tu es Dieu ; je veux être aimée par un Dieu ! Je n’ai pas assez d’un amour de seconde grandeur, je veux savoir ce qu’est l’amour dans son excès, ce qu’il peut être de plus grand, de plus puissant, de plus sublime ! Aime-moi donc en maître de la nature entière ! » Et, tu sais, Laudon, ce qui lui arriva, à cette Sémélé, au contact de cette force inouïe ; comment elle n’en supporta, la pauvre enfant, ni les éclairs, ni les éclats, ni la foudre ? Non ! Sois en tout certain que beaucoup c’est bien assez, et que trop ne peut se risquer sur cette planète sans produire des catastrophes, bien qu’on ait une disposition commune à ne vouloir que ce trop.

— Si je te comprends, repartit Laudon, tu prêches d’exemple.

— Il ne s’agit pas de moi ; c’est un conseil que je te donne.

Ici il fut interrompu par un nouvel accès de toux, et, pendant quelques secondes, il s’appuya d’une main sur le dossier d’une chaise, tandis que, de l’autre, il comprimait sa poitrine. Laudon baissa les yeux. Enfin, Candeuil recommença à marcher et reprit :

— Ce goût de l’absolu, cette passion, ce besoin du parfait, du toujours, est le sentiment le plus étrange à rencontrer dans la fragile créature humaine. Tout passe hors d’elle, autour d’elle, elle sait que telle que les objets extérieurs la croient et la contemplent, elle passera, elle disparaîtra, elle sera anéantie ; et, cependant, plus elle avance vers cette dissolution inévitable, plus elle redouble d’amour pour la brillante clarté, en apparence si étrangère à sa nature. Si je désirais une preuve frappante, sans réplique, que tout ce qui nous semble réel est un mensonge et que nous sommes vraiment des immortels, je la trouverais là ! Oui, nous sommes des immortels, et l’infini que nous sentons, que nous devinons, que nous chérissons, qui nous enivre, certes nous l’aurons ! Mais notre malheur, c’est de trop nous hâter ; nous voulons de suite ce qui ne nous appartiendra que plus tard ; dans la vie actuelle, nous ne devrions pas y songer ; nous ne sommes encore pourvus que de muscles et de nerfs ; nous ne savons produire, avec cet appareil imparfait, que des bonds irréguliers et trop lourds pour nous élancer dans l’espace ; aussi nous retombons bientôt sur le sol qui nous froisse et nous blesse ; nous n’avons pas encore ces ailes légères sur lesquelles nous flotterons un jour, infatigables, à travers les immensités des temps.

C’est un pur conseil que je te donne, encore une fois ; tâche de ne rien aimer et de ne rien vouloir que dans une limite étroite. Après tout, mon cher Louis, il est inutile d’insister ; tu suivras ton tempérament, et rien ne saurait t’en empêcher.

Il y eut encore bien d’autres entretiens comme celui-ci. Candeuil s’était de plus en plus accoutumé à la société de Laudon ; il aimait ce parent arrivé à l’improviste ; ce qui était plus extraordinaire de sa part, il le lui laissait voir. Il y avait en lui, non pas un changement, mais un adoucissement de sa volonté, et dans son intérieur, il était content, faut-il l’avouer ? il était content de ne plus être seul. Il se demandait même par instants, avec quelque inquiétude, si tout à coup son compagnon n’allait pas le quitter malgré ses promesses. Cette faiblesse étant tout à fait neuve pour lui, il ne se serait jamais laissé aller à la manifester par une question. Pourtant Laudon le devinait, et il trouva le moyen de lui dire un jour dans une phrase incidente ;

— L’été prochain, nous pourrons, si lu veux, prendre une maison tout aussi philosophique à ton gré par son extrême exiguïté en ce qui te concernera, mais où moi, qui ne me pique pas de tant de vertu, je serai un peu plus au large.

Candeuil éprouva un grand soulagement à cette parole ; mais il ne répondit pas un mot. Quand un changement pareil arrive dans une âme violente, c’est qu’elle s’affaisse ; Candeuil avait à peu près usé son énergie physique. Ce qui est à remarquer, c’est qu’au contact de cette nature excessive qui s’épuisait, Laudon augmentait de jour en jour les forces de la sienne. Il se croyait nécessaire ; il sentait que, pour remplir la tâche qu’il s’était assignée, il lui fallait du sérieux, de la suite dans les idées, de la résolulion, et il retrouvait le modèle de toutes ces qualités dans le temple ébranlé que lui présentait l’âme de Candeuil. Il fut tellement transporté du désir, du besoin de soutenir le malade, de le consoler, s’il était possible, sans lui parler jamais de ce que son ami ne révélait pas, qu’il se fit associer à ses travaux, et il y trouva peu à peu un intérêt dont il n’aurait jamais cru que son esprit fût capable. Il devint cet hiver-là un philologue, afin de pouvoir ranimer chez Candeuil la seule fantaisie qui éclairât encore de quelques lueurs vivifiantes une âme prête à se coucher épuisée sur les débris du corps qu’elle avait trop maîtrisé.

