Les Pléiades
Chapitre Septième
Après avoir visité les cantons forestiers, causé à fond avec une foule de landammans et pris une quantité de notes sur les maisons de fous et les prisons, Henry de Gennevilliers et sa femme, continuant leur voyage, s’étaient dirigés vers le nord et étaient arrivés à Saint-Gall. Les deux époux avaient le projet de s’arrêter dans cette petite ville au moins une semaine. Il fallait visiter les restes de l’abbaye, ce qui, probablement, allait donner matière à un article sur les mérites économiques de l’administration des moines ; il fallait aussi examiner en détail la fabrication des mousselines brodées, savoir le prix de revient et se mettre en état d’exposer la situation morale et physique des travailleurs et des travailleuses ; autres articles. En conséquence, les Gennevilliers s’établirent confortablement à l’Hôtel du Poisson, ce dont l’aubergiste fut ravi.
Ils étaient là depuis trois jours, quand ils entendirent, une nuit, un assez grand tapage dans l’hôtel. Les domestiques montaient et descendaient les escaliers avec rapidité ; des voix étrangères se mêlaient à ce bruit, commandant, discutant, appelant. Gennevilliers réveillé se mit à la fenêtre. Il vit une chaise de poste arrêtée devant la porte. Cette voiture venait d’arriver ; les postillons étaient encore en selle. Le maître de l’hôtel se tenait près de la portière, dans l’attitude la plus humble et avec cette profonde conviction de la puissance de la flatterie que les aubergistes possèdent seuls à un degré supérieur. Il assurait Son Excellence que l’appartement était tout prêt, et, sur une question que Gennevilliers n’entendit point, il répondit avec un nouveau salut :
— Oui, Excellence ! il y a une lettre. Cette lettre est arrivée hier et a été renvoyée de Burbach ; elle porte le timbre du Caucase.
En ce moment, un valet de chambre annonça à haute voix que tout était prêt dans l’appartement, et Henri vit alors descendre de la voiture une femme d’une taille élancée, enveloppée dans un châle ; une autre femme la suivait.
— N’oublie pas ma cassette, Lucile, dit la première dame en se retournant.
— Non, madame la comtesse, je la tiens !
Et, comme toutes deux entrèrent dans l’hôtel, Gennevilliers allait se recoucher, convaincu qu’une haute puissance habitait, dès ce moment, sous le même toit que lui, et il se promettait d’en demander le nom le lendemain. Tout à coup un cri terrible et aigu pénétra la maison entière. Des clameurs se succédèrent. Henry se précipita sur la porte, l’ouvrit à demi et vit dans le corridor les domestiques, l’hôte, la femme de chambre, portant la dame, et, au milieu des « ah ! mon Dieu !... quel malheur !... qu’est-il arrivé ?... soutenez-lui la tête !... », la procession entra dans le grand appartement de l’hôtel, et Henry le vit se refermer.
Son premier mouvement fut d’aller aux informations. Mais il pensa judicieusement que cette affaire ne le regardait pas. Il se recoucha et dormit. An matin, aussitôt habillé, il sortit de sa chambre et chercha l’hôte. Après un entretien de quelques instants avec lui, il entra chez Lucie.
— Ma chère, lui dit-il, voilà quelque chose d’assez curieux et peut-être d’assez triste. Vous rappelez-vous la comtesse Tonska ?
— Pas le moins du monde, répondit Lucie.
— Comment ! vous ne vous rappelez pas qu’il y a deux ans, nous sommes allés au bal chez elle, à Paris ? Elle occupait un délicieux appartement dans l’avenue de l’Impératrice. Votre tante, madame de Lanlay, nous avait présentés.
— Ah ! oui, je me souviens maintenant. Eh bien ?
— Eh bien, la comtesse Tonska est arrivée ici cette nuit. Elle a d’abord demandé s’il y avait quelque lettre pour elle. On lui en a remis une venant du Caucase et qui avait été la chercher à Burbach, d’où on la lui avait renvoyée à cet hôtel. Elle l’a ouverte précipitamment, et, après l’avoir parcourue des yeux, elle est tombée évanouie et a eu des convulsions. Depuis ce moment, la flèvre l’a prise ; on la dit fort mal.
— Pauvre femme ! répondit Lucie. Elle avait de bien belles dentelles.
— Ne pensez-vous pas, reprit Henry, que nous pourrions lui donner quelque marque de sympathie ? Elle a été fort polie pour nous, et je crois même me rappeler qu’après son bal, vous avez échangé des visites.
— Elle est venue chez moi et ne m’a point trouvée. Je l’ai aperçue aux courses. Que voulez-vous que nous lui disions ?
— Je ne sais, il y a peut-être ici du bien à faire.
— Mais, mon ami, réfléchissez ; je vous l’avoue, je n’aime pas beaucoup les étrangers. Aller au bal chez eux, rien de plus simple ; mais les voir, c’est assez grave !
L’hésitation se mit dans l’esprit de Gennevilliers. En ce moment, on frappa discrètement à la porte.
— Entrez ! dit Henry.
C’était le maître d’hôtel, suivi à distance par une femme de chambre qui resta dans le corridor.
— Qu’y a-t-il ?
— Monsieur le comte, madame la comtesse Tonska, ayant appris que vous étiez ici avec madame la comtesse, me charge de vous demander si vous n’auriez pas, par hasard, des globules homœopathiques de belladone ?
— J’en ai, répondit Lucie avec empressement. Si vous voulez entrer, mademoiselle, poursuivit-elle en s’adressant à la femme de chambre, je vous remettrai le flacon.
Lucile se confondit en remercîments, et, tandis que madame de Gennevilliers cherchait, ouvrait sa pharmacie portative et regardait alternativement les étiquettes des petits cylindres de verre, elle demanda :
— Comment va madame la comtesse ? J’ai appris, avec beaucoup de peine, qu’elle s’était trouvée mal en arrivant !
— Madame la comtesse a été fort souffrante toute la nuit ; elle se calme un peu. Elle a appris, si subitement et sans y être préparée, la mort de monsieur le comte !
— Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous là ? Quel affreux malheur ! Henry, vous entendez ? M. le comte Tonski est mort ! C’est cette nouvelle qui est cause de l’état où se trouve madame Tonska.
— J’en suis désolé, répondit Gennevilliers. Veuillez bien, mademoiselle, exprimer à madame la comtesse la part que nous prenons à sa situation, et ajouter que madame de Gennevilliers et moi serions heureux de lui être bons à quelque chose.
Lucile remercia et partit. Les deux époux déjeunèrent et montèrent ensuite en voiture pour aller à Appenzell, Rhodes-extérieures, visiter un village dont presque tous les habitants font des broderies pour le compte des négociants de Saint-Gall. Ce fut encore une belle occasion offerte à l’homme politique. Il accabla de questions les gens qui l’approchèrent et leur exposa ses théories, ce dont ils furent très-édifiés ; quant à Lucie, elle acheta une robe brodée ravissante et une foule de jolies choses qu’on lui vendit très-cher.
La nuit venue, ils s’en retournèrent, au travers des petits chemins les plus pittoresques du monde, mais aussi les plus rocailleux et dont les constantes montées et descentes n’amusent pas les chevaux. Il faisait sombre tout à fait quand ils descendirent de voiture, et d’abord, on les prévint que madame Tonska serait très-reconnaissante à madame de Gennevilliers si celle-ci voulait bien se rendre auprès d’elle.
Lucie, avec sa prudence ordinaire, se montra peu disposée à accueillir ce qui la faisait sortir de ses habitudes ; elle regarda son mari avec une certaine anxiété. Pour lui, répondant aussitôt à sa pensée :
— Mais, ma chère, vous ne pouvez guère faire autrement, il me semble. D’ailleurs, quel inconvénient y voyez-vous ?
— Je ne saurais que vous dire, répliqua Lucie, et, levant légèrement les épaules comme une personne contrariée, elle se dirigea du côté de l’appartement de la comtesse.
Elle resta une grande heure absente, et Gennevilliers, quelque peu affamé, ne savait comment s’expliquer la longueur de cette conférence et commençait à s’impatienter, quand Lucie reparut. On servit aussitôt. La jeune femme gardait un air concentré ; elle était visiblement affectée. Henry s’écria, aussitôt qu’ils se trouvèrent seuls :
— Au nom du ciel ! ma chère, dites-moi ce que vous avez ! Vous n’êtes pas dans votre état ordinaire.
— C’est que ce que je viens de voir et d’entendre n’est pas ordinaire non plus. Je suis arrivée chez madame Tonska. Sa femme de chambre m’a introduite. J’ai trouvé une personne pâle, les yeux étincelants, brûlée de fièvre, ses cheveux noirs, des cheveux admirables ! défaits et roulants de tous côtés autour de sa tête, donnant à ses traits quelque chose d’étrange. Tenez, Henry, je n’ai jamais rien contemplé de si beau de ma vie ! En m’apercevant, madame Tonska s’est soulevée avec peine sur ses oreillers et m’a dit de la voix la plus mélodieuse et la plus touchante du monde :
— Que vous êtes bonne !
Elle me tendait les mains, figurez-vous, Henry, mais avec un geste si doux, si charmant, si sympathique, que les larmes me vinrent aux yeux. M’apercevant qu’elle se fatiguait, je passai mon bras derrière sa tête pour la soutenir ; alors elle me saisit avec force et m’embrassa avec une sorte d’emportement en me disant :
— Vous êtes mon bon ange !
Je restai tout interdite ; car enfin, Henry, je la connais très-peu.
Elle me fit asseoir sur le bord de son lit, ce qui ne me plut pas beaucoup ; mais elle voulait m’avoir tout près d’elle, et alors elle me pria de l’écouter avec grande attention. Voilà en substance ce qu’elle m’a dit :
Elle va mourir, et elle n’a plus que peu de jours, peut-être quelques heures, à passer sur cette terre. Elle désire que vous fassiez mettre les scellés sur son appartement ; elle vous donnera un papier qui vous institue son exéculeur testamentaire et vous y trouvèrez ses dernières volontés. Elle vous prie instamment de ne pas lui laisser détacher du cou une petite chaîne d’or à laquelle est suspendu un médaillon contenant des cheveux de son mari. Impossible de la calmer, jusqu’à ce que je lui aie juré en votre nom une obéissance complète sur ce point. Alors ! elle m’a raconté des choses ! mais des choses ! Vous ne pouvez vous imaginer ce que c’est que madame Tonska ! Je ne crois pas qu’il existe au monde une créature plus angélique ! Vous le savez ! généralement je n’aime pas les étrangers et les étrangères encore moins ; mais, pour celle-ci, il ne se peut rien concevoir d’aussi bon, d’aussi tendre, d’aussi dévoué ! Elle est d’une piété céleste, et je vous avoue qu’elle me fait l’effet d’une sainte !
— C’est possible, répondit Gennevilliers d’un air contrarié, mais vous me mettez dans un grand embarras. Comment puis-je être l’exécuteur testamentaire d’une Polonaise ? Tout cela n’a pas le sens commun, et le moindre inconvénient que j’y voie, c’est de nous éterniser à Saint- Gall.
— Que voulez-vous ? je pense de même ; mais pouvais-je dire à une malheureuse créature, prête à expirer seule dans une auberge du coup mortel que vient de lui porter la mort de son mari, que vous ne voulez pas être le bon Samaritain ?
— C’est la mort de son mari qui la tue ? demanda Gennevilliers sans ombre de malice.
— Elle était fort malade déjà, repartit Lucie en haussant les épaules, mais ce coup l’achève. Les sujets de plainte ne lui avaient pas manqué ; mais elle m’a dit en pleurant qu’elle se rappelait seulement en lui les années de sa jeunesse. Vous savez que ces femmes-là sont très-romanesques.
— Ce que je sais, c’est que c’est fort ennuyeux, soupira Gennevilliers, et il prit un journal. Dans ce moment, un domestique de l’hôtel entra et remit à Lucie un billet plié en triangle. Il n’y avait que ces mots :
« J’ai réussi à me faire porter sur le canapé. Si vous m’aimez un peu, amenez-moi votre mari. Vous le savez, je n’ai plus beaucoup de temps à moi.
« SOPHIE T. »
— Pauvre femme ! murmura Lucie en essuyant ses yeux presque mouillés.
Gennevilliers, plus contrarié que jamais, était fort incertain.
— Qu’allons-nous faire ? dit-il à sa femme.
— Comment pouvez-vous hésiter ? répondit celle-ci.
— Eh bien ! allons, puisqu’il le faut !
La comtesse était couchée sur un canapé entre deux fenêtres ; elle avait fait relever sa merveilleuse chevelure ; elle était vêtue d’un long peignoir de mousseline blanche. Incontestablement, elle était de la plus rare beauté, et sa pâleur y ajoutait une expression vraiment surnaturelle. Gennevilliers, ahuri, se mit dans un fauteuil qu’elle lui montrait de la main, tandis qu’elle attirait Lucie sur la chaise placée près de sa tête.
— Vous avez pour femme un ange, monsieur de Gennevilliers, lui dit-elle. Vous l’aimez bien, n’est-ce pas ? Vous ne l’abandonnerez jamais ? Pardonnez à une mourante de vous parler de la sorte. On ne m’a pas aimée ; on m’a abandonnée, et vous voyez ce qui arrive.
Henry était extrêmement mal à son aise ; mais il trouvait la comtesse belle au delà de toute expression et se sentait jeté en dehors de ses habitudes.
Madame Tonska prit un papier sous le coussin :
— Ce sont mes dernières volontés, dit-elle d’une voix douce et ferme. Je regrette de vous avoir connus tous deux si tard. Mais que les desseins de Dieu soient bénis ! Madame de Gennevilliers a dû vous rapporter, monsieur, quelle était la chose à laquelle je tiens le plus ?
Gennevilliers ne se trouva pas la force de parler et fit un signe d’assentiment.
— Merci, monsieur ; vous êtes bon ; vous êtes digne d’elle !... (et elle serra la main de Lucie). Vous trouverez dix mille francs en billets dans cette cassette. Veuillez les remettre à M. le curé de Sainte-Clotilde ; il me connaît ; il emploiera cette somme à dire des messes pour le repos de l’âme de mon pauvre mari. Je sais trop... Mais la miséricorde de Dieu est si grande, et peut-être, au dernier moment, Boleslas a-t-il réfléchi !... Pardon de prolonger cet entretien si peu intéressant pour vous... Mais vous faites le bien, je vous connais mieux que vous ne pensez ; vous êtes de ces hommes courageux et utiles que le monde ne vénère pas assez. J’ai lu vos admirables travaux... Vous prendrez sur l’ensemble de ma succession une somme de cent mille francs pour votre Asile de l’Enfant prodigue... D’ailleurs vous trouverez l’expression de mes volontés dans ce papier. Et maintenant, adieu, ne m’oubliez pas... Lucie, priez pour moi... Monsieur, songez à moi !... Je ne vous importunerai plus !
Elle leur serra la main à l’un et à l’autre et leur fit signe de la laisser. Ils obéirent et se retrouvèrent dans le corridor, en larmes, confondus, hors d’eux-mêmes, et n’ayant jamais imaginé rien de semblable à ce qu’ils venaient de voir et d’entendre. Du reste, ils étaient parfaitement d’accord, désormais, que la comtesse Tonska était un être incomparable, descendu d’une sphère supérieure ; qu’elle allait y remonter et que c’était un grand malheur pour notre planète. Ils se dirent enfin bonsoir, et allèrent se coucher, l’âme dans un triste état.
Au milieu de la nuit, vers trois heures du matin, Gennevilliers fut réveillé en sursaut. Il s’assit sur son séant et écouta, ne sachant trop ce qui le tirait de son sommeil. C’était une musique éclatante. Une voix prodigieuse de force et d’éclat, dirigée par la science la plus consommée, chantait un psaume de Marcello en s’accompagnant sur le piano d’une façon qui eût fait honneur à un maître.
— Conçoit-on, se dit mentalement Gennevilliers, qu’il existe des gens capables de pareils caprices à de pareilles heures ? Ce doit être un Anglais ! Et cette pauvre femme, qui n’a plus besoin que de repos et de silence ! Je vais parler à cet homme !
Il s’habilla à la hâte et se mit en devoir de descendre à la salle commune ; mais, en passant devant la porte de l’appartement de madame Tonska, il entendit que c’était là qu’on jouait et qu’on chantait.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Il resta un moment dans la stupeur ; puis il se dit :
— Elle use ce qui lui reste de force nerveuse. Je ne dois pas le souffrir.
Il frappa à la porte. Lucile lui ouvrit.
— Qui est au piano ? demanda-t-il avec l’autorité d’un exécuteur testamentaire.
— C’est madame la comtesse, répondit la jeune fille.
— Elle se fait horriblement mal !
— Elle se tue, répliqua Lucile.
— Permettez-moi d’entrer ! Je dois empêcher cette folie.
Il entra. Sophie était assise devant l’instrument ; dans sa robe blanche, tombant de toutes parts, à grands plis, elle avait l’air d’un spectre ; elle chantait et n’avait jamais eu tant de voix. Quand elle aperçut Gennevilliers, elle lui ordonna, à la lettre, elle lui ordonna par un geste impérieux de ne pas l’interrompre, et, ce qui est admirable, c’est qu’Henry s’assit docilement. Elle acheva son morceau, puis se levant toute droite :
— Vous avez bien fait de venir ! Je vous attendais ! Je savais que Dieu vous enverrait à moi ! Je ne suis pas ce que vous croyez ! J’ai été bien malheureuse ; mais aussi j’ai été bien coupable ! J’ai beaucoup à expier ; il faut que je souffre beaucoup ! Écoutez-moi ! je vous en supplie, je vous en conjure par tout ce qu’il y a de plus sacré sur cette terre ; écoutez-moi, conseillez-moi, et je ferai exactement ce que vous m’aurez ordonné, parce que vous êtes un homme droit, pur, et que je ne veux pas d’autre juge que vous.
Gennevilliers se repentit d’être sorti de son lit ; mais, au fond, il était flatté d’être reconnu pour ce qu’il valait ; en même temps, il était curieux de savoir quels pouvaient avoir été les torts d’une aussi belle personne qui aimait tant son mari, et, en outre, comment dire non à une mourante ? De sorte qu’il resta, et la comtesse, appuyant son coude sur la table du piano, lui exposa ce qui suit.