Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 11 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Troisième

 

— Pourrais-tu me dire s’il est vrai que ton frère soit allé à Londres acheter des chevaux pour le prince ?

— Non, Altesse Royale. Monseigneur l’a envoyé à Florence. Je pense qu’il s’agit d’y faire des études pour la nouvelle salle du Musée.

— Je te dirai, petite, que c’est la comtesse Dalburg qui est venue me faire ce ragot. J’étais sûre qu’il ne pouvait y avoir un mot de vrai là dedans, car ton frère ne doit pas s’entendre en chevaux. Je l’ai dit à la comtesse et lui ai soutenu qu’il en est tout à fait ainsi. Mais, dis-moi , que signifie ce départ subit de madame Tonska au milieu de la nuit ? On prétend qu’un postillon a failli écraser une sentinelle dans l’obscurité, et cela ne m’étonnerait pas. Est-il vrai que la comtesse ait été mandée en toute hâte à Pétersbourg, afin d’y devenir gouvernante d’une des jeunes grandes-duchesses ? Je croirais plutôt qu’elle s’est mise en route pour l’Italie, à la suite de ton frère ; car, entre nous, les gens bien renseignés assurent qu’il ne lui déplaît pas.

La fierté de Liliane fut blessée. Cette petite âme sentit qu’il lui était fait là des confidences assez mal placées. La princesse Amélie-Auguste devint toute rouge, et une étincelle qui ressemblait au feu de la colère s’alluma dans ses yeux. Mais elle se mordit la lèvre avec force et ne dit rien. Mademoiselle Lanze, après un instant de silence, répondit à Son Altesse Royale d’un ton respectueux, mais assez sec :

— Altesse, je ne crois pas ces choses-là ; dans tous les cas, personne ne m’a dit rien de semblable.

— A ton aise, mon enfant, repartit la souveraine ; si tu ne veux pas parler, je ne te forcerai pas ; je t’avertis seulement que c’est le bruit de la ville, et on ne s’entretient d’autre chose.

— Il est tard, répliqua Liliane, avec un redoublement de roideur, et je dois rentrer à la maison. Je demanderai à Votre Altesse Royale la permission de me retirer.

— Fais ce qui te plaît, chère petite, et ne manque pas de transmettre mes amitiés à madame la docteur Lanze. Je sais qu’elle a fait choix d’une nouvelle cuisinière qui sort de chez la comtesse Dalburg. Puisse-t-elle en être plus satisfaite que celle-ci ne l’a été !

Liliane avait mis son chapeau, pris son châle et son ombrelle. Elle baisa la main de la princesse, Amélie-Auguste la serra vivement sur son cœur, et elle sortit.

Elle était révoltée, et considérait son frère comme une victime de la plus odieuse calomnie. Elle regretta amèrement, à cette heure, que des principes religieux pareils aux siens ne fussent pas présents au cœur de Conrad, pour le soutenir dans ce qu’elle considérait comme une terrible épreuve. Elle s’imaginait, en effet, que la ville entière était occupée, comme la princesse le lui avait fait entendre, à raisonner sur l’aventure du jeune sculpteur et de la comtesse polonaise, et elle voyait d’avance le pauvre jeune homme blâmé par chacun et en butte à la disgrâce du prince. En traversant la rue du château, elle aperçut de loin, dans le grand café, sous les arbres et au milieu des jardins, le professeur Lanze, qui buvait de la bière et parlait science avec plusieurs de ses graves amis. Elle reconnut également le prince, accompagné d’un aide de camp et portant, comme à l’ordinaire, l’uniforme de petite tenue de son régiment de hussards ; il venait de s’asseoir à une table pour prendre du café. Elle distingua encore beaucoup de jeunes gens de sa connaissance et répondit à leurs saluts avec sa sévérité accoutumée, puis elle rencontra quelques-unes de ses amies avec qui elle fit un bout de promenade, et dont elle attendait des allusions, plus ou moins couvertes, aux tristes propos dont elle était si préoccupée. Mas aucune de ces demoiselles ne lui en souffla mot, ce qui la consola un peu, et elle pensa, alors, que la princesse régnante avait sans doute exagéré, phénomène assez ordinaire dans les habitudes de l’auguste dame.