C’est un grand amour que celui de la science. C’es un noble amour et qui n’abandonne ni ne trompe. Il peut embellir les plus brillantes espérances de la jeunesse et cette jeunesse même dans toute sa vivacité, dans toute sa fougue ; il peut, la prolongeant à travers les déceptions de l’âge mûr, la transporter toute pétrie de sa chaleur, bien avant dans les régions froides de la vieillesse ; mais c’est à la condition que cet amour n’aura pas été pris comme pis-aller par une intelligence désespérant d’arriver ailleurs. Candeuil était un savant ; mais il l’était, faute d’avoir cru pouvoir devenir un patriote, un homme d’État, un militaire, un amant aimé et heureux. Il avait contracté avec la science un mariage de raison, et une fois uni à elle, il avait été de plus en plus pénétré des vertus de cette noble épouse, de la vérité de ses charmes et de la sécurité de ses embrassements, sans doute, mais il ne l’avait point aimée ; il lui avait demandé tout : l’oubli, la paix, et, s’il se pouvait, le bonheur ; mais, son propre cœur, il n’avait pas réussi à le tirer vers elle, à le lui remettre en entier, à le lui abandonner. Elle ne put faire grand’chose pour lui. Sa manière bizarre de travailler ; ces connaissances vastes et sûres qu’il accumulait dans des manuscrits soigneusement pensés et ensuite jetés au feu, ne pouvaient réussir qu’à le distraire ; rien ne le guérissait, et, au moment où vint Laudon, sa confiance dans cette dernière ressource était usée. Resté seul, il eût fermé ses livres. Il ne continua que pour ne pas se démentir devant un témoin.

Au contraire, Laudon s’éprit tout de bon, complètement, de ce que son cousin lui enseigna. Il croyait, en se faisant son élève, lui plaire et donner à son travail un nouveau stimulant ; il eut mieux encore pour lui-même que celle satisfaction d’ami ; le contact des idées qui lui furent communiquées fit jaillir de son esprit des étincelles, et il se découvrit les dispositions nécessaires pour s’attacher à l’ordre de recherches auxquelles il avait plutôt feint d’abord de s’intéresser qu’il ne l’avait fait réellement. Il est de ces rencontres. On ne sait jamais précisément à quoi l’on est propre quand on n’a pas essayé. Le hasard a fait tant de découvertes dans le monde matériel et en fera tant encore ! Il n’est pas moins habile à indiquer à beaucoup d’esprits leur aptitude. Le jugement assez froid de Laudon, son imagination chercheuse et contenue, sa sensibilité vraie mais peu portée aux extravagances, son esprit d’examen, étaient des bases sur lesquelles la passion scientifique trouvait à se mettre à l’aise. Elle ne craignait pas là d’être jamais dérangée par des fantaisies imprévues. Depuis son séjour à Wilna, Laudon a publié des travaux assez importants pour que son nom soit assuré désormais de vivre parmi les hommes qui s’intéressent à l’étude comparée des langues.

Vers le printemps, l’état de santé du marquis devint tout à fait mauvais, et Laudon ne put se faire illusion sur l’imminence du danger. Les symptômes fâcheux se multipliaient si rapidement et le moral du philosophe changeait d’une façon si notoire, qu’enfin Louis s’arma de tout son courage et dit avec fermeté à Candeuil :

— Je veux que tu consultes un médecin.

— J’y consens bien volontiers, répondit celui-ci froidement.

En lui-même, il savait l’inutilité de tout remède et ne voulait pas discuter. On convint que le lendemain le désir exprimé par Laudon serait satisfait ; mais la journée n’était pas finie.

La poste arrivait le soir. Les deux amis étaient à deviser sur des sujets d’érudition, quand le valet de chambre de Laudon apporta une lettre. Elle était pour Candeuil. Très-rarement celui-ci recevait des nouvelles du monde extérieur ; Laudon avait remarqué que deux fois seulement il en était arrivé depuis le commencement de l’hiver. Il observa, et il s’en est souvent rappelé depuis, que les choses ne se passèrent point comme dans les occasions précédentes. Alors Candeuil avait regardé longuement l’adresse, puis posé le pli sur la table sans l’ouvrir et continué l’entretien, absolument comme s’il ne prenait aucune sorte d’intérêt au contenu du papier dont il ajournait la lecture. Quand il vit cette lettre, au contraire, il la saisit avec une vivacité mal contenue et qui était si en dehors de ses habitudes que Laudon en fut surpris. Il déchira l’enveloppe, lut, et resta dans une sorte de contemplation muette devant ce qu’il tenait sous ses yeux. Laudon comprit qu’un revers de page seulement contenait toute la missive.

Au bout d’un instant, Candeuil mit la lettre sur la table à côté de lui ; immédiatement il l’attira à lui et la relut de nouveau ; puis il sourit, la plia, la posa à la même place et se leva... Tout à coup il poussa un cri déchirant, ressaisit la lettre une troisième fois, la froissa convulsivement, et se frappant la tête de ses deux mains crispées, serait tombé en arrière si Laudon, ne s’étant jeté sur lui, ne l’avait embrassé de toute sa force et traîné, plutôt que porté, sur son lit. Le domestique était encore dans la maison. On l’envoya chercher en toute hâte le secours dont il n’était question que pour le lendemain, et, en attendant, Louis déshabilla Candeuil et le coucha. Celui-ci était comme frappé de mutisme, de stupeur, d’insensibilité; seulement il tenait fortement la lettre entre ses doigts, et Laudon vil très-bien qu’il ne fallait pas essayer de la lui enlever.

Quand le médecin arriva, Louis perdait la tête. Il avait le sentiment du plus extrême péril et en fit part au docteur. Celui-ci examina Candeuil et dit :

— Vous ne vous trompez pas. Votre ami n’a plus que très-peu de temps à vivre. C’est une organisation usée par quelque cause qui m’est inconnue ; elle a dû recevoir récemment un choc plus fort que sa débilité. Quelques heures... il n’a pas davantage. Je ne saurais ordonner que des calmants ; je ne puis rien changer à la conclusion.

— Faites ce qu’il faut alors pour qu’il souffre le moins possible, murmura Laudon d’une voix étranglée.

Il s’assit près du lit. On appela un prêtre. Laudon éprouva cette fois, devant la religion, des sentiments tout autres que ceux dont il avait si malheureusement accompagné la mort de son père. Vers le matin, Candeuil fit un mouvement. Il tourna la tête et parut chercher dans la chambre comme s’il croyait y voir quelqu’un. Une expression de douleur folle se peignit sur ses traits.

— Que veux-tu ? lui dit tendrement Laudon en se penchant sur lui.

— Sophie, murmura-t-il, et il expira.

Et voilà comme il mourut, pour avoir voulu trop bien une seule chose, et toujours cette chose, et rien que cette chose, devant l’évidente impuissance de l’obtenir jamais. Il mourut, parce qu’il avait cru qu’à défaut de ce qu’on désire on peut choisir le néant ; il mourut, parce qu’il se considéra comme un dieu capable de vaincre toutes les révoltes de la chair et du sang, de l’intelligence et du cœur, et de les plier à n’avoir plus de consolations, et à ne pas même en chercher, parce que l’idéal leur était refusé. Enfin il mourut, parce qu’il passa fièrement à côté de la médiocrité, méconnaissant que cette déesse est l’arbitre du monde, et tient dans ses mains les seuls biens qui puissent être obtenus.

Quand on l’ensevelit, Laudon défendit de lui retirer la lettre, bien certainement meurtrière, que le pauvre stoïque brisé tenait serrée dans sa main. Il eût regardé comme une profanation de la lire, et, s’il faut dire toute la vérité, il prit, à ce moment, l’amour en horreur.

— Il n’y a que la science, se dit-il, et quant au reste, c’est une abominable loterie ; s’il y a des billets gagnants, il n’y en a guère.

Après les funérailles de Candeuil, Laudon s’en alla, et, fort triste, se dirigea sur Burbach, espérant y trouver quelques distractions dont l’hiver qu’il venait de passer lui faisait sentir le besoin. Il n’était pas tant assombri par la catastrophe finale de l’existence de Candeuil, que par le souvenir de ces quelques mois si austères qui y avaient abouti, et, pourtant, il s’avouait tout ce qu’il devait à cette rude épreuve et la reconnaissance dont il voulait à jamais entourer la mémoire de celui qu’il venait de perdre.