Enfin, Liliane rentra au logis. Elle aida sa mère à préparer le souper et à le servir. Ce n’était pas difficile, madame la docteur Lanze, considérant comme un dogme sacré le principe de n’allumer du feu à la cuisine que pour le dîner, le repas du soir se composait invariablement de choses froides. En allant et venant, Liliane se résolut à ne rien dire à sa mère des propos de la princesse, moitié pour ne pas l’affliger, moitié, surtout, parce qu’elle aurait eu grand’peine à prendre sur elle-même de parler de semblables choses.

Bientôt le professeur rentra. On soupa dans un demi-silence. Le vieux Lanze prit sa pipe, se versa un grand verre de vin de Moselle, se fit jouer par sa fille quelques morceaux de musique favoris, lut avec onction une ou deux pièces de poésie de Lenau, déclara que c’était admirable et le produit d’une âme profondément humaine, et, à dix heures, donna le signal de la retraite. Liliane se retira dans sa chambre.

Là, une fois seule et tout à fait maîtresse d’elle-même, ayant eu soin de pousser le verrou, mademoiselle Lanze, au lieu de se coucher, s’assit devant son bureau, chargé de photographies et de fleurs, de souvenirs de toutes les formes et de petits volumes artistement dorés ; elle ouvrit un tiroir au moyen d’une clef mignonne suspendue à la chaîne de sa montre, et mit au jour un assez fort cahier attaché avec des rubans feuille morte. C’était son journal. Il suffira de reproduire ici les premières lignes de ce qu’elle écrivit dans cette soirée. Mademoiselle Lanze s’exprimait ainsi :

« O mon âme ! ton élan vers le ciel est arrêté ! L’impiété se déchaîne autour de toi, et, comble d’horreur ! le démon, par ses artifices, enrôle au nom des plus cruels persécuteurs le meilleur des souverains ! ! Ce n’est pas tout ! ! ! Une destinée implacable, acharnée contre toi, te montre ton frère adoré sur le penchant d’un abîme ; mais, que dis-je ? à cette heure, il a peut-être roulé jusqu’au fond, et, alors, il est perdu à jamais ! ! ! ! Pourquoi tant de maux ? N’était-ce pas assez déjà de mes chagrins ? Je suis bien jeune, hélas ! et, pourtant, j’ai dans le cœur une conviction profonde : le bonheur n’a pas été fait pour moi ! ! ! ! ! »

Cette triste conclusion était malheureusement probable. Mademoiselle Lanze ne s’était jetée dans la religion la plus exaltée que parce que ses vœux les plus chers lui paraissaient impossibles à réaliser. Elle avait dix-sept ans, comme il a été dit plus haut, et son expérience lui démontrait que les hommes de ce siècle n’étaient pas dignes d’absorber des sentiments qu’elle voulait donner sans partage, mais en retour desquels elle prétendait, avec justice, recevoir le dévouement sans bornes de la nature humaine la plus sublime. Elle s’était assurée, par un examen réfléchi, que celle nature, faut-il l’avouer ? n’existait pas ; car le lieutenant de Schorn, lui- même ! elle en avait été le témoin ! avait causé et ri avec un de ses camarades, un jour, au théâtre, pendant la plus belle scène de la Marie Stuart de Schiller, et au moment où, les yeux pleins de larmes, elle s’était tournée vers lui et l’avait regardé, afin de trouver une émotion amie qui répondît à la sienne, le lieutenant de Schorn ne s’était-il pas penché vers elle et ne lui avait-il pas dit, avec l’accent de la jovialité la plus vulgaire : « Regardez donc, mademoiselle, le nez de ce monsieur dans la loge en face ! » — Non ! c’en est fait ! les hommes n’ont pas de cœur !

Sans qu’elle s’en rendît aucunement compte, mademoiselle Liliane avait un idéal de héros irréprochable qui ressemblait assez aux chevaliers en sucre candi exposés dans la boutique du confiseur de la cour. Probablement, l’habitude de voir ces chefs-d’œuvre de l’art chaque fois qu’avec son père ou quelqu’une de ses amies elle allait prendre du chocolat chez le suisse, avait influé graduellement sur son imagination. Il est certain que les admirables tournures de ces statuettes, leurs cheveux en caramel, leurs visages en pâte de dragées, leur attitude fière, qui ne diminuait en rien ce qu’il y avait de délicieusement sucré et de foncièrement parfumé dans leur personne, ne laissaient pas que d’exprimer, pour une intelligence élevée et une âme d’élite, une quantité de perfections supérieures, et tellement au-dessus des convenances de l’humanité, qu’on ne saurait s’étonner si elles ne sortent pas plus souvent du moule à confitures pour s’incarner dans la forme d’un homme véritable. Il paraît qu’autrefois il y a eu réellement de pareils êtres ; M. de Florian a constaté leur existence sous le règne heureux de Numa Pompilius, et même, à une époque assez rapprochée de nous, au temps de Gonsalve de Cordoue ; malheureusement, Niebuhr et Prescott ne se sont pas mis d’accord avec lui pour des questions si intéressantes, et il y aura toujours un doute flottant sur la ressemblance des portraits tracés par l’ancien page du duc de Penthièvre. En somme, et c’est à ce point surtout qu’il faut s’attacher, si mademoiselle Liliane eût personnellement connu Némorin, elle avait des raisons de croire que son âme s’en fût mieux trouvée. Désormais, elle était condamnée à la solitude pour sa vie entière. Elle allait même plus loin ; il ne lui eût pas été désagréable que Némorin se fût appelé, dans le siècle, le lieutenant de Schorn ; mais il n’y fallait plus songer, et Liliane était incapable de fléchir sur une question de principes. Voilà pourquoi elle écrivit son journal jusqu’à une heure du matin.

A ce moment, et comme elle entendait au loin la crécelle du guetteur de nuit crier au sommet de la cathédrale, elle se résigna à chercher le repos. Elle défit ses cheveux, les arrangea, les tordit, les enferma dans leur filet blanc. Elle se coucha, tira le drap jusqu’à son menton et mit sa main gauche sous sa joue. Une petite larme (pauvre petite ! ) glissa entre ses cils pressés l’un contre l’autre. Elle s’endormit ; c’est pourtant vrai ! Elle s’endormit profondément, et, en voyant comment allaient les choses, son ange gardien descendit du ciel, la regarda quelque temps avec un sourire, tira un peu plus les rideaux sur elle, se pencha, l’embrassa au front et s’envola chez lui, n’ayant rien à faire.

Maintenant que l’on sait comment tout se passe à Burbach, jetons un regard rapide sur ce que Wilfrid Nore et Laudon deviennent à Milan ; ce n’est pas là que nous allons nous arrêter, car les deux amis ne font absolument rien qui vaille la peine d’être rapporté. Ils visitent les musées, vont au théâtre, passent leurs soirées au café, discutent sur l’Italie, remplissent tous les devoirs de leur métier de voyageurs désœuvrés, et prennent un goût de plus en plus vif l’un pour l’autre.

Laudon devinait, malgré qu’il en eût, une nature efficace s’agitant dans ce personnage si différent de lui. Il le sentait, à chaque instant, résistant à la main et d’un autre tempérament que le sien ; mais, eu même temps, il avait de plus en plus l’impression de sa solidité. Quand Nore exprimait une idée, rarement Louis en apercevait la source et en voyait la portée ; généralement, cette idée lui paraissait plus étrange que juste ; car ce qu’il appelait justesse devait nécessairement être court, commencer dans le connu et finir dans le banal. Cette stérilité, que les Français décorent du nom de précision, indignait Wilfrid, mais ne le rendait pas aveugle pour le fond de loyauté et de droiture qu’une triste éducation et une fausse pratique de la vie n’avaient pas entamé chez son compagnon de route. De plus, il aimait sa gaieté et faisait cas de son esprit. De sorte que l’un réagissait sur l’autre, et Laudon était celui des deux qui y gagnait davantage. Laissons-le dans cette situation et reportons-nous au temps où, quelques années en arrière, Wilfrid Nore, partant de Bagdad, y avait quitté Harriet, bien résolue à rompre avec lui et si noblement perfide au milieu des tendresses de leurs derniers adieux. Quand elle s’était trouvée seule, la douleur de perdre Nore avait occupé la fille de Coxe et absorbé les premiers instants, les premiers jours, les premières semaines. Elle avait, toute sa vie, été forte et résolue, la pauvre Harriet ; cependant elle ne pouvait s’empêcher de penser à toute minute : c’était l’heure où il venait ; hier, il était là; il y a un mois, à ce moment-ci, il m’a dit telle chose... Il s’asseyait là...

Un matin, en dérangeant un meuble, elle trouva un gant de lui. C’en fut trop ; elle saisit la relique, la pressa des deux mains contre ses lèvres et fondit en larmes. Cependant sa lettre, que l’on a pu lire dans la première partie de ce récit, avait été écrite et était partie. La résolution dont elle était le gage, cette résolution de rompre avec Nore et de ne pas loucher à la liberté, à l’avenir de ce jeune homme, était venue à Harriet un soir qu’heureux près d’elle il lui avait parlé, avec un enthousiasme excessif de l’honneur de servir ses concitoyens. Il s’était abandonné à rêver tout haut devant elle. Il l’avait frappée par l’exaltation de son jeune courage, par la noblesse et l’élévation de ses désirs, et, tandis qu’il parlait, et qu’elle l’écoutait avec une tendresse dont il n’eût pu jamais lui-même entrevoir la grandeur, elle se disait :

— Et je voudrais m’attacher à lui comme une pierre fatale destinée à assurer la mort de ses espérances ? Cet être si beau, si vaillant, si plein de feu, de joie, de force, d’espérance, je le contraindrais à traîner péniblement au travers de ses triomphes une femme vieillie, qui n’a jamais eu de beauté, qui n’a pas vécu dans le monde et qu’on y trouverait déplacée, non sans raison ! Je l’aimerais comme je l’aime et je le verrais rougir de moi !... Non ! non ! jamais ! Il ne faut pas que cet enfant m’accuse, et, le premier moment d’illusion passé, me reconnaissant intéressée et coupable, ait le droit de me maudire !

Alors, elle voulut rompre ; alors, elle voulut se dévouer à son amant ; elle trouva un plaisir immense, bien que triste, à le voir s’enivrer de son amour pour elle ; elle s’offrit, pour ainsi dire en holocauste, dans ce qu’elle avait de meilleur, son âme, son esprit, sa raison, sa bonté, la sagesse que la souffrance et de longs chagrins lui avaient assurée, à cet adolescent qui entrait dans la vie couronné de toutes les fleurs, de tous les bourgeons, de l’espérance , et elle eût regardé comme un crime de le détromper, alors qu’il n’était pas encore utile de lui enlever la première de ses félicités.

Elle, pourtant, n’était pas tout à fait aussi ferme qu’elle le voulait bien croire. Le répit qu’elle accordait à Wilfrid, elle en jouissait ; oh ! combien elle savourait cette fraîcheur d’affection, cet emportement de tendresse si vraie, si sincère, si neuve, coulant comme les ruisseaux de lait d’une idylle au fond d’une âme dont rien encore n’avait troublé la limpidité ! Ce n’était pas seulement pour Wilfrid qu’elle ne se hâtait pas de mettre à exécution son acte héroïque ; c’était assurément pour elle-même. Elle était si bien aimée ! Elle était si complètement chérie ! Elle le sentait, elle le comprenait, elle le dévorait si avidement, cet amour-là ! Hélas ! comme il venait tard ! mais c’était, pauvre fille, c’était pourtant la première fleur de sa vie.

Le moment arrivé, Nore parti pour l’Europe, il fallut se résoudre. Elle avait éloigné de jour en jour l’absorption du calice. Il fallait le boire. Au moment d’écrire sa première lettre, ainsi qu’elle l’avait promis, elle devait choisir : continuer ou briser. Elle brisa. Elle brisa l’amour, mais s’attacha à l’affection ; elle se dit :

« Comme je lui cause des souffrances ! S’il éprouve seulement la millième partie de mon angoisse, qu’il doit me trouver cruelle, et à quel point je le suis ! Il est sauvé de moi sans doute, mais sur quel dur rocher je le jette ! Mon Wilfrid ! mon unique bien ! »

Elle tomba dans une douleur si poignante, après avoir tranché le seul fil d’or qui eût jamais brillé dans la trame de ses jours, que, malade, épuisée, l’esprit troublé, elle perdit, pendant quelques semaines, la possession d’elle-même, et pour ainsi dire transformée, devint comme une autre Harriet, bien différente de la véritable.

Elle revenait avec acharnement sur son bonheur anéanti, ce bonheur qui, en définitive, n’avait jamais pris de réalité ; elle disait : « Viens ! reviens ! » elle retournait vers le rêve et lui tendait les bras avec désespoir. Dans la nuit, dans les ténèbres, dans le silence, elle s’écriait en elle- même :

« Non ! non ! non ! je veux être heureuse ! Pourquoi, moi seule, dans la nature entière, dans cette vaste, effroyable nature, pourquoi donc moi seule ne serais-je pas aimée ? Mais je le suis, je le suis, ombres vaines, fantômes misérables d’idées fausses et folles qui vous glissez entre lui et moi ! Je le suis ! Il m’aime ! Laissez-moi donc lui crier que je meurs dans ma passion pour lui ! Que vous importe que j’expire dans ses bras, sur son cœur, ou sur les plis trempés de larmes d’une couche abandonnée, puisque je veux bien mourir ? Pourquoi donc serais-je contrainte à repousser celui qui se donne à moi ? L’ai-je pris à quelqu’un ? L’ai-je détourné d’une autre route ? Il est venu, il m’a suppliée, il m’a pressée, il me veut, et j’ai dit non !

Insensée ! j’ai dit non ! J’ai déchiré le cœur qui m’aimait et le mien, et si j’avais demandé à Wilfrid, avant de le frapper : Dis-moi ! Écoute-moi ! Réponds-moi ! Parle-moi dans toule la sincérité de ton âme ; veux-tu que je t’aime ? Mais nous mourrons de suite, car je ne veux pas de l’abandon ! Oui, Wilfrid se fût écrié, comme je le fais moi-même : « Eh bien ! aime-moi et mourons ! »

La timide, la pure, la chaste Harriet était comme frappée de folie, et de cette folie sacrée que la déesse de Chypre faisait descendre en flammes vengeresses dans le sein des filles de Minos. Cette innocente et douce créature pensait ce qu’elle n’aurait jamais osé entendre et ce qu’elle n’aurait jamais su exprimer. Malade, réellement malade, elle avait peine à se lever, peine à se soutenir, plus de peine encore à se prêter au contact des réalités et à remplir les devoirs journaliers que le soin de son père et les devoirs domestiques lui imposaient ; cependant le premier ne se trouva jamais négligé, et les autres furent accomplis comme il était de coutume, de la manière voulue, à l’heure habituelle.

Pas un mot, pas une monosyllabe, pas une plainte, pas un geste ne trahirent à aucun moment la torture de la martyre. Elle ne perdit rien de sa dignité ; les tumultes de son âme ne purent soulever d’une ligne, dans leurs plus extrêmes violences, le poids de sa sagesse, et ainsi elle n’était pas une fille de Minos et elle ne ressemblait en aucune façon aux femmes turbulentes, violentes, expansives, qui, dans les temps du passé, ont fait retentir des lamentations de leurs amours, tantôt les bois, les sommets, les gorges du Cithéron ou de l’Hémus, tantôt les voûtes encaustiquées d’arabesques des palais de Sardes ou de Milet. C’était une fille saxonne, faite pour vaincre elle-même et les autres, et elle le faisait ; non sans souffrir, sans réclamer, se plaindre en elle-même, sans éprouver la cuisson de tous les piquants de l’imagination en révolte, mais sans faiblir une seconde dans sa résolution de ne pas rendre autrui témoin de ses défaillances.

Elle devint sérieusement malade, et, ce qu’elle se garda bien d’écrire à Nore, elle fut prise d’un anéantissement graduel qui paraissait dénouer ses membres et dissoudre ses forces. Le médecin du Résident attribua cet état déplorable à l’influence de la saison et promit de réduire à rien, avec un peu de quinine, les symptômes inquiétants. M. Coxe, dévoré d’inquiétudes en voyant sa fille adorée dans cette situation, et craignant encore pis, se jeta avec ferveur dans la foi aux médicaments et se persuada qu’il fallait en attendre beaucoup. La quinine, en effet, est une bonne chose ; ce n’est pourtant pas la panacée universelle, et on ne s’étonnera guère que, recherchée par cet unique moyen, la guérison d’Harriet ait fait de minces progrès.

Pour mieux dire, ces progrès furent nuls. La santé d’Harriet était détruite. Il y a dans tous les tempéraments une sorte d’heure climatérique, où, suivant l’action des circonstances, ils se fortifient ou se perdent. Harriet était arrivée à cette révolution fatale quand l’amour de Wilfrid vint la trouver. Elle avait vingt-six ans et quelques mois. Ayant habité, pendant de longues années, dans ces contrées malsaines des pays d’au delà du Gange, où les natures les plus fortes s’usent à la longue, comme le fer sous l’application patiente de la lime, elle s’était, en apparence, défendue assez bien. Mais, en réalité, la fatigue l’avait gagnée ; elle aurait eu besoin de repos, de calme, de bonheur. Un état si doux, elle l’avait entrevu, possédé même par instants, quand Nore était auprès d’elle et que, fermant les yeux sur l’avenir, elle se contentait du temps présent qui ne pouvait durer. Désormais elle avait tout perdu.

Puis, dans le cours de son existence, que de soucis ! Elle en avait eu pour son père ; souvent, elle l’avait vu eu danger de mille façons ; elle en avait eu pour son frère, dont la jeunesse lui avait causé tant d’inquiétudes ! Et encore, que de travaux l’éducation de cet enfant lui avait imposés ! Que d’études stériles pour le guider et le rendre capable d’exercer son métier ! Elle avait pâli de longues soirées sur des livres arides ! Pauvre, pauvre Harriet ! Elle avait été une exilée, une ménagère surchargée, une maîtresse d’école anxieuse ! Combien l’amour lui était nécessaire ! Comme il l’eût relevée, consolée, guérie ! Elle l’avait brisé sous les doigts de la raison et de l’honneur.

Après une année et plus, elle réunit ce qui lui restait de vie et de goût pour la vie. Ce n’était pas beaucoup. Cependant elle put se lever, se mouvoir, faire ce qu’elle faisait d’ordinaire. Son père, au comble de la joie de la voir debout, habillée, présidant aux repas, en conclut que bientôt la pâleur, l’émaciation de son enfant feraient place aux belles couleurs, à l’embonpoint qu’il lui avait connus, et, se disant toujours : elle va mieux, elle guérira ! il attendit patiemment et s’accoutuma à la voir telle qu’elle était : de beaux grands yeux, une blancheur de cire, une expression de douceur céleste, quelque chose de noble, oui, de divin dans sa personne. C’était le sceau de la victoire posé sur celle qui avait bien combattu. Mais il ne le discerna pas, n’ayant pas connu la lutte ; il ne put que secrètement admirer sa fille telle que Dieu la lui laissait.

Les sculpteurs grecs ont connu la Beauté. Ils l’ont vue émue quelquefois, mais par des passions simples comme elle. Ils ont contemplé dans cette sublime image l’intelligence droite, cherchant peu, trouvant ce qu’elle voulait ; les fronts bas, aux tempes puissamment développées des statues et de toutes ces ligures promenées au long des bas-reliefs, ne montrent pas davantage. La pensée de ces temps fournissait aux artistes un thème admirable et court. Peu de moyens existaient de le varier ; en le reproduisant sans cesse, sans cesse on en perfectionnait les détails peu nombreux, d’autant plus faciles à rendre, et c’est ainsi que l’art antique toucha à la perfection.

Mais nous, moins accomplis, moins élevés, nous occupons plus de points, nous voyons plus d’idées, nous savons davantage, et ce que nous devinons à demi s’étend infiniment plus loin. Ni les passions, ni les sentiments, ni les besoins, ni les instincts, ni les désirs, ni les craintes ne sont demeurés accroupis sur l’humble degré où la philosophie de Platon les trouva. Tout a monté, tout a multiplié. Ce peuple de génies ailés, qui nous mène, nous dirige ou nous égare, s’appelle désormais légion, et c’est lui qui, pétrissant les âmes, fait refléter sur la face humaine des expressions, des significations que ni Praxitèle, ni Phidias n’avaient pu connaître. Ces maîtres n’auraient point regardé la physionomie d’Harriet si elle avait passé devant eux ; pour eux, ce n’eût pas été la Beauté.

C’était la Beauté pourtant, la Beauté d’une ère qui n’est pas celle de la joie, mais celle de la vie doublée et redoublée :

« Un long cri d’espérance a traversé la terre. »

Et cette espérance est celle d’échapper triomphalement aux étreintes du mal, en s’enfermant dans les murs solidement construits d’une volonté dominatrice. Voilà ce que faisait Harriet, et voilà pourquoi, n’étant plus jeune, n’ayant jamais été belle dans le sens classique de ce mot, elle était devenue, par l’exercice de la pensée, par l’effet de la souffrance, par la vigueur de la résolution, voilà pourquoi elle était devenue plus que belle